Entretiens
Il fallait du cran à Martin Brodeur-Choquette et Johanne Cameron, deux jeunes de la relève dite « non apparentée », pour installer leur entreprise ovine dans un rang en cul-de-sac, dont l'entrée est signalée par un panneau indiquant « À vos risques » ! Dix ans plus tard, les voici couronnés Jeunes agriculteurs d'élite du Canada !
Le chemin qui a mené Johanne Cameron et Martin Brodeur-Choquette jusqu'à la finale canadienne, à Charlottetown (Île-du-Prince-Édouard), fut semé d'entrevues, de présentations et encore d'entrevues, mais la destination en valait la peine. En décembre dernier, après ce long processus de sélection, ils repartaient avec les grands honneurs.

L'agriculture… À défaut de s'épouser l'un l'autre, Johanne Cameron et Martin Brodeur-Choquette ont uni leur destinée à celle de la production ovine, dans une région où les ovins sont presque des ovnis en raison du prix élevé des terres. Ceux qui connaissent Johanne savent qu'elle respire pour et par la production ovine. Ceux qui côtoient Martin apprécient son penchant naturel et inné pour l'entrepreneuriat, lui qui possédait 30 lapins à 11 ans ! À eux deux, ils forment une équipe redoutable, capable de tirer le meilleur d'une exploitation agricole.

C'est un heureux coup du destin qui a réuni le berger et la bergère. Coordonnatrice du secteur vulgarisation au Centre d'expertise en production ovine du Québec (CEPOQ) en 2004, Johanne était chargée de propager auprès des spécialistes ovins la technique de désaisonnement par photopériode et le calendrier de production qui y est assorti. Elle était censée visiter la ferme Marovine, qui n'en était alors qu'à sa quatrième année d'existence, avec le conseiller ovin de l'entreprise, mais Martin avait oublié de mentionner ce rendez-vous à celui‑ci. Rendue à Saint-Charles-sur-Richelieu, Johanne a donc une double surprise : le conseiller n'est pas là et ce Martin Brodeur-Choquette a décidément une belle gueule !

Conviction et passion pour le mouton
Autoproduisant leurs sujets de race pure, leurs femelles hybrides et leurs béliers terminaux, Les Bergeries Marovine (MH) élèvent trois races : la prolifique Romanov, la maternelle Border Leicester et la terminale Hampshire.
C'est à 15 ans que Martin achète ses premiers animaux. Au fil des ans, ce diplômé du campus de Saint-Hyacinthe de l'ITA, aujourd'hui âgé de 29 ans, constitue patiemment son troupeau Marovine, qui s'élève à la fin de ses études en GEEA à 35 brebis ! Un troupeau dont les races avaient de quoi étonner une spécialiste de l'expertise animale et des jugements, l'agronome Cameron : « Quand j'ai rencontré Martin, une de mes premières questions fut : "As-tu un schéma génétique quelconque ?" » Des East Friesian, des Polypay, des Suffolk, un North Country Cheviot, des F1 et des croisées peuplaient alors la bergerie, une ancienne étable laitière convertie.

Étonnamment, Johanne additionnait elle aussi les brebis de son côté, une vingtaine. Trempée dans l'élevage ovin et initiée aux expositions agricoles par son grand-père Louis-Philippe McCarthy, de Saint-Augustin-de-Desmaures, cette mi-Écossaise, mi-Irlandaise d'origine n'en a toujours eu que pour les Border Leicester, sa race de prédilection. C'est son petit geste pour le maintien de la biodiversité animale.

La famille des Jeunes agriculteurs d'élite

Johanne Cameron et Martin Brodeur-Choquette ont été très étonnés de constater la convi­vialité et la fraternité qui unissent les lauréats et les finalistes du concours des Jeunes agriculteurs d'élite, « des gens motivants et motivés », estiment-ils. L'agro­nome et le techno­logue ne parlent pas à tort et à travers : ils injectent eux-mêmes une bonne dose de dynamisme, de professionnalisme et d'optimisme dans un secteur ovin qui en a bien besoin.

Le couple a décidé d'autoproduire ses races pures, ses brebis F1 et ses mâles terminaux. Pour engendrer les brebis hybrides, on utilise un premier croisement de Romanov prolifiques et rustiques avec de non moins rustiques et maternelles Border Leicester. Le croisement terminal s'effectue quant à lui avec de robustes béliers Hampshire. Comme si ce n'était pas suffisant, la ferme produit aussi des agnelles F1 Romanov-Dorset et des sujets pur sang Romanov pour la revente (80-100 sujets par année) et propose aux autres éleveurs des béliers Hampshire de génétique supérieure (20-25 mâles vendus par année), les ventes de sujets assurant 15 % des revenus de la ferme. Soixante-dix agneaux fermiers sont aussi vendus à la ferme chaque année.

Persévérer pour prospérer
Sur deux emplacements, l'entreprise possède 650 brebis et produit 1200 agneaux par année, dont 78 % en agneaux lourds, 12 à 15 % en animaux reproducteurs et le reste en agneaux légers. L'objectif : faire passer le nombre de femelles à 800 pour justifier la location d'un troisième lieu, où seraient regroupés les sujets Romanov de race pure négatifs au maedi-visna. « Depuis 2002, mon gérant de banque ne m'a jamais dit non ! » avance Martin, qui a dû louer bâtiments et terres pour réussir à démarrer. « Martin est un des gars les plus travaillants que j'aie rencontrés, révèleJoël Dugas, directeur du développement des affaires chez Financement agricole Canada. Il acompensé le fait qu'il n'héritait pas d'une ferme déjà existante par beaucoup d'audace et un travail acharné. »

Au champ comme à la bergerie


Éleveur pure laine, Martin Brodeur-Choquette ne se démarque pas moins au champ, s'il faut en croire Martin Mercier, expert-conseil de La Coop Comax : « Je le conseille depuis trois ans. La première année, nous avons appris à nous connaître; la deuxième, je lui ai proposé certaines choses et l'an passé, Martin a décidé de plonger à fond. » Maïs-grain, maïs-ensilage, soya de semence IP, blé panifiable et fourrages (luzerne-fétuque) colonisent les 90 hectares cultivés de l'entreprise (40 % en propriété). Autosuffisant en grains et presque en fourrages, Martin n'hésite pas à vendre les cultures qui rapportent le plus et à faire consommer à la ferme celles qui ne contribuent pas assez aux états financiers, en rééquilibrant les rations au besoin. « Dynamique, innovateur et consciencieux », selon Martin Mercier, Martin Brodeur-Choquette veut expérimenter en 2013 les cultures de couverture et les cultures intercalaires pour améliorer son bilan agroenvironnemental et ses sols, qu'il cultive déjà en partie en semis direct. Il proposera même à son stagiaire d'été de l'ITA de réintroduire la pratique du pâturage en Montérégie, probablement dans les entre-rangs des cultures en rangée. Rien de moins !

Pour rehausser la productivité des Border Leicester, diminuer la consanguinité à moins de 6 % chez les Hampshire et « purifier » les Romanov des gènes associés à la tremblante du mouton en favorisant chez la descendance les génotypes dont la résistance à cette grande faucheuse est maximale, Johanne et Martin achètent de la semence de béliers d'autres pays (Angleterre, France et Australie). Dans le cadre d'un projet de recherche sur la synchronisation des chaleurs et l'insémination avec de la semence congelée, les inséminations sont effectuées par le professeur et chercheur François Castonguay, mis à pied par Agriculture et Agroalimentaire Canada lors des coupes annoncées dans le dernier budget fédéral.


Amoureux du mouton et déterminés à réussir dans ce domaine, Johanne et Martin
ont convaincu le jury du concours Jeunes agriculteurs d'élite de leur engagement
sans faille envers l'agriculture et ses valeurs..

S'impliquer pour progresser
En plus de siéger au conseil d'administration de La Coop Comax depuis trois ans, Martin représente la région de Saint-Hyacinthe à la Fédération des producteurs d'agneaux et moutons du Québec. « Il a un souci de rentabilité et de performance pour les entreprises ovines et il sait défendre ses idées au sein du CA », dit de lui la directrice générale de la Fédération, Marie-Ève Tremblay.

Pour Martin, l'agence de vente des agneaux lourds, mise en place en 2007, a été une bénédiction, autant pour les producteurs que pour les acheteurs. « Nous bénéficions maintenant d'un bon prix – le meilleur en Amérique du Nord et le même pour toutes les régions du Québec –, ce qui nous permet de sécuriser le développement de nos fermes. Les acheteurs ont aussi une sécurité d'approvisionnement, qui s'ajoute à une prévisibilité de leurs abattages amenée par les contrats de vente annuels. »

Une ration totale mélangée et un seul train par jour permettent à Johanne et Martin de vaquer à d'autres occupations ou de prendre soin de leur petite Clara, un an, le soir venu.
Johanne ne chôme pas non plus : en plus d'avoir gardé un pied au CEPOQ comme chargée de projets, elle représente le Québec à la Société canadienne des éleveurs de moutons, où elle met à profit ses connaissances en présidant le comité sur la génétique, les standards de race et le programme d'évaluation génétique GenOvis.

Comme Martin et Johanne l'ont fait pour clôturer leur présentation devant public et jury lors de la grande finale canadienne du concours Jeunes agriculteurs d'élite, on ne peut terminer ce texte qu'avec les mots inspirés qui ont probablement fait pencher le jury en leur faveur : « Même s'il est difficile de vivre de l'agriculture, il faut continuer d'avoir des rêves et travailler fort pour les réaliser. Parce que lorsqu'on a des rêves, tout est possible ! »

L'inévitable question des expositions

Tout au long de son baccalauréat en agronomie, Johanne Cameron s'est illustrée au Québec comme au Canada dans des concours d'expertise où les participants des écoles d'agriculture collégiales et universitaires doivent classer animaux et végétaux selon des standards précis. Diplôme en poche, c'est sur les expositions agricoles qu'elle a ensuite jeté son dévolu, dans les différentes classes des concours les plus prestigieux (Saint-Hyacinthe, Toronto et Québec). Une passion qui anime la belle, mais pas vraiment la bête. Martin : « Les expositions ? Ça ne paie pas et ça ne donne rien ! C'est tout au plus des vacances pour Johanne. Et ce n'est plus assez éducatif ! » Johanne sourit et concède que les expositions ne sont plus assez centrées sur les besoins réels de la production ovine d'aujourd'hui. Le tandem milite donc pour un retour à l'objectif fondamental de la comparaison des animaux entre eux : favoriser l'amélioration génétique. Leur marque distinctive lors des concours : ils rasent à la peau leurs animaux deux semaines avant le show, ne laissant qu'un duvet repousser à temps pour les jugements. Pas question de noyer la conformation sous la laine !

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