Entretiens
On sait que les sucres solubles et la digestibilité de la fibre et de l'amidon ont un effet important sur la fermentation ruminale et la performance des vaches. Ces connaissances alimentent le concept de formulation RAP/RAC propre au réseau La Coop. Un concept de formulation qui optimise la synchronisation entre la disponibilité de la protéine et de l'énergie dans le rumen afin de favoriser une croissance microbienne efficiente.
Dans l'édition de mars du Coopérateur agricole, Pascal Labranche faisait état de l'augmen­tation du prix des grains et concentrés au cours des dernières années. Tous les producteurs l'ont constatée, mais ce phénomène n'a pas eu le même impact pour toutes les entreprises : la qualité des fourrages varie de l'une à l'autre, si bien que l'on doit compléter – avec plus ou moins d'ampleur – par l'achat de suppléments ou d'aliments complets.

Plus de la moitié de la matière sèche consommée par les vaches en lactation ou taries ainsi que par les animaux de remplacement est constituée de fourrages. Il est donc primordial d'en contrôler la qualité, la consommation et les stocks.

Comment bien évaluer la qualité de ses fourrages ?
Pourquoi ne pas essayer d'appliquer la règle d'or de gestion à laquelle Pascal faisait allusion le mois dernier : « Pour améliorer un point, il faut trouver une façon de le mesurer. »

Une question se pose : qui prend réellement le temps d'analyser les résultats des analyses de ses fourrages ? Il est facile de se dire : « Wow ! J'ai bien réussi, j'ai un ensilage d'herbe à 21 % de protéine brute » ou « J'ai un ensilage de maïs à 1,65 Mcal/kg d'énergie nette de lactation ». Il est quand même étrange que l'on n'utilise que deux ou trois données pour évaluer ses fourrages, alors que les analyses fournissent des informations sur des dizaines de nutriments… D'autant plus que les programmes alimentaires et les produits élaborés pour les entreprises laitières tiennent compte aussi, en plus de la protéine et de l'énergie, des teneurs en sucres, en fibre soluble, en fibre digestible, en hydrates de carbone non structuraux (HCNS), en protéine non dégradable et en protéine soluble des ingrédients choisis. Enfin, ces nutriments ne sont pas évalués que pour les ingrédients que nous avons en usine : ils le sont également pour les ensilages produits à la ferme.

Figure 1
Fractionnement des hydrates de carbone des plantes




Figure 2
Comparaison entre la fermentation de la cellulose et de l'amidon dans le rumen




Vous êtes-vous déjà demandé en regar­dant vos analyses d'où provenait l'énergie des ensilages ? L'énergie n'est pas une entité chimique, mais un calcul dérivé de la teneur et de la digestibilité de plusieurs nutriments tels le gras, la protéine, la fibre et les cendres. Comme les fourrages ne contiennent pas beaucoup de gras (entre 2 et 4 %), leur énergie provient en grande partie de leur teneur en hydrates de carbone. Concentrons-nous sur cette fraction puisqu'elle constitue généralement plus de 65 à 70 % de la matière sèche que la vache consomme.

La figure 1 illustre bien les différents types d'hydrates de carbone que l'on retrouve dans les fourrages. Pourquoi toutes ces mesures ? Parce que les hydrates de carbone ne seront pas tous fermentés à la même vitesse et ne donneront pas un même profil d'acides gras volatils (AGV) dans le rumen. Donc, leurs effets sur le pH ruminal ainsi que la forme et la quantité d'énergie apportée à la vache seront différents. L'amidon, par exemple, qui représente entre 24 et 28 % de la matière sèche qu'une vache haute productrice consomme, produira proportion­nellement plus d'AGV et une plus grande proportion d'acide propionique que d'acide acétique comparativement à la fibre NDF (figure 2). En fin de compte, la vache tirera plus d'énergie de la fermentation de l'amidon que de la fermentation de la NDF. En contrepartie, la fermentation de la fibre soluble se traduira par une fermentation plus acétique que propionique; elle aura donc un moins gros impact sur le pH du rumen que la fermentation de l'amidon.

À ce stade, il faut faire le lien avec vos analyses de laboratoire. Vous constaterez que ces mêmes fractions d'hydrates de carbone se retrouvent sur vos rapports d'analyse : sucres solubles, fibres ADF et NDF, et amidon pour l'ensilage de maïs. Les mono- ou oligosacharrides de la figure 1 sont en fait regroupés, sur les rapports de labo, en une même catégorie, soit les sucres solubles. On parle beaucoup de l'importance des sucres solubles pour la fermentation ruminale et pour la fermentation dans le silo. Lors de la mise en silo, ce sont ces sucres qui seront d'abord fermentés et qui permettront aux microbes de se développer et de commencer à produire de l'acide pour faire chuter le pH rapidement. Des ensilages bien fermentés contiendront beaucoup moins de sucres solubles que les foins secs, en grande partie parce qu'ils auront été utilisés en début de fermentation.

Il a été démontré qu'un apport de sucres solubles variant de 4 à 6 % dans la matière sèche dans les rations laitières peut avoir un effet bénéfique sur la performance des vaches, d'où l'intérêt d'avoir cette donnée sur les rapports d'analyse. Les sucres solubles des rations sont rapidement disponibles dans le rumen et permettent de réduire le temps de latence observé pour que la fermentation fonctionne à plein régime après un repas. De façon imagée : la microflore ne prend plus de pause entre les repas.

ADF et NDF
Fibres ADF (Fibre au détergent acide) et NDF (Fibre au détergent neutre), voilà des classiques utilisés depuis des années. L'un (ADF) a un impact important sur la capacité d'ingestion des fourrages, l'autre (NDF) sur leur apport en énergie. Un élément de plus caractérise maintenant la fraction fibreuse : la NDF digestible (NDFd) en 30 ou 48 heures. Cela vaut la peine d'y prêter attention et de l'inclure dans notre système d'évaluation routinier de la qualité des fourrages produits à la ferme.

Tableau 1
Impact de la digestibilité de la NDF
sur la performance des vaches


Plusieurs études ont démontré un lien étroit entre la digestibilité de la NDF de la ration et la performance des vaches (tableau 1). On a établi un lien entre une digestibilité accrue de la NDF et la consommation et la production des vaches : meilleure est la consommation volontaire de matière sèche, meilleure sera la production. C'est logique : la NDF représente de 28 à 38 % de la matière sèche consommée, donc plus elle sera digestible dans le rumen, plus la vache en tirera profit. De plus, c'est une source d'énergie moins acidifiante que l'amidon. Elle permet donc d'augmenter l'apport énergétique de la ration sans augmenter la charge d'acide au rumen. On pourrait croire que plus la NDF est digestible moins les vaches passeront de temps à ruminer, mais ce n'est pas nécessairement le cas. Des hybrides d'ensilage de maïs avec de plus fortes teneurs en NDF digestible n'ont pas réduit le temps de rumination ni le pH ruminal moyen. La valeur de NDF, telle que formulée sur une analyse de laboratoire, représente le potentiel global de digestibilité de la NDF d'un fourrage. La digesti­bilité in vivo de la NDF, une fois rendue dans le rumen, sera influencée par d'autres facteurs, telles la consommation totale de la vache, la teneur en amidon et en protéine dégradable, etc.

Tableau 2
Valeurs moyennes obtenues pour les échantillons reçus entre 2010 et 2012 au laboratoire Dairy One (% MS)




Par contre, la digestibilité de la NDF peut être utilisée pour choisir ou comparer entre eux les fourrages de la ferme ou pour expliquer certaines baisses ou augmentations de production qui se produisent lorsqu'on change de silo ou d'année de récolte. Il ne s'agit plus de simplement comparer les valeurs de NDF totale. Le tableau 2 présente les moyennes obtenues pour les échantillons reçus entre 2010 et 2012 au laboratoire Dairy One, situé à Ithaca dans l'État de New York, et avec lequel La Coop fédéré fait affaire pour ses analyses de grains et fourrages. Il vous guidera dans votre évaluation.

En plus des valeurs de sucres solubles, de NDF et de NDFd, vous retrouvez sur les rapports d'ensilage de maïs la teneur en amidon et la « Digestibilité 7 h » de l'amidon.



Comment utiliser ces résultats d'analyse
Pour des quantités équivalentes d'ensilage de maïs, de protéine et de fibre digestible dans les rations, les performances des vaches peuvent varier grandement d'une année à l'autre. De la même façon, on verra des troupeaux qui performaient très bien se mettre à avoir des fluctuations de consommation et de texture de fumier, et dans lesquels il devient plus difficile de maintenir la teneur en gras du lait. Tout cela parce que l'ensilage de maïs ne contient pas la même concentration d'amidon d'une récolte à l'autre et que cet amidon n'a pas toujours la même fermentescibilité.

La teneur en amidon de l'ensilage de maïs a un impact important sur sa valeur énergétique et elle est directement liée à sa teneur en grain. Au lieu d'essayer de deviner le pourcentage de grain dans l'ensilage de maïs, pourquoi, sachant que le grain de maïs contient de 60 à 65 % d'amidon, ne pas l'évaluer à partir de sa teneur en amidon ? Plus l'ensilage contiendra d'amidon, plus il contribuera à la production d'acides propionique et lactique dans le rumen et plus le pH du rumen sera mis à l'épreuve (« challengé »).

Au cours des dernières années, la recherche est allée un peu plus loin. Comme pour la NDF, l'amidon peut fermenter plus ou moins dans le rumen selon qu'il est cristallin, gélatinisé ou alors enrobé par une protéine appelée prolamine. Pour ces raisons, vous retrouvez maintenant sur les analyses de laboratoire La Coop la « Digestibilité 7 h » de l'amidon, qui permet d'estimer la diges­tibilité potentielle de l'amidon dans le rumen. Plus l'amidon est digestible, plus il est important d'apporter de la fibre efficace dans la ration pour stimuler la rumination et la salivation des vaches et tamponner le rumen. Comme le complexe protéine-amidon se défait avec le temps passé dans le silo, l'amidon devient plus digestible au cours de la saison. Cela explique pourquoi, au début du printemps, une ration identique à celle de l'automne peut entraîner des signes d'acidose.

Tableau 3
Valeurs typiques des acides de fermentation dans les ensilages



Il est donc bien de refaire des analyses au cours de l'hiver, de façon à réévaluer les rations avec précision. Si l'amidon devient plus fermentescible et que la ration en contient beaucoup, on peut réduire les quantités servies et compenser par des ajouts de fibre digestible ou de fibre soluble. De nouvelles analyses effectuées au cours de la saison d'alimentation permettent aussi de vérifier la stabilité de l'ensilage grâce à l'étude du profil de fermentation. De fait, les pourcentages d'acide lactique, acétique et butyrique apparaissent sur les rapports d'analyse d'ensilage depuis un bon moment déjà, alors il faut les utiliser.

Pour une mise en silo réussie
Pour qu'un ensilage se conserve bien, il faut qu'à la mise en silo, il soit au bon taux de matière sèche et qu'il contienne le moins d'oxygène possible. Ensuite, les bactéries commencent leur travail et produisent de l'acide acétique les deux ou trois premiers jours, ce qui a pour effet de réduire le pH autour de 5. À ce stade, la production d'acide lactique prédomine et le pH chute rapidement. Si l'ensilage est récolté trop humide, la production d'acide lactique sera compromise et, souvent, il y aura production d'acide butyrique.

Si l'ensilage est mal compacté, la fermentation à l'acide acétique se prolongera trop longtemps et moins d'acide lactique sera alors produit. Attention : il faut toujours interpréter les analyses de profil de fermentation en sachant si des conservateurs d'ensilage ont été ajoutés à la mise en silo, car certains peuvent modifier les résultats souhaités. Le tableau 3 présente les valeurs moyennes typiques d'acides gras volatils dans des ensilages bien fermentés. La teneur en acide lactique devrait représenter 70 % des acides organiques totaux.

Prenez l'habitude d'étudier vos rapports d'ana­lyse et ne vous gênez pas pour refaire des analyses au cours de l'année. C'est un investis­sement rentable, car il est à la base de vos pro­grammes alimentaires et de tous vos achats d'aliments, et, surtout, il est garant de votre succès.

 
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