Entretiens
Président indépendant du conseil à l'Organisation des Nations unies pour l'agriculture et l'alimentation (FAO), Luc Guyau nous fait partager ses réflexions sur l'évolution des besoins alimentaires mondiaux dans le contexte des 25 prochaines années. Entretien.
Coopérateur agricole Nous vous citons : « Pourquoi sommes-nous incapables de stopper la faim et la malnutrition ? »

Luc Guyau Nous avons tous les moyens pour le faire. L'alimentation pour tous est un problème de répartition et non pas de quantité. Soixante-dix pour cent des affamés sont des paysans. Il y a eu échec des politiques de la Banque mondiale. Les pays en développement sont dans un état de dépendance. Sans compter le gaspillage des aliments (30 % dans les pays développés, de 30 à 50 % dans les pays en développement). Il faut une action concertée, un partenariat. La pensée que le marché peut tout régler est révolue. Il faut plus de gouvernance mondiale et mettre de côté les recettes du passé.

CA Que propose la FAO ?
LG Il faut produire plus avec moins, et cela passe par le principe des six « C » : connaissance, coopération, communication, consensus, conseil et complémentarité (avec les autres organismes de l'ONU).

CA Mais encore…
LG Il faut économiser et mieux gérer l'eau, assurer une gouvernance mondiale forte en matière de lutte contre les changements climatiques, protéger nos terres (sur les 15 milliards d'hectares de terres émergée, 14 millions sont perdus chaque année), en maîtriser l'achat massif, miser sur la recherche et la génétique, mettre au point de nouvelles sources d'énergie, prendre appui sur des politiques agricoles qui sont nécessaires à une stabilité alimentaire durable, investir massivement dans l'agriculture, et promouvoir la démocratie.

CA Comment mettre en œuvre une gouvernance mondiale dans un monde d'États souverains ?
LG Ce n'est pas un mince chantier. La vraie évolution a été la mise en place du G20. C'est 90 % de la production mondiale. Il y a 20 ans, il y avait des pays riches et des pays pauvres. Aujourd'hui, il y a les riches, les pauvres et, en majorité, les pays émergents, dont la Chine, le Brésil, l'Inde et la Russie. Si la masse donne une bonne cohérence, il y a plus de chances de convaincre les pays qui ne veulent pas avancer – par des moyens d'accompagnement budgétaire, technique et de transfert de technologies. La démocratie peut améliorer les choses; elle passe obligatoirement par l'éducation, la prise de conscience, le respect de la société civile. Quand on ne respecte plus la société civile, c'est dangereux.

CA On parle de financiarisation de l'agriculture. Est-ce récent ?
LG Relativement. On en parle beaucoup depuis la catastrophe de Lehman Brothers. La rentabilité à moyen terme est tellement importante que les gens de la finance ont considéré qu'un aliment est un produit comme les autres. Je dénonce la financiarisation. En 2010, il s'est vendu 45 fois la production de blé ! Qu'on fasse ça avec les minerais, c'est déjà difficile, mais avec une matière qui, par une opération boursière et financière, peut multiplier par deux, trois ou quatre le nombre de gens qui meurent de faim, c'est manquer de moralité. La gouvernance, c'est l'organisation, mais c'est aussi la définition de l'éthique.

CA Comment investir massivement dans l'agriculture tout en faisant plus avec moins, comme le suggère la FAO ?
LG Il s'agit d'investir dans la production, les infrastructures et la transformation. L'investissement ne veut pas forcément dire multiplier par deux les engrais ou les produits phytosanitaires. C'est plutôt en moyens humains, de formation, d'organisation des marchés, de maîtrise des intrants. Produire avec moins de substances phytosanitaires, ce n'est pas forcément produire moins. Entre les années 1970 et 1990, on considérait le sol comme un support. Aujourd'hui, il faut lui redonner sa valeur d'écosystème. On peut libérer des terres supplémentaires, mais si on ne les entretient pas, elles vont se perdre.

CA Peut-on récupérer les terres usées ?
LG Oui. Par exemple, les terres trop salées peuvent, grâce à la mise au point de variétés supportant la salinité, réintégrer le circuit de production. Avec les OGM, on souffre plus des brevets que de risques environnementaux ou sanitaires. Mon ami José Bové m'a dit un jour (en tête à tête) : « Je ne sais pas dire que les OGM sont dangereux, par contre je ne peux pas tolérer que les brevets ne soient qu'aux mains de quelques multinationales. » Ce n'est pas que la faute des multinationales, c'est aussi celle des États, désengagés de la recherche publique. Sans recherche publique, on ne peut reprocher à une entreprise de faire de l'argent avec ce qu'elle a trouvé. Par nature, c'est sa fonction.

CA Vous dites qu'il n'y a que 11 % des denrées qui sont commercialisées. Est-ce bien cela ?
LG Commercialisées entre les pays. C'est-à-dire que les 89 % restants sont consommés directement en autoconsommation ou à l'intérieur des pays. C'est une donnée globale. Il y a des pays qui consomment 100 % de ce qu'ils produisent, alors que la Nouvelle-Zélande, par exemple, exporte 95 % de sa production de lait.

CA Peut-on dire que plusieurs pays sont autosuffisants ?
LG Il faut faire une différence entre souveraineté alimentaire et sécurité alimentaire. La souveraineté alimentaire, c'est : « Je suis capable de nourrir toutes mes populations en tout. » C'est une utopie, car ce n'est pas encore pour demain que le Canada va cultiver des bananes ! Il y a nécessité de faire du commerce. Chaque pays doit tendre à un maximum de sécurité alimentaire, en essayant de contractualiser l'approvisionnement venant de l'extérieur. La gouvernance mondiale alimentaire, c'est aussi avoir un minimum de stocks fluctuants et un maximum de sécurité. Ce devrait être la priorité.

CA En 2050, 80 % de la population mondiale sera urbaine. Quel sera le portrait des entreprises agricoles ?
LG On devrait dire : une population de plus en plus « bidonvillisée »… On aura effectivement besoin de plus en plus de produits livrés et transformés. La partie vente directe du producteur ne disparaît pas, mais se réduit en proportion. Les entreprises de commercialisation et de transformation seront de plus en plus importantes. L'exploitation est indispensable. La commercialisation aussi.

CA Il y aura moins de fermes et elles seront plus grosses ?
LG Dans les pays de l'OCDE, oui. Dans ces pays, la migration massive des paysans vers les usines, il y a 50 ou 60 ans, a été absorbée grâce au développement industriel. Aujourd'hui, dans certains pays comme la Chine – avec ses 600 ou 700 millions de paysans –, l'objectif est de moderniser leur travail et d'en faire rester le plus possible dans le milieu rural et de production. Une de nos missions à la FAO, c'est d'assurer le revenu des paysans, parce qu'on ne peut leur demander, où que ce soit dans le monde, de rester paysans s'ils ne peuvent gagner leur vie avec fierté.
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