Entretiens
Deux superpuissances agricoles, les États-Unis et le Brésil, rivalisent pour produire de l'éthanol. L'une mise sur le maïs pour faire carburer son parc automobile à « l'essence verte », tandis que l'autre mise sur la canne à sucre. Certes, noble est la cause consistant à brûler de l'éthanol dans les moteurs pour lutter contre les GES, mais ce biocarburant alimente surtout une grogne alimentaire mondiale. Aux pieds de ces géants, le Québec a fait un pari audacieux pour voler au-dessus du débat « carburant contre nourriture ». Et ses producteurs agricoles font partie de cette mise.
L'industrie américaine de
l'éthanol se
heurte à un mur


Les États-Unis ont mis pleins gaz pour produire de l'éthanol à partir de maïs, principalement pour se sevrer de l'or noir et ne plus financer de pays ennemis, soit l'Iran, l'Irak, le Venezuela… Depuis la dernière décennie, les usines ont poussé comme des champignons dans la « Corn Belt », le grenier alimentaire américain. Leur nombre est passé de 68 à 211. La production d'éthanol a quintuplé ! Et les États-Unis ont rapidement coiffé le Brésil, champion mondial de ce biocarburant, fabriqué dans ce pays à partir de canne à sucre. Vendu à la pompe sous le sigle E10 (mélange de 10 % d'éthanol et de 90 % d'essence), l'éthanol-maïs représente 10 % du stock d'essence qui fait rouler les voitures américaines. L'année dernière, cette « essence verte » made in USA a substitué 460 millions de barils de pétrole qui, autrement, aurait dû être importés d'Arabie Saoudite, selon la RFA.

Si l'industrie américaine de l'éthanol a connu une croissance fulgurante, c'est d'une part grâce à l'adoption en 2007 de la Loi sur l'indépendance et la sécurité énergétiques, sous la présidence de George W. Bush. Cette loi prévoit un quota de production de carburant renouvelable de 137 milliards de litres d'ici 2022 (Renewable Fuel Standard ou RFS). D'autre part, l'industrie américaine de l'éthanol n'aurait pas vu le jour sans être arrosée de généreuses subventions : 41 milliards  $ US depuis le début des années 1980, selon une étude du Congressional Budget Office (CBO). Mais Bob Dinneen ne manque pas de rappeler que l'industrie pétrolière bénéficie de subventions bien plus importantes. Et il en profite pour écorcher le Canada au passage : « L'industrie de l'éthanol est bien plus écologique que le pétrole non classique des sables bitumineux de l'Alberta ! » lance-t-il.

Toutefois, les vertus écologiques de l'éthanol ont été démontées il y a belle lurette. Vrai qu'un mélange essence – éthanol-maïs peut diminuer les émissions de gaz à effet de serre (GES) de 20 % et que ce biocarburant permet de réduire l'emploi d'additifs toxiques, comme le benzène, dans les moteurs automobiles. Mais la quantité d'énergie requise pour produire du maïs aux États-Unis est colossale : diésel nécessaire pour les semis, pour l'épandage d'engrais et de pesticides ainsi que pour la récolte. Sans compter qu'il n'existe aucun pipeline pour acheminer l'éthanol produit dans le Midwest vers les marchés populeux des côtes est et ouest des États-Unis. (L'éthanol, un produit corrosif, corrompt la tuyauterie.) Plusieurs études corroborent le fait que la consommation énergétique de la production d'éthanol-maïs annule ses effets bénéfiques pour l'environnement.

Un été chaud !
Lors de la crise financière, économique et alimentaire de 2008, l'industrie américaine de l'éthanol s'est retrouvée au cœur de la controverse « pétrole contre nourriture », un débat « émotif », selon M. Dinneen. Les États-Unis sont le plus gros producteur de maïs de la planète (100 fois la production du Québec). Et 40 % de cette production est aujourd'hui vouée à la production de bioéthanol. « On a injustement attribué aux biocarburants la seule responsabilité de l'augmentation des prix du grain en 2008. Même la FAO a reconnu que les grands spéculateurs, comme les fonds spéculatifs, et la demande des pays émergents, comme la Chine, ont joué un rôle très important », souligne-t-il.

Robert Dinneen, président de la Renewable Fuel Association, l'un des principaux groupes pro-éthanol des États-Unis.
Tom Vilsack, secrétaire à l'agriculture aux États-Unis.
L'été dernier, les États-Unis connaissaient la pire sècheresse en 56 ans, et le prix du maïs a bondi de 60 % ! L'industrie des biocarburants s'est retrouvée à nouveau plongée dans la controverse, cette fois en pleine campagne électorale. Quatre gouverneurs, des dizaines de sénateurs et 150 élus de la Chambre des représentants demandaient à l'administration Obama, par voie de pétition, de renoncer au quota d'éthanol-maïs. Cela pour faire baisser le prix du petit grain jaune. Leurs doléances faisaient écho à celles des producteurs de bovins, de porcs et de poulets. « La production d'éthanol, aidée par les subventions de Washington, gonfle artificiellement le prix du maïs. C'est une entorse au libre marché », confiait le président de la National Cattlemen's Beef Association en entrevue au New York Times. Aux éleveurs qui se plaignent de la cherté du maïs, M. Dinneen répond que le tiers de chaque boisseau de maïs transformé en éthanol leur est retourné sous forme d'aliments de haute qualité. Et que ceux-ci contribuent positivement à la balance commerciale du pays. « En 2011, nous avons produit 39 millions de tonnes de drêche, dont 8 millions ont été exportées », dit-il.

Une étude de l'Université A&M du Texas révélait aussi que la transformation de maïs en éthanol se traduit par l'augmentation annuelle de la facture d'épicerie des Américains de 40 milliards $ US. Jusqu'au directeur général de la FAO, inquiet d'une répétition des émeutes de la faim de 2008, qui demandait à Washington de suspendre la législation américaine sur le bioéthanol en faveur de l'alimentation humaine et animale. Ni le candidat démocrate à la présidence, Barack Obama, ni son rival républicain, Mitt Romney, ne se sont montrés en faveur de cette demande. D'une part, dans une campagne électorale axée sur la création d'emplois pour relever une économie moribonde, le président de la RFA a su faire résonner l'importance « des 400 000 emplois générés par l'industrie des biocarburants ». De l'autre, aucun des deux candidats ne pouvait s'aliéner les électeurs de l'Iowa. Ce petit État rural d'à peine trois millions d'habitants est le berceau de l'industrie de l'éthanol-maïs. C'est là que l'on trouve le plus d'usines. Et c'est surtout l'un des neuf États clés dont les votes décident le plus souvent qui occupera le fauteuil de la Maison-Blanche. Outre cette réalité politique, en novembre dernier, la puissante Agence américaine de protection de l'environnement (EPA) concluait dans ses analyses que la suspension du quota de production d'éthanol-maïs « n'aurait réduit en moyenne les prix du maïs que de 1 % ». M. Dinneen s'est félicité de ce constat par voie de communiqué.

Les géants prennent le contrôle
Toutefois, les envolées du prix du maïs font des victimes collatérales au sein même des producteurs d'éthanol. En 2008, les principales victimes ont été les coopératives agricoles. « Celles-ci constituaient la colonne vertébrale de cette industrie. Elles produisaient près de 50 % de l'éthanol. Mais en 2009, leur part a diminué à 38 % », explique John Urbanchuk, consultant chez Cardno Entrix et auteur d'un rapport sur l'état de l'industrie américaine de l'éthanol (2010) pour le département du Commerce2. Les faibles marges de profit expliquent le phénomène. La société POET est devenue le premier producteur d'éthanol-maïs aux États-Unis en raflant la mise de plusieurs coopératives agricoles. Et Valero, raffineur de pétrole et propriétaire d'Ultramar, s'est catapulté au troisième rang en acquérant VeraSun, un gros producteur d'éthanol acculé à la faillite. Le deuxième rang appartient à ADM, troisième multinationale agroalimentaire au monde et reine de la technologie de la transformation du maïs en éthanol et autres composés.

Selon M. Urbanchuk, l'industrie américaine de l'éthanol-maïs est aujourd'hui « un marché mature ». Et elle évolue dans un contexte plus concurrentiel. En 2011, le président Obama a mis un terme aux deux principales mesures qui ont permis à cette industrie de pousser rapidement au cœur de l'Amérique. L'une favorisait la vente d'un mélange d'éthanol-maïs de 10 % à la pompe à essence en subventionnant les raffineurs. L'autre protégeait l'industrie américaine naissante contre les importations d'éthanol brésilien grâce à un tarif. L'analyste prévoit une nouvelle vague d'acquisitions et de concentration de l'industrie, après la hausse du prix du maïs, l'été dernier, qui a forcé la fermeture définitive ou temporaire de 26 usines. Parmi les acteurs à surveiller sur ce nouvel échiquier, d'après lui : la deuxième société pétrolière au monde, Shell, et le géant de l'agrochimie, DuPont.



Le mur
L'industrie américaine du bioéthanol se heurte aujourd'hui à un premier mur appelé blending wall, parce que la loi limite la vente aux automobilistes d'un mélange d'essence E10. L'année dernière, toutefois, le Congrès a approuvé la vente d'un mélange d'essence E15. Cette décision, chaudement applaudie par la RFA, va créer une demande supplémentaire de plusieurs milliards de litres d'éthanol. M. Dinneen aimerait bien que l'Amérique, à l'instar du Brésil, se dote d'un parc de véhicules hybrides qui carburent à l'E85 (15 % d'essence et 85 % d'éthanol). Les trois géants de l'automobile – Ford, Chrysler et GM – ont manifesté leur intention de construire ce genre de véhicules. Mais les propriétaires de ces engins superécolos ne peuvent s'approvisionner que dans 2100 stations d'essence, moins de 2 % de tous les points de vente de carburant des États-Unis.

Toutefois, le véritable mur dans lequel fonce cette industrie est « technologique ». D'ici 2022, pour éviter la tenace controverse « carburant contre nourriture » et avoir une meilleure empreinte écologique, près de 60 % du biocarburant produit ou importé aux États-Unis devra être fabriqué avec autre chose que l'amidon du maïs. Cet éthanol de deuxième, voire de troisième génération pourra être conçu à partir de sorgo sucré, de canne à sucre, de betterave à sucre, d'épis de maïs, de panic érigé, de déchets forestiers, de déchets urbains ou encore d'algues. Depuis le dernier Farm Bill (2008), l'administration Obama a accordé 2 milliards $ en aides à l'industrie et en subventions de recherches. Résultat : en 2013, huit nouvelles usines d'éthanol de deuxième génération vont commencer à produire ce biocarburant chez l'Oncle Sam, dont une filiale de la compagnie québécoise Enerkem (voir l'article « Éthanol : Québec, un leader mondial ? »). Toutefois, ces bioraffineries coûtent trois fois plus cher que les usines de la filière classique éthanol-maïs. Bien que Washington marche au-dessus d'un gouffre fiscal, l'administration Obama a prolongé certaines mesures pour permettre aux usines dernier cri de pousser dans ce nouveau terreau plus concurrentiel.

Qui, du Brésil ou des États-Unis,
aura le dernier mot ?

M. Urbanchuk croit que pour répondre à la formidable demande américaine de biocarburants nouvelle génération – 80 milliards de litres d'ici 2022 – les puissants acteurs comme Shell ou DuPont vont préférer investir en Amérique du Sud plutôt qu'en Amérique du Nord. La raison : les investisseurs miseront sur une technologie éprouvée. La canne à sucre brésilienne produit déjà deux fois plus d'éthanol à l'hectare que le maïs. Et les usines du géant vert sud-américain convertissent leur production en fonction du prix international soit du sucre, soit de l'éthanol. « Si, en plus, les chercheurs arrivent à extraire l'éthanol cellulosique de la baguasse [résidus fibreux de la canne], les Brésiliens auront le vent dans les voiles ! » croit-il. Selon lui, à l'avenir, le parc automobile américain roulera davantage avec de l'essence verte produite au Brésil ou dans les pays limitrophes. Les importations d'éthanol brésilien ont d'ailleurs triplé aux États-Unis en 2012. Reste à voir quel lapin M. Dinneen sortira de son chapeau pour contrer le phénomène.









Jean Roberge a déjà doté la province de sa première usine éthanol-maïs. Avec ses partenaires, il entend bien monter au Québec une bioraffinerie intégrée capable de battre les géants producteurs « d'essence verte » que sont les Américains et les Brésiliens. Voici son plan.

Le directeur général de l'usine Éthanol GreenField, Jean Roberge, est catégorique : « Faut arrêter de penser que l'on va produire de l'éthanol avec une seule plante, que ce soit du maïs ou de la canne à sucre ! » Il y a six ans, cet ingénieur à la carrure de joueur de football a inauguré une usine d'éthanol-maïs à Varennes. Du coup, il offrait un nouveau marché à quelque 400 producteurs de grains de la province.

Dans sa stratégie de lutte contre les GES, Québec a prévu la construction d'une seule raffinerie d'éthanol-maïs, justement pour éviter le controversé débat « carburant contre nourriture ». À ce sujet, M. Roberge tient à remettre les pendules à l'heure. Son usine draine annuellement 350 000 tonnes de maïs, environ 10 % de la production québécoise, une goutte d'eau par rapport à la production américaine. Celle-ci est 100 fois plus importante que la production québécoise. Et 40 % de la production américaine du petit grain jaune est allouée à la production d'éthanol. « Ce n'est pas nous qui allons influencer la Bourse de Chicago », dit-il.

La raffinerie d'éthanol-maïs de Varennes produit un tiers d'éthanol, un tiers de drêche, qui est retournée aux éleveurs, et un tiers de CO2, que l'on retrouve dans les bouteilles de boisson gazeuse ou sous forme de glace sèche employée pour enfumer les scènes d'artistes « comme Céline Dion », dit M. Roberge, sourire en coin. Selon lui, son usine est « l'une des trois plus efficaces parmi les quelque 200 usines existantes en Amérique du Nord. De plus, elle a une empreinte environnementale exceptionnelle ! »

L'usine de Varennes peut être efficace, mais elle produit seulement le tiers des besoins en éthanol de la Belle Province. Ottawa a décrété que le parc automobile canadien, y compris celui du Québec, doit rouler avec un mélange E5 (5 % d'éthanol et 95 % d'essence) depuis décembre 2010. « Cette décision est une catastrophe ! Au Québec, on produit 160 millions de litres d'éthanol et on doit en importer 250 millions du Midwest américain. Pour être conformes à la norme fédérale, il nous faudrait produire environ 450 millions de litres », constate l'ingénieur.

Le Québec se démarque
Alors que les autres provinces produisent de l'éthanol à partir de maïs et de blé, Québec a misé sur la fabrication de biocarburant fabriqué à partir de plantes autres que le maïs, de déchets urbains ou de biomasse forestière. Un pari audacieux. Et il a créé en 2007 la Chaire de recherche industrielle sur l'éthanol cellulosique (CRIEC), à l'Université de Sherbrooke. « Nous appuyons les recherches et le développement des technologies de nos entreprises », résume son titulaire, Jean-Michel Lavoie. Et ces recherches commencent à porter des fruits.

Pour combler le déficit de 250 millions de litres, M. Roberge prévoit construire fin 2013 une des premières usines gazogènes au monde ! Cette usine d'éthanol « de deuxième génération » poussera sur le site même de Varennes, en partenariat avec la compagnie québécoise Enerkem. Québec investit 27 millions $ dans le projet. Avec l'aide de la CRIEC et après plusieurs années de recherches dans son usine-pilote de Westbury, Enerkem a réussi à produire du gaz de synthèse à partir de vieux poteaux d'Hydro-Québec. Et l'entreprise est aujourd'hui prête pour l'aventure commerciale. « On va convertir 100 000 tonnes de déchets ultimes solides, comme des plastiques non recyclables, du bois contaminé et de la mousse de polystyrène [styrofoam], en éthanol », explique Marie-Hélène Labrie, vice-présidente aux affaires gouvernementales et communications chez Enerkem.

Une première usine du genre est déjà construite à Edmonton, en Alberta, où l'on a engagé 30 employés pour commencer la production cette année. Mais les Américains sont à ce point intéressés par la prometteuse technologie québécoise que les départements états-uniens de l'Agriculture et de l'Énergie financent aussi cette année la construction d'une usine d'Enerkem au Mississippi. À 100 millions $ l'unité, ces usines coûtent le triple de celles de la filière éthanol-maïs traditionnelle. La production annuelle prévue de chacune de ces trois usines dernier cri sera de 38 millions de litres d'éthanol. Enerkem planche aussi sur des technologies pour convertir de la biomasse résiduelle forestière et agricole du Québec. Selon les calculs de la compagnie, cette biomasse, combinée aux déchets urbains, représente un gisement théorique de 6,5 milliards de litres d'éthanol ! C'est près de 15 fois les besoins de la province et plus de quatre fois ceux du Canada.

À la recherche d'une « canne
à sucre du Nord »

« On peut extraire de l'éthanol de toutes les plantes, mais le procédé peut être plus compliqué d'une plante à l'autre », dit Olivier Lalonde, coordonnateur du Réseau de plantes bio-industrielles du Québec (RPBQ), au Centre de recherche sur les grains (CEROM). Depuis 2010, ce réseau parraine entre autres les travaux de trois laboratoires ruraux : un situé en Outaouais (millet perlé sucré, sorgho sucré), un en Abitibi (saule à croissance rapide) et un autre dans le Bas-Saint-Laurent (miscanthus géant).

Dans un autre projet que celui de la construction de l'usine d'Enerkem sur le site de Varennes, Jean Roberge compte substituer 25 % du gaz naturel importé de l'Alberta pour chauffer la distillerie. Par quoi ? Du méthane produit avec les matières organiques des trois MRC voisines de l'usine. Environ 40 000 tonnes de déchets seront traitées annuellement sur le site de Varennes. Et les quelque 6000 tonnes de matières résiduelles seront épandues dans les champs des producteurs de maïs qui approvisionnent l'usine. Cet engrais organique remplacera de 10 à 15 % des engrais minéraux utilisés par les céréaliculteurs.

Parmi les plantes à l'étude, les plus prometteuses chez les producteurs et en parcelles d'essais sont le millet perlé sucré et le sorgho sucré. « C'est notre canne à sucre du Nord ! Mais si on veut en produire un volume adéquat pour fabriquer de l'éthanol, il va falloir intégrer ces deux plantes fourragères dans les rotations des producteurs », dit M. Lalonde.

Différentes expériences ont eu lieu en Outaouais pour presser ces plantes et en extraire une liqueur sucrée. Pour appuyer les efforts expérimentaux du RPBQ, M. Roberge prévoit acquérir en 2014 un fermenteur d'une capacité de 200 000 litres pour étudier les techniques de fermentation et caractériser les sucres de ces différentes plantes.

D'après Patrick Girouard, coordonnateur des énergies renouvelables à La Coop fédérée, semer des plantes à la seule fin de produire de l'éthanol ne sera jamais rentable pour les producteurs. « Les bioraffineries doivent calquer les raffineries pétrolières, dit-il. La moitié de leur production est consacrée à fabriquer de l'essence et l'autre moitié, toutes sortes de produits pétrochimiques : plastiques, teintures, etc. » En plus de fabriquer du biocarburant, ces nouvelles usines devront donc concocter une gamme de produits rentables à base de chimie verte : bioplastiques, teintures naturelles, produits de beauté, en passant par des panneaux pressés, des mousses isolantes et de la litière.

M. Roberge abonde dans le même sens. Il n'entrevoit pas d'intégrer ce genre de bioraffinerie sur le site de l'usine de Varennes avant cinq ou sept ans, ou même plus, car cela nécessiterait la mise en place de toute une filière, de la production à la mise en marché de ces nouveaux produits. « Mais, insiste-t-il, mon but est de créer des jobs ici, avec notre expertise. » Et qui sait, exporter un jour plus que de l'éthanol québécois outre-frontières.




Le Canada, une superpuissance verte ?

Plantation de sorgho sucré


Maïs, blé, canola, panic érigé, biomasse forestière : le Canada dispose d'immenses superficies de terres et de forêts pour devenir « une superpuissance verte », selon Scott Thurlow, président de l'Association canadienne des carburants renouvelables. « Le Canada produit déjà 90 % de l'éthanol requis pour faire rouler le parc automobile canadien avec un mélange de 5 % d'éthanol [E5] », explique-t-il en entrevue téléphonique. Cette directive d'Ottawa pour lutter contre les GES est en vigueur depuis décembre 2010. Cet éthanol de première génération est produit avec du blé et du maïs dans 21 usines du pays.

Invité à commenter la décision de Iogen Corporation (dont le siège se trouve à Ottawa) et de Shell de tuer dans l'œuf, en août dernier, le projet de construction d'une usine de seconde génération au Manitoba, M. Thurlow a indiqué que ses deux membres « ont pris une décision d'affaires ». Les travaux de recherche de Iogen pour convertir de la paille de blé, des épis de maïs ou autres résidus agricoles en éthanol cellulosique en faisaient la vitrine canadienne de cette technologie sur la scène internationale. Contourner le verrou technologique afin d'extirper des sucres de la cellulose des fibres végétales pour fabriquer de l'éthanol relève d'un exploit. Iogen s'est fait connaître pour approvisionner en biocarburant le circuit des grandes courses automobiles.

« Pour concurrencer les États-Unis, Ottawa devrait s'empresser de distribuer aux entreprises canadiennes le Fonds de biocarburants ProGen, afin de les aider à faire pousser les usines de seconde génération de biocarburants au Canada », indique M. Thurlow. Ce fonds doté de 500 millions $ et lancé en 2007 est administré par Technologie du développement durable Canada (TDDC). L'organisme fédéral est chargé de promouvoir la mise en marché d'éthanol cellulosique, ce qui s'inscrit dans la stratégie d'Ottawa pour lutter contre les gaz à effet de serre (GES). Pendant ce temps, huit usines commerciales d'éthanol cellulosique sont construites en ce moment au sud de la frontière canadienne.

Plutôt que d'investir au Manitoba dans une usine de bioéthanol fabriqué à partir d'épis de maïs ou encore aux États-Unis, Iogen-Energy Corporation, consortium formé par Iogen et Shell, a préféré investir au Brésil. Le tandem s'est associé avec la compagnie brésilienne Raizen pour y poursuivre ses travaux sur l'éthanol cellulosique. Raizen est le plus gros producteur brésilien d'éthanol fabriqué à partir de canne à sucre. Cette décision pourrait remettre en question l'ambition de l'Amérique du Nord d'être le premier fournisseur mondial de biocarburants.

« Le Canada est avant tout un producteur de pétrole. Et l'intérêt pour les biocarburants est lié au prix du baril de l'or noir. Plus son prix augmente, plus on s'intéresse aux biocarburants comme solution de rechange », explique le Pr Donald Smith, directeur de BioFuel Net (à l'Université McGill), un réseau pancanadien visant à promouvoir l'utilisation de plantes bio-industrielles pour fabriquer des biocarburants. Ce professeur croit que la diminution des prix de l'énergie due aux nouvelles technologies d'exploitation de gaz et de pétrole de schiste va freiner l'ambition du Canada de devenir « une superpuissance verte ».
 
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