Entretiens
Nos érablières se portent généralement bien, mais l'arbre cache-t-il la forêt ? Pour amorcer une réponse, l'ingénieure forestière Carine Annecou propose une démarche diagnostique de l'état de santé des érablières dans un guide convivial et bien illustré. Un ouvrage à la santé de nos érables qui saura plaire aux producteurs acéricoles et à leurs conseillers.
Depuis qu'elle a 16 ans, Carine Annecou arpente la forêt et y respire l'air, d'abord comme ouvrière sylvicole, ensuite comme étudiante en aménagement et environnement forestiers, pompière forestière luttant contre les feux de forêt, conseillère acéricole dans deux clubs-conseils et chef d'équipe en transfert technologique au Centre ACER. À 36 ans, elle a donc déjà 20 ans de vécu forestier passé à côtoyer gens de métier, chercheurs de renommée, théoriciens et autres praticiens de la forêt.

Or, depuis 1980, les érablières sont malmenées par des perturbations diverses qui affectent leur résilience : pluies acides, pratiques d'aménagement inadéquates, surentaillage, stress causé par des maladies, des insectes et des espèces végétales compétitrices, mauvais drainage, écarts climatiques extrêmes, verglas, sécheresse…

D'un taux de mortalité normal des érables de 1 ou 2 % par année, certaines érablières enregistrent maintenant des taux plus élevés. Si chaque péril peut être isolé et mesuré, l'idée de créer une grille d'analyse complète pour évaluer consciencieusement l'ensemble des causes du dépérissement des érablières et pour quantifier l'étendue des dégâts n'avait jamais été imaginée.

La démarche diagnostique que propose Carine Annecou s'adresse d'abord aux conseillers, mais les producteurs trouveront dans le guide du Centre ACER des explications pour entreprendre leurs propres investigations.
Ainsi, pour Carine Annecou et l'ensemble des intervenants du milieu, il fallait une approche plus écosystémique et holistique afin de comprendre la situation propre à chaque peuplement. Populaires depuis quelques années, les analyses de sol et le chaulage ont peut-être été, selon la forestière, une façon un peu expéditive pour diagnostiquer et améliorer l'état de santé des érablières vulnérables. Il fallait plus. « La pilule n'est pas toujours la réponse à une maladie, dit l'ingénieure pour illustrer. J'en suis donc venue à la conviction qu'il fallait d'abord comprendre chaque station et évaluer son degré de santé avant d'intervenir. Et passer d'évaluations parfois subjectives vers plus d'objectivité. »

Pour cela, inspirée de son expérience en acériculture et aidée des chercheurs et ingénieurs forestiers Rock Ouimet et Jean-David Moore, du ministère des Ressources naturelles du Québec, Carine Annecou a débusqué quatre critères (vigueur des érables dominants, état de la régénération en érables à sucre, degré de fertilité du sol et caractéristiques de la station et du peuplement) et 22 indicateurs pour apprécier, un secteur homogène de l'érablière à la fois, l'état de santé des érables (voir tableau). Pour chaque indicateur, l'auteure et ses coauteurs ont déterminé précisément et succinctement comment mesurer chaque indicateur, de sorte que, même si le guide s'adresse d'abord aux conseillers qui voient beaucoup d'érablières dans leur pratique professionnelle, les producteurs acéricoles pourront mettre en place leur propre évaluation diagnostique de leur boisé.

Les causes du dépérissement des érables

Il est, à première vue, difficile de dresser le bilan de santé global d'une érablière. Une multiplicité de causes peut entraîner le dépérissement. L'ingénieure forestière Carine Annecou regroupe ces causes en quatre catégories :

    1. Les changements dans la dynamique du peuplement
    2. L'exploitation inadéquate de l'érablière
    3. Les perturbations naturelles
    4. La variabilité dans la résilience de la station
Contrairement aux interventions agricoles, les répercussions d'interventions forestières ne sont visibles qu'après quelques années. « Les indices d'amélioration se révèlent au compte-goutte et sont perceptibles principalement dans la régénération », corrobore Carine Annecou. Et comme si ce n'était pas suffisant, le professionnel de la forêt tente toujours de prévoir sur les 25 prochaines années les effets des interventions qu'il recommande aujourd'hui !

L'état de santé des érablières : une démarche diagnostique en quatre critères et 22 indicateurs (Centre ACER)
Critères Indicateurs
1 Vigueur des érables dominants 1 Entailles non cicatrisées
2 Mortalité en cime
3 Défauts mortels
4 Croissance radiale moyenne annuelle
2 État de la régénération 5 Distribution et statut de la régénération de l'érable à sucre
3 Degré de fertilité du sol 6 Diagnostic des éléments nutritifs limitatifs
4 Caractéristiques de la station et du peuplement 7 Appellation du peuplement
8 Type écologique
9 Surface terrière totale
10 Surface terrière acéricole
11 Surface terrière des perches d'érable
12 Classes de drainage
13 Type d'humus
14 Profondeur du sol
15 Diamètre moyen
16 Classe d'âge
17 Classe de hauteur
18 Historique des perturbations naturelles et d'aménagements
19 Versant et pente
20 Surentaillage
21 Plantes indicatrices de site riche
22 Essences compagnes
Source : Carine Annecou et coll., 2012. L'état de santé des érablières – Démarche diagnostique. Centre ACER, 60 pages.

Les données accumulées pour les indicateurs permettent ensuite, une fois compilées, d'établir un diagnostic précis pour une zone de même nature : code rouge (situations où il est urgent d'intervenir), code jaune (situations où il est urgent de réfléchir) et code vert (tout va bien). « Mais entendons-nous : les urgences en foresterie peuvent être traitées sur un horizon de cinq ans, contrairement à un horizon d'un an en agronomie, où les interventions sont plus faciles et rapides », rappelle Carine Annecou. Les priorités d'intervention doivent donc être hiérarchisées. Car rien ne sert de courir, il faut intervenir à point !

Cartésienne de nature et liée à la rigueur scientifique qu'imposent ses fonctions au Centre ACER, Carine Annecou n'en est pas moins sensible, voire émotive, quand elle évoque les motivations qui l'incitent à agir pour le bien des érables. C'est véritablement poussée par un amour palpable de la forêt que cette femme a voulu mettre au point son outil diagnostique de la santé des érablières. Car au cœur de la forêt, Carine Annecou révèle, les yeux brillants, qu'elle a la forêt au cœur. L'utilisation des termes « préservation de la ressource », « valorisation de l'érablière », « productivité » et « développement durable » dans son discours n'en est qu'une manifestation.
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