Entretiens
« Notre ferme est plus grande que les individus qui la composent », assurent les frères Turcotte, de la Ferme avicole Orléans. Et c'est certainement ce qui fait son succès, d'abord primé en bronze, puis en argent et enfin en or, au concours de l'Ordre national du mérite agricole.
Mérite agricole L'ascension de la Ferme avicole Orléans

Médaille de bronze :
1993, 27e rang

Médaille d'argent :
2002, 4e rang

Médaille d'or :
2012, 1er rang
Le jour de l'équinoxe du printemps, rendez-vous à la Ferme avicole Orléans. L'hiver offre son dernier soubresaut avec une dizaine de centimètres de neige, mais peu importe : Luc Turcotte s'est levé vers 5h pour dégager les accès aux huit bâtiments avicoles et aux innombrables silos, car c'est jour de livraison de moulée. Cette illustration, certes anecdotique, souligne néanmoins parfaitement l'engagement des frères Luc et François Turcotte envers l'entreprise qui les fait (bien) vivre.

« Nous avons toujours eu une ligne directrice claire, à laquelle nous n'avons jamais dérogé, explique François Turcotte. Par exemple, si un poulailler devait être isolé et informatisé, l'entreprise passait avant nos petits caprices personnels. »

Aviculture et pomiculture
Avec 4000 pommiers (majoritairement nains et semi-nains) sur six hectares, 800 000 poulets et 50 000 dindons élevés par année, les frères Turcotte ont de quoi meubler leurs journées, été comme hiver. Pour ces natifs de l'île d'Orléans et descendants d'Abel Turcot, venu de son Poitou natal pour exercer son métier d'agriculteur et de meunier en Nouvelle-France vers 1659, demeurer dans une ferme qui agrémente le paysage de l'île est non seulement un privilège, mais aussi un devoir : celui d'être les gardiens de ce joyau du patrimoine historique et agricole du Québec qu'est l'île d'Orléans, l'un des premiers endroits cultivés par les colons français.

C'est en 1946 que Viateur Turcotte et Rose Coulombe achètent une petite terre d'un hectare et demi à Sainte-Famille, l'un des six villages de l'île. « Notre père était fonceur, hypertravailleur et immensément drôle », soutient François. Car il fallait bien avoir un peu d'humour pour endurer les misères de l'époque, notamment l'acheminement en traîneau et par tous les temps des produits de la ferme à Québec, dont des caisses d'œufs entassées sur des briques chauffées sur le poêle pour éviter qu'ils ne gèlent…

Mais les temps ont bien changé. Dans les années 1960, l'entreprise construit ses premiers poulaillers modernes. « À l'époque, mon père se faisait traiter de fou avec ses poulaillers à trois étages et… il acquiesçait ! » rigole François. En 1965, le conseiller avicole Xyste Therrien pousse les Turcotte à innover et à croître. « Pendant près de 40 ans, il fut pour nous plus qu'un conseiller, raconte François. C'était un mentor, un véritable père spirituel. » Constamment là pour rassurer Viateur et, plus tard, ses deux fils, Xyste incite les Turcotte à persévérer, malgré les qu'en-dira-t-on.

La Ferme avicole Orléans cultive six hectares de pommiers et possède huit bâtiments d'élevage, dont l'un est une porcherie convertie en dindonnière. Les dindonneaux sont démarrés dans une pouponnière (0-6 semaines) avant d'être transférés pour la bande finale (6-18 semaines, poids cible de 18 kg).

Aujourd'hui âgé de 77 ans, Xyste Therrien se rappelle comme si c'était hier ses premières visites à la ferme, quand Luc et François n'étaient encore que des bambins. C'est d'ailleurs ce conseiller qui a commencé à mettre en œuvre le transfert de la ferme aux fils. « La Ferme avicole Orléans a su prendre le virage de la croissance très tôt. Ses propriétaires ont toujours été minutieux et ils faisaient une bonne régie d'élevage, qui, couplée à un bon sens des affaires, explique la recette de leur succès », estime le septuagénaire. « Vivre avec des dettes ne nous a jamais dérangés, mais nous avons toujours refusé les offres de crédit de type "bar ouvert", juge pour sa part François. De cette manière, nous avons toujours pu contrôler l'endettement. »

Les huit poulaillers de la Ferme avicole Orléans sont entièrement informatisés et comportent des balances intégrées dans les planchers pour un suivi en continu.
La directrice des ventes du Comptoir Agricole de Saint-Hyacinthe (La Coop Comax), Maryse Labbé, abonde dans le même sens. « Même dans une production qui va bien comme la nôtre, les Turcotte calculent constamment leur coût de production et savent se remettre en question. Toujours en mode solution, ils ne sont jamais sur la défensive quand on leur propose des changements. Pour eux, il n'y a jamais rien d'acquis. »

C'est en 1980 que Luc prendra la relève, et François suivra quatre ans plus tard, après sa sortie de l'ITA. Aujourd'hui, la ferme est une entreprise bicéphale où les luttes fratricides sont absentes. Si les employés (Stéphane et Guy), le fils de Luc (Marc-Antoine) et chacun des frères ont leurs petites spécialités, tous peuvent se remplacer à tous les postes. Les conjointes de Luc et de François, Lyne Faucher et Lynda Pichette, donnent aussi un coup de main appréciable à la comptabilité et à la récolte des pommes.

Savoir d'où on vient
Parce que les mots « île d'Orléans » sont vendeurs et ont déjà été usurpés par le passé, les Turcotte ont choisi d'adhérer à la marque de certification « Savoir-faire île d'Orléans », dont le cahier des charges englobe des critères de qualité, de salubrité, de protection de l'environnement et, bien entendu, de provenance.
Ce qui touche chez ces insulaires, c'est leur apparente humilité devant l'ampleur de leur succès. « Nous savons d'où nous sommes partis : d'une cabane montée sur un hectare et demi », assure François. Parce qu'ils cultivent des pommiers, une production soumise aux aléas climatiques et à la volatilité des marchés, les Turcotte apprécient pleinement la stabilité de l'aviculture.

Alors pourquoi continuer d'investir dans une pommeraie, quand plus de 95 % des revenus de l'entreprise proviennent des élevages ? Il y a d'abord cette fameuse répartition des risques. « Quand nous avons pris la relève, dans les années 1980, on discutait beaucoup de la libéralisation du commerce – notamment des produits agricoles – dans le cadre du GATT [Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce] », expose François. Et encore aujourd'hui, la gestion de l'offre doit constamment être défendue, serait-on tenté d'ajouter. Luc enchaîne : « Nous avons le verger, les pommes, les clients. Si ça se mettait à aller mal dans le poulet, nous aurions les contacts et l'expérience pour doubler ou quadrupler nos activités pomicoles en louant ou en établissant des vergers. » Enfin, à la question d'un membre du jury du concours du Mérite agricole qui voulait savoir si cultiver des pommes était payant, le tandem a répondu que non, mais que c'était rentable.

François et Luc Turcotte sont fiers, mais restent humbles quant aux honneurs et aux retombées médiatiques qui pleuvent sur leur exploitation avicole et pomicole.

Pommes
• 20 % des ventes aux chaînes, 40 % au marché public et 40 % à la transformation
• Certification CanadaGAP en 2012


Poulets et dindons
• Quotas de 11 000 m2 (poulet) et 5000 m2 (dindon)
• Certification PASAF/PSAF dès 2005
On sait que l'île d'Orléans vibre au rythme de l'agrotourisme. Mais plus on est loin du pont, plus il est difficile de devenir la destination des cueilleurs du dimanche. « Il y a une vingtaine de vergers entre l'entrée du pont et nous, explique Luc. En plus, s'il faut qu'il pleuve deux fins de semaine sur les quatre que dure la saison touristique des pommes… » Pour s'affranchir de ces incertitudes, les Turcotte optent plutôt pour la vente directe au marché public et pour la vente en gros. C'est Luc qui anime le kiosque au Marché du Vieux-Port de Québec.

Mais pas question de vendre du végétal au marché sous le nom « animal » de Ferme avicole Orléans : c'est plutôt sous l'écriteau Verger Viateur Turcotte et fils qu'on trouvera des variétés tradi­tionnelles – mais toujours très demandées –, comme la Cortland et l'Empire, et d'autres moins connues, comme la Honeycrisp, la Sunrise, la Ginger Gold et la Zestar. Ce ne sont que quelques-unes de la trentaine de variétés en culture et en essai dans la pommeraie du chemin Royal, à Sainte-Famille. « Avec plusieurs variétés, nous sommes en mesure d'offrir semaine après semaine des nouveautés aux clients, qui découvrent alors de nouvelles saveurs », signale Luc. Avec l'aide de l'agronome Serge Mantha, du Club de production pomicole de la région de Québec, le verger fait même des essais d'hybridation en pollinisant les fleurs d'une variété X avec le pollen d'une variété Y. Le mariage de l'Empire avec la Honeycrisp donnera-t-il la variété « Orléans » ? On est encore loin de la commercialisation de cette hypothétique variété, car il faut compter au moins 10 ans pour la mise au point d'un nouveau cultivar, qu'il faut aussi greffer sur un porte-greffe adapté à la région de production.

Avec un total de 908 points sur une possibilité de 1000, la Ferme avicole Orléans a raflé le premier rang régional et national de la catégorie médaille d'or au concours du Mérite agricole.

Prochain projet des frères Turcotte : l'amorce du transfert de l'entreprise au fils de Luc, Marc-Antoine, 26 ans. Pour qu'une autre génération de Turcotte en Amérique, la 12e, peuple cette île mythique qui a nourri des Turcot, des Turcotte et bien d'autres familles québécoises depuis 350 ans.

Fumier et verger, est-ce OK ?

Jusqu'au début des années 1980, le fumier de volailles de la Ferme avicole Orléans a servi à fertiliser les pommiers de l'exploitation. Mais cette fumure organique très riche en azote a favorisé, selon François Turcotte, l'apparition de chancres; en outre, elle libérait de l'azote constamment durant l'année, et pas nécessairement quand il le fallait (par exemple, lors de l'aoûtement du bois). La ferme utilise donc maintenant des engrais minéraux pour son verger et elle offre son fumier à des producteurs de l'île (maïs-grain et pomme de terre) ainsi qu'à un autre qui produit des grains biologiques sur la Côte-de-Beaupré.
 
Retour

Copyright © 2014 La Coop fédérée | Tous droits réservés