Entretiens
Avec iögo, la coopérative Agropur est passée à l'attaque, et elle n'a pas l'intention de rester assise sur ses lauriers.
Les attentes étaient grandes pour Agropur après une année 2012 des plus mouvementée. À la même époque l'an dernier, la situation demeurait incertaine quant à l'implication de la coopérative dans Yoplait. De plus, un nouveau dirigeant, Robert Coallier, prenait les rênes à la suite du départ à la retraite de Pierre Claprood, qui a travaillé 30 ans chez Agropur, dont 8 comme chef de la direction.

La coopérative a toutefois su rassurer ses membres en présentant, lors de l'assemblée générale annuelle de 2012, un chiffre d'affaires record, en plus de répondre aux attentes avec son nouveau produit iögo. L'ambiance dans les couloirs attenants à la salle où se tenait l'assemblée reflétait d'ailleurs ce bilan. Le ton était bon enfant et décontracté, et beaucoup savouraient avec gourmandise les produits iögo qui leur étaient offerts.

Pour l'année financière 2012, Agropur a présenté un chiffre d'affaires de 3,7 milliards $, en hausse de 5,1 % par rapport à l'exercice financier 2011. L'excédent avant intérêts, impôts, amortissement et coentreprises s'est, pour sa part, maintenu à 246,8 millions $, en légère hausse de 1,8 million $.

Le parcours de l'année n'est toutefois pas parfait, puisque le lancement de iögo et les investissements en Argentine ont eu un impact sur les finances de la coopérative, entre autres sur les ristournes versées aux membres. Celles-ci ont reculé de 8,1 % par rapport à 2011, mais demeurent supérieures à la centaine de millions, à 101,6 millions $.

Renforcer la position d'Agropur
À l'image du slogan adopté en 2012, « Ensemble pour gagner », les mots « concurrence », « efficacité » et « contrôle des dépenses » sont revenus plus d'une fois dans le discours du président et dans celui du chef de la direction.

Malgré quelques défis qui ont occupé les dirigeants d'Agropur durant l'année 2012, le président, Serge Riendeau, et le chef de la direction, Robert Coallier, ont su rassurer leurs membres en présentant un chiffre d'affaires record en plus de répondre aux attentes avec le nouveau produit iögo.

L'assemblée a d'ailleurs commencé avec la nouvelle de la fusion entre Agropur et une coopérative de producteurs laitiers des provinces de l'Atlantique, Farmers Co-operative Dairy Limited. Cette dernière, qui compte trois usines et affiche un chiffre d'affaires annuel de 176 millions $, regroupe 116 membres de Terre-Neuve-et-Labrador et de la Nouvelle-Écosse. Selon le président, Serge Riendeau, cette transaction permettra à Agropur de renforcer ses activités de transformation de lait et de mieux répondre aux attentes des clients. Elle vise également à développer la présence du mouvement coopératif au pays.

Les dirigeants ont évoqué la concurrence de plus en plus vive dans l'industrie agroalimentaire et le devoir d'Agropur d'augmenter sa compétitivité. Ces derniers ont d'ailleurs annoncé un ambitieux objectif qui vise à augmenter l'excédent avant intérêts, impôts et amortissement et coentreprises de 75 millions $ dans les trois prochaines années. « La croissance des revenus et celle de la rentabilité ont été fixées comme axes stratégiques, ainsi que la mise en place de nouvelles pratiques pour faire face à la nouvelle réalité d'affaires », a déclaré le chef de la direction, un discours qui a été salué par l'assistance.

La coopérative a amorcé à cette fin une grande opération de réflexion avec ses employés. Appelée Agropur 2015, la démarche à l'interne a établi 25 projets concentrés autour de cinq piliers : stratégie des marques, niveau d'innovation, leadership en matière de coûts, ressources humaines et stratégie internationale. Cinq nouveaux postes ont été créés à la direction en réponse à cette réflexion et un projet de modernisation du système informatique (projet ERP) est sur la planche à dessin pour l'adapter à une entreprise « de classe mondiale ».

Les membres ont aussi entrepris une démarche de réflexion stratégique, à l'automne 2012. Ils seront interrogés sur le caractère identitaire, les valeurs et le modèle de gouvernance, ce qui servira de balises au conseil d'administration. L'opération se terminera avec la prochaine assemblée annuelle, en 2014.

Seulement deux mois après son lancement, la nouvelle marque iögo avait dépassé les objectifs prévus et occupait 12 % du marché canadien.
Lancement de iögo
Le fait marquant de la dernière année financière demeure le lancement de iögo, en août 2012. La raison est que General Mills, copropriétaire de Yoplait avec la coopérative française Sodiaal et nouvellement acquéreuse de l'entreprise québé­coise Liberté, menaçait de retirer la franchise Yoplait à Agropur, qui la détenait depuis 40 ans. Agropur et Agrifoods ont finalement obtenu un contrat de co-emballage de six ans avec Yoplait, en plus du droit de lancer leur propre marque de yogourt. Serge Riendeau a salué la réponse de son partenaire Agrifoods, qui a sauté dans l'aventure de iögo alors que la quasi-totalité de ses revenus provient de ce secteur, en comparaison de 4 % pour Agropur. La coentreprise Ultima a reçu le mandat de fabriquer et de commercialiser les nouveaux produits.

L'audace d'Agropur et d'Agrifoods s'avère pour le moment judicieuse, malgré la somme record de 90 millions $ investie dans le lancement de iögo. Selon le chef de la direction, Robert Coallier, la nouvelle marque avait dépassé les objectifs prévus et occupait 12 % du marché canadien deux mois après son lancement. « La première bataille a été gagnée », dit-il.

La coopérative n'entend pas s'arrêter en si bon chemin et voudrait voir iögo accaparer de 20 à 25 % du marché canadien d'ici 18 à 24 mois. « Notre objectif est d'être le plus grand fabricant canadien de yogourt », a déclaré M. Coallier. « Il ne s'agit pas d'une campagne éphémère, a renchéri M. Riendeau. Il ne s'était rien passé de nouveau depuis des années dans ce marché. Avec iögo, nous avons attaqué les fondements de l'industrie, qui se voit obligée de réagir. »

Si la réponse des consommateurs envers iögo a de quoi réjouir Agropur, elle la force aussi à revoir ses investissements à l'usine Ultima de Granby afin de répondre à la demande et de respecter ses engagements du printemps 2012 envers General Mills, soit produire les yogourts Yoplait pendant six ans encore. La coopérative entend dépenser 22 millions $ au cours de l'année 2013, somme qui s'ajoute aux 10 millions déjà investis, afin d'augmenter la capacité des installations.

L'assemblée générale, qui s'est tenue le 13 février dernier, a commencé avec la nouvelle de la fusion entre Agropur et Farmers Co-operative Dairy Limited, une coopérative de producteurs laitiers des provinces de l'Atlantique.

Agropur a aussi revu le fonctionnement de certaines de ses divisions. Toujours dans le but de mieux affronter la concurrence, elle compte établir la liste de ses produits de spécialité les plus rentables et ceux dont le potentiel est le plus important pour en faire des chefs de file de leur catégorie. C'est dans cet esprit qu'elle a regroupé la Division fromages fins et la Division fromages et ingrédients sous une même entité, appelée fromages et ingrédients. Celle-ci compte quatre unités d'affaires.Seulement deux mois après son lancement, la nouvelle marque iögo avait dépassé les objectifs prévus et occupait 12 % du marché canadien.

L'Amérique du Nord dans la mire
Le marché international demeure toujours dans la mire d'Agropur, qui a toutefois précisé qu'elle concentrerait pour l'instant ses efforts en Amérique du Nord, la coopérative ayant décidé de se retirer de La Lácteo. La coentreprise, formée en 2007 avec son partenaire argentin Adecoagro, est actuellement à vendre. Parmi les raisons invoquées, elle a nommé l'incertitude économique et politique en Argentine, tout en admettant avoir sous-estimé les investissements requis. La décision a entraîné une radiation de 9,1 millions $, une perte qui pourrait augmenter si Agropur ne trouve pas d'acheteur.

« La consolidation dans le marché américain offre des occasions, et nous entendons en tirer profit », a dit Robert Coallier. Le chiffre d'affaires d'Agropur réalisé aux États-Unis, pays où la production laitière est la plus importante au monde, a d'ailleurs augmenté de 1 milliard $ depuis l'exercice 2007, et plus de 28 % de ses revenus provenaient de ce pays voisin en 2012.

Agropur réalise le plus important investis­sement de son histoire en injectant 108 millions $ dans son usine de Luxemburg, au Wisconsin, pour moderniser les équipements et augmenter la capacité. D'autres projets y sont à l'étude.

75 ans d'histoire
Le banquet de l'assemblée générale annuelle a été le premier événement marquant le 75e anniversaire d'Agropur. Pour l'année 2013, la coopérative a adopté le slogan « 75 ans de passion », qui vise à souligner son implication sociale et à renforcer sa position comme coopérative laitière auprès des collectivités, au niveau local ou à plus grande échelle. Même si l'année en cours sera marquée par la fête, les défis demeurent nombreux. Les membres ont exprimé leurs inquiétudes quant aux discussions entourant une entente de libre-échange entre le Canada et l'Europe. Serge Riendeau a répondu que la coopérative avait fait connaître aux gouvernements sa position sur le système canadien de gestion de l'offre. « Ce système a toujours sa place et est performant », a-t-il souligné. Il a ajouté que la Chambre des communes avait soutenu par un vote le système actuel et qu'Agropur surveillera de près la série finale de négociations entre le Canada et l'Europe.

Agropur pourra compter sur un bilan financier solide, selon le vice-président principal et chef de la direction financière, Jocelyn Lauzière. Le marché des produits laitiers comporte plusieurs défis, dont la pression et la volatilité des prix du lait et des produits de lactosérum, ainsi que la variation du dollar canadien par rapport au dollar américain. M. Lauzière prévoit tout de même une croissance des résultats dans les prochaines années.


75 ans et plus actuelle que jamais

Agropur a toujours été un cas d'espèce, et ce, dès sa fondation, en 1938. À l'époque, l'ancêtre d'Agropur détonnait déjà dans le paysage par sa dimension régionale, alors que les autres coopératives étaient regroupées autour de la paroisse.

Dans les années 1930, les coopératives ont le vent dans les voiles. Les producteurs y voient un moyen d'écouler leurs produits et de s'approvisionner en se protégeant des excès de la loi du marché. Les autorités provinciales encouragent aussi la tendance par l'entremise des agronomes. Plusieurs coops font toutefois faillite. L.-A. Mondou, agronome officiel du comté de Shefford, est déterminé à fonder une coopérative efficace. Il est aidé par Omer Deslauriers, un jeune cultivateur actif dans le mouvement syndical catholique. Pour les deux hommes, il est clair que la coopé­rative doit prendre une dimension régionale pour être viable économiquement. À force de persuasion de leur part auprès des producteurs locaux, la coopérative voit le jour le 24 août 1938, sous le nom de Société coopérative agricole du canton de Granby. Elle regroupe à l'époque 86 producteurs de Granby et des paroisses environnantes.

Des débuts plus que prometteurs
Les premiers gestes de la coopérative seront de mettre sur pied un système d'approvisionnement à la ferme, auquel s'ajouteront peu de temps après un service laitier et la fabrication de beurre. Dès 1945, la coopérative s'engage dans la fabrication du lait en poudre. D'autres coopératives décideront à la même époque de s'affilier avec la Société coopérative agricole du canton de Granby en raison des défis posés à l'industrie laitière dans l'après-guerre. En 1948, elle reçoit le lait de 17 coopératives locales, ce qui fait qu'après 10 ans d'activité elle compte près d'un millier de membres, alors que la moyenne des autres coopé­ratives se situe autour de la centaine.

Bureau de la direction en 1939.

En plus de connaître un engouement auprès des producteurs, elle reçoit des agronomes un soutien qui ne se démentira pas pendant des décennies. Ceux-ci voient dans la Société coopé­rative le moyen d'inculquer aux producteurs de meilleures pratiques, tout en modernisant l'industrie laitière québécoise. Ils souhaitent la mise en place d'une coopérative dynamique et forte. Ils vont ainsi encourager les producteurs à y adhérer, et de nombreux agronomes travailleront même à des postes clés de la coopérative.

Siège social de la Coopérative agricole de Granby en 1968
Le succès de la Société coopérative agricole du canton de Granby se poursuit et elle devient, en 1950, la plus grande coop agricole du Québec. En 1953, elle regroupe 1135 membres et enregistre un chiffre d'affaires de près de 6 millions $. Elle transforme 4 % du lait produit dans la province, soit plus de 60 millions de litres. En 1951, elle change son nom pour devenir la Coopérative agricole de Granby.

Les réussites de la coopérative vont la mener à étendre ses activités. Elle construit l'usine de Notre-Dame-du-Bon-Conseil, dans le comté de Drummond, en 1954, et achète l'année suivante l'usine de Sainte-Anne-de-la-Pérade qui produit la marque Crino. Elle signe également une entente avec Kraft Canada pour la fabrication de fromage en 1956. Une vingtaine de coopératives s'affilient à la Coopérative agricole de Granby, et le nombre de ses membres progresse pour s'élever à 8293. En 1971, elle traite 552 millions de litres de lait, soit 25 % du lait de transformation du Québec. Son chiffre d'affaires s'élève alors à 82 millions $.

Constat de la maturité du fromage Oka
Un tournant décisif
Les années 1970 représentent un changement de cap important pour la coopérative. Elle obtient, en 1971, la franchise de la marque Yoplait au Canada et, après 30 ans de réflexion, se lance enfin dans le lait de consommation en faisant l'acquisition de plusieurs laiteries. Cette décision entraîne la création de Québec-Lait, en 1973. En 1979, la Coopérative agricole de Granby fait place à Agropur, coopérative agro-alimentaire. Elle adopte aussi un nouveau logo, représentant les quatre étapes de transformation de lait sous la forme d'une fine fleur. Ses activités se diversifient, avec l'ajout d'un secteur des fromages fins et l'acquisition des Fromagers réunis de Vaudreuil et de la fromagerie d'Oka, en 1981. En 1985, le yogourt à boire Yop fait son apparition, et après presque 40 ans d'activité, Agropur abandonne ses activités d'approvisionnement.

Dans la cour des grands
Après avoir multiplié la palette de ses produits dans les années 1970 et 1980, Agropur regarde ensuite vers l'extérieur du Québec, en raison de la concurrence de plus en plus féroce dans l'industrie laitière. L'expansion entre alors dans son crédo, et c'est avec cette nouvelle approche qu'elle crée Natrel, en 1990, par le regrou­pement des activités de lait de consommation de Purdel et d'Agropur. Elle fait une entrée dans les marchés de l'Ontario, de l'Alberta et de la Colombie-Britannique par des acquisitions. C'est dans le même état d'esprit qu'est fondée Aliments Ultima, en 1993, par la mise en commun des activités de commercialisation des yogourts et desserts frais d'Agropur et d'Agrifoods.


Le Conseil d'administration élu en janvier 1979 ainsi que les principaux gestionnaires. Si vous pouvez identifier tous ces gens, envoyez-nous les noms à l'adresse coopagri@lacoop.coop. Nous les publierons dans une future édition du Coopérateur agricole.

Son expérience des dernières années lui donnera l'assurance nécessaire pour approcher le marché américain. Dotée en 2000 d'un nouveau nom, Agropur coopérative, et d'un look épuré, elle annonce une première acquisition aux États-Unis en 2002, et cinq autres s'ajouteront dans les huit années suivantes. Agropur est maintenant présente au Minnesota, en Iowa, au Wisconsin et au Michigan. Elle fait aussi une incursion jusqu'en Argentine en créant une coentreprise avec un partenaire argentin, Adecoagro, une aventure qui sera toutefois abandonnée en 2012.

En 1973, la Coopérative agricole de Granby se lance dans le lait de consommation et crée Québec-Lait.
Des précurseurs de génie
Ce sont au total 125 acquisitions et fusions qui ont été réalisées depuis les débuts d'Agropur, en 1938, et qui ont contribué à forger la coopé­rative telle qu'elle est aujourd'hui. Daniel Côté, professeur agrégé de management à HEC Montréal, estime que la coopérative « est un joyau méconnu du grand public ». Elle se compare avantageu­sement, selon lui, aux Bombardier, Jean Coutu et autres entreprises du Québec inc.

Mais pour le chercheur, Agropur est avant tout un exemple parfait d'équilibre entre la mission de rentabilité et celle de service aux membres, ce qui lui a permis de traverser les décennies, les crises d'identité et les transformations de l'industrie agroalimentaire. Et la recette du succès d'Agropur ? « Le génie des fondateurs de la coopé­rative a été de planifier d'instinct un système qui lui permet de former des leaders parmi ses rangs, des leaders qui, à leur tour, informent et forment les membres, si bien que quand vient le temps de prendre des décisions, ils sont au fait de la situation. Les décisions stratégiques ne sont jamais prises au détriment des membres ou bien de la mission de rentabilité de la coop. » Et bien que M. Côté ait voyagé et étudié des coopératives un peu partout dans le monde, il n'a jamais vu de modèle aussi parfait que celui de la coop qui est née à Granby il y a 75 ans…
 
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