Entretiens
La gestion de l'offre fait figure de politique agricole par excellence depuis des décennies. Pourtant, la signature d'accords commerciaux menace d'éroder la hauteur de ses murs tarifaires pour laisser entrer au Canada beurre, fromages, œufs ou poitrines de poulet en provenance des États-Unis, du Brésil, de l'Union européenne ou de la Nouvelle-Zélande. Ces éventuels accords trônent au sommet d'une longue liste de mesures susceptibles d'affaiblir le système. Comment les héritiers de la gestion de l'offre, appelés à gérer des entreprises de plusieurs millions de dollars, perçoivent-ils les nombreuses menaces qui pèsent sur elle dans le contexte actuel?


Les échos

     d'un pugilat verbal

Dans l'ordre habituel : Daniel-Mercier Gouin, titulaire de la Chaire d'analyse de la politique agricole et de la mise en marché collective; Lionel Levac, journaliste à Radio-Canada et modérateur, et Mario Dumais, chercheur associé à l'Institut économique de Montréal

Au début de cette année, deux pugilistes verbaux se sont affrontés à Québec dans le cadre de la 38e Semaine de l'agriculture, de l'alimentation et de la consommation. Dans le coin droit, Mario Dumais, ancien haut dirigeant à l'UPA et à La Coop fédérée, prétend que la gestion de l'offre (GO) coûte cher aux producteurs, particulièrement l'achat de quotas de volaille. Et que le système coûte cher aux consommateurs : 3,9 milliards $ de plus pour les denrées produites sous GO. Aujourd'hui chercheur associé à l'Institut économique de Montréal (IEDM), M. Dumais propose à Ottawa de racheter la valeur actuelle des quotas, 30 milliards $, par le truchement d'une taxe temporaire sur les produits sous GO. Son argument principal porte sur le commerce international, rapporte La Terre de chez nous1 : « Le Canada et le Québec ont des économies ouvertes et la gestion de l'offre nuit à cette ouverture », dit-il. Selon M. Dumais, il n'y a aucun doute que les entreprises agricoles pourraient être compétitives sur les marchés internationaux. Par ailleurs, ajoute-t-il, l'abolition des quotas faciliterait l'entrée de jeunes producteurs en agriculture.

Dans le coin gauche du ring verbal, Daniel-Mercier Gouin, titulaire de la Chaire d'analyse de la politique agricole et de la mise en marché collective, affirme que dans les pays où le marché du lait a été déréglementé, comme en Nouvelle-Zélande ou en Australie, les producteurs perçoivent moins de revenus pour leur lait, les consommateurs paient ce produit plus cher et les chaînes de supermarchés engrangent les profits. Et si aux États-Unis le lait est moins coûteux qu'au Canada, il en va de même pour la viande, et « on ne peut pas affirmer que c'est la faute de la gestion de l'offre ». Par contre, le prix des quotas est « une problématique réelle » à laquelle il faut « réfléchir sérieusement ». Le prix plafond du lait a été une réponse à ce problème, bien que celui-ci ralentisse en ce moment la croissance des entreprises. En contrepartie, les quotas permettent une stabilité financière et des investissements pour ceux qui désirent se lancer dans les productions sous GO, dont la volaille et les œufs. Ce débat entre les deux pugilistes verbaux se poursuit dans les étables et les poulaillers de la relève.


Une gestion de l'offre 2.0



« Le prix du quota a profité à une génération et demie! »
Emmanuel Destrijker Producteur d'œufs de consommation, à Plessisville
La gestion de l'offre est le meilleur système de production au monde, tant pour les producteurs que pour les consommateurs, estime Emmanuel Destrijker, propriétaire de la Ferme Hellebecq, à Plessisville. Mais son talon d'Achille est le prix du quota. » Il rappelle que le prix du quota par poule pondeuse est passé de 14 $ en 1981 à 258 $ en 2013. « Une ferme moyenne de 36 000 poules au Québec détient une valeur de quota de plus de 9 millions $. À un moment donné, l'élastique va nous péter en pleine face! » dit le producteur avicole de 39 ans.

Selon lui, le prix actuel du quota est difficilement justifiable auprès d'Ottawa, chargé de défendre la GO dans les négociations internationales. « On exige des protections tarifaires, alors qu'entre nous on paie des prix de millionnaires pour continuer à produire. À un moment donné, le gouvernement va dire : "Arrangez-vous!" », croit l'éleveur.

Ce dernier pense aussi que le prix du quota est difficilement justifiable auprès des consommateurs canadiens d'œufs, « qui finissent par payer la facture ». Il estime que le contrat social liant le producteur et le consommateur sous la GO garantit à l'éleveur un revenu honorable. Ce revenu couvre son coût de production et assure le rendement de son investissement en échange d'œufs de qualité produits sous des normes sanitaires, environnementales ou de bien-être animal strictes. « Un quota, c'est un droit de produire qui ne devrait pas avoir de prix. Ce n'est pas un REER ni une action cotée en Bourse. C'est encore moins un droit pour devenir millionnaire! » dit-il.

Président des Éleveurs de poulettes du Québec depuis 2007, Emmanuel Destrijker tente de mettre en place un plan conjoint nouvelle mouture pour regrouper la vente des oiseaux des 82 éleveurs de la province. Les éleveurs de poulettes sont les seuls producteurs à ne pas bénéficier d'un plan conjoint, un chaînon manquant dans le monde de la volaille. Le but : faire reconnaître la profession et éliminer les intermédiaires, tels un couvoirier ou un meunier, entre les éleveurs de poulettes et les producteurs d'œufs de consommation. « Ce qu'on souhaite, c'est que les producteurs de poulettes couvrent leur coût de production. Mais on ne veut pas mettre de valeur au quota, pour ne pas dénaturer le système », dit-il. De plus, le droit de production resterait propriété des Éleveurs de poulettes, au lieu d'être remis entre les mains de producteurs individuels.

Présenté à la Régie des marchés agricoles du Québec le 8 mars dernier, le projet a été refusé. Le plan conjoint soumis prévoit la production de 5,1 millions de poulettes au lieu des 4,4 millions de volatiles requis par le marché, parce qu'« il inclut de nouveaux projets de poulaillers ». « On doit refaire nos devoirs. La Régie nous a demandé comment nous allons distribuer de façon équitable ces quotas présents et futurs entre les éleveurs de poulettes », explique son promoteur. Il se dit persuadé de résoudre ce point technique. Vice-président des éleveurs de poulettes du Canada, Emmanuel Destrijker promeut aussi son projet en parallèle sur la scène canadienne, où deux audiences publiques sont prévues, à Ottawa et à Winnipeg, en cours d'année. Le dernier plan conjoint avec gestion de l'offre au Canada a été entériné en 1986!

L'objectif de cette démarche est aussi d'assurer la pérennité des entreprises, la valeur actuelle du quota étant un sérieux frein à l'injection de sang neuf dans la production, estime Emmanuel Destrijker. L'ex-président de la Fédération de la relève agricole du Québec (2003-2007) salue le programme d'aide au démarrage de nouveaux producteurs mis en place par la Fédération des producteurs d'œufs de consommation. Depuis 2006, ce programme a permis l'établissement de huit nouveaux producteurs triés sur le volet. Ils bénéficient d'un prêt de quota de 5000 poules pondeuses, dont la valeur actuelle est de 1,3 million $. Emmanuel Destrijker croit que si le nombre de producteurs d'œufs de consommation diminuait de 106 à 30 d'ici 10 ans, ils ne pèseraient pas plus lourd qu'un duvet dans les négociations d'accords de libre-échange.

Toutefois, ce programme ne désamorce pas entièrement le problème du prix du quota. « Actuellement, il est plus payant de démanteler une ferme pour toucher la valeur du quota et devenir millionnaire d'un coup que de la transférer. Ce n'est pas normal! » L'éleveur a bien l'intention de transférer un jour à ses enfants la ferme Hellebecq, du nom du petit village belge d'où sont originaires ses parents et qui veut dire « ailes et bec ». Il les remercie du fond du cœur de n'avoir jamais compté sur la valeur des quotas pour les établir, lui et son frère, dans deux entreprises avicoles différentes. Et il se dit aussi convaincu de voir son projet gestion de l'offre 2.0 éclore en 2013.



Jacques Cloutier :

   d'éleveur à producteur en serres?



« Et si la menace venait de l'intérieur? »

Emmanuelle Vincent, deuxième vice-présidente de la Fédération de la relève agricole du Québec et étudiante en agroéconomie à l'Université Laval, dit craindre beaucoup plus les négociations d'attribution de quota interprovinciale dans les productions sous GO qu'une ouverture des marchés internationaux.

« Le boum démographique et la demande se situent dans l'ouest du pays. En conséquence, le Québec risque de perdre des plumes », soutient-elle.
La gestion de l'offre, c'est une histoire d'amour avec les consommateurs, soutient Jacques Cloutier. Mais elle pourrait mal tourner. « On ne peut pas justifier auprès du public que des producteurs deviennent multimillionnaires en vendant leurs quotas », dit-il. Diplômé en agroéconomie de l'Université Laval, le jeune homme de 29 ans a intégré l'entreprise avicole familiale l'année dernière en acquérant 25 % des actions de la Ferme Amico. Et il a acheté à l'encan un quota de 1000 poules pondeuses pour la rondelette somme de 260 000 $, soit 260 $ la volaille. Cela pour augmenter le cheptel de 27 000 à 28 000 oiseaux. Le jeune homme se retrouvera bientôt à la tête d'une entreprise dont la valeur marchande oscille entre 6 et 7 millions $, ce qui est attribuable principalement à la valeur du permis de produire. Un non-sens, à ses yeux.

« Quelle est la limite du prix du quota? De combien as-tu besoin pour prendre ta retraite? » demande le jeune éleveur. Selon lui, une partie de la vente de quota devrait retourner à la Fédération des producteurs d'œufs de consommation, pour éviter qu'un producteur ne tire sa révérence en empochant le magot. Par ricochet, soutient-il, ce nouvel apport d'argent permettrait d'abaisser le prélevé de 35 ¢ la douzaine d'œufs versé à la Fédération. L'entreprise verse à son organisation de mise en marché 23 000 $ par mois, ou 250 000 $ par année.

Il estime que cette réinjection d'argent provenant de la vente de quota devrait être transférée aux consommateurs canadiens par un prix des œufs moindre. De plus, ajoute-t-il, « cette économie devrait nous permettre d'abaisser collectivement notre coût de production. Nous pourrions mieux faire face à une éventuelle concurrence des États-Unis. »

Jacques Cloutier considère que le prix du quota freine aussi la croissance de son entreprise. Celle-ci, déjà confinée à la limite de la ville en pleine expansion de Saint-Jean-Chrysostome, ne peut plus croître en raison des règlements municipaux, qui limitent les distances séparatrices des résidences qui poussent comme des champignons près de l'actuel poulailler. Le jeune éleveur projette de construire un deuxième poulailler d'une capacité de 20 000 poules conforme aux nouvelles normes de bien-être animal sur une autre terre familiale d'ici deux ans. Dans son plan d'affaires, il envisage d'acquérir un cheptel de 37 000 poules d'ici 2030, de deux façons. La première : en bénéficiant de l'attribution annuelle de quota distribué par la Fédération (environ 260 poules par année dans son cas). Et la seconde : en achetant du quota. Il évalue que ce projet sera rentable grâce aux gains de productivité : des poules logées en « condos » – de grandes cages avec des nids – pondront plus d'œufs!

Mais en envisageant l'avenir, Jacques Cloutier est tiraillé entre son désir de développer sa production d'œufs de consommation et celui de se lancer dans une tout autre production. L'idée est de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, dans l'éventualité d'une ouverture des frontières. Le jeune entrepreneur couve le projet de construction d'une serre d'une superficie d'un hectare. Il prévoit la chauffer avec de la fiente de poules. Et il surveille de près les travaux de recherche et développement d'un poêle à combustion de fumier de volaille menés par La Coop fédérée. « Ce type de chauffage me donnerait un avantage concurrentiel », dit-il, en ayant pleinement conscience de la proximité des marchés de Lévis et de Québec pour ses produits.



Entrevue

Paulin Bouchard

Président de la Fédération des producteurs d'œufs de consommation du Québec


Le Coopérateur agricole Craignez-vous l'abandon de l'appui d'Ottawa à la gestion de l'offre parce que « le prix des quotas engendre des millionnaires »?
Paulin Bouchard Je pense que l'on a bien expliqué au gouvernement les avantages de la GO, pour le consommateur et pour le producteur. Le prix des contingents n'est pas inclus dans les coûts de production. Que les quotas aient acquis de la valeur, ce n'est pas l'élément le plus positif de la GO. Depuis plusieurs années, on prend les moyens pour une meilleure gestion de la vente des contingents.

LCA Quels moyens?
PB On s'est doté d'un encan tronqué pour avoir plus de transparence et distribuer le contingent disponible à nos producteurs de façon équitable. Cet encan a stabilisé les prix. Le quota est environ au même prix qu'il l'était il y a cinq ans. Contrairement à d'autres provinces où celui-ci a continué à augmenter.

LCA Le producteur qui vend son quota à 260 $ la poule décroche le gros lot, non?
PB Ce n'est pas tout le contingent qui se chiffre à 260 $ la poule. En fait, il se négocie très peu de quota à ce prix. Il s'est vendu l'année dernière 4000 pondeuses sur un total quatre millions, soit un millième du total. Si tout ce volume était mis en marché, on s'entend bien que le quota ne vaudrait pas 260 $ la poule.

LCA Il n'en reste pas moins que ce prix élevé peut torpiller la relève…
PB Les entreprises sont transférées pour entre 10 et 30 % de leur valeur d'une génération à l'autre. Lorsqu'il se fait des transactions à la marge, oui ces prix-là peuvent être élevés. Mais on met tout en œuvre pour permettre une certaine croissance de l'entreprise de façon équitable et ne pas compromettre la relève.

LCA Pensez-vous établir un prix plafond du quota, comme dans la production laitière?
PB On n'a pas mis ce sujet à l'ordre du jour de notre prochaine assemblée générale, prévue en avril. Mais si les producteurs amènent ce sujet, il y a aura un comité de suivi sur la question.






La relève agricole
est de plus en plus formée. Mais le pourcentage de jeunes entrepreneurs qui se lancent en agriculture sans aucune formation est passé de 8 % en 2006 à 9 % en 2011. Ce pourcentage inquiète le président de la FRAQ, Alain Audet. Lors du dernier congrès de la FRAQ à Shawinigan, en mars dernier, celui-ci a indiqué vouloir contrecarrer cet inquiétant phénomène.




Amélioration du niveau de formation - 2006 à 2011


Source : MAPAQ – Recensement de la relève établie en agriculture



Agropur,

    le plan B


de Frédéric Marcoux




Titulaire d'un DEC en gestion agricole, Frédéric Marcoux se dit plus préoccupé par l'incidence d'une possible montée des taux d'intérêt sur la santé des entreprises agricoles sous gestion de l'offre au cours des prochaines années que par une plus grande ouverture commerciale.

Le jeune éleveur dévore les nouvelles économiques plus d'une heure par jour sur sa tablette électronique.
Frédéric Marcoux se prépare à une ouverture graduelle des marchés d'ici « 10 ans ». Pour le moment, il croit qu'Ottawa défendra la GO dans la négociation d'accords commerciaux, même dans les pourparlers actuels avec l'UE, où se joue une importation supplémentaire de 10 000 tonnes de fromages européens. « Si le gouvernement signe, c'est le début de la fin. On ouvre une brèche qui va miner le prix intérieur des produits laitiers », dit-il. Et il pense que cette ouverture mettrait à risque l'équivalent du transfert de quelque 180 fermes laitières. La raison : ces fromages étrangers se substitueraient à la vente de lait intérieure. Privés de revenus, les parents auraient plus de difficulté à passer le flambeau à leur progéniture.

Aujourd'hui âgé de 30 ans, le jeune homme a hérité de 50 % de la ferme familiale l'année où il accéda à la présidence de la Fédération de la relève agricole du Québec. Il fut en poste de 2009 à 2012). Grâce à la gestion serrée de son père, Philippe, il a pu acquérir l'entreprise avec un ratio d'endettement d'environ 100 $/hectolitre. Chez les Marcoux, on trait 42 vaches Ayrshire, race jugée plus rustique que la Holstein et dont la production laitière plus petite est compensée par un taux de matière grasse plus élevé. Pas « d'indice tracteur » dans cette entreprise, ce fameux indice qui reflète le surendettement des exploitations dû à l'acquisition de machinerie neuve. Les quatre tracteurs utilisés à la ferme ont tous été achetés de seconde main, le dernier en 2005. Cette liberté financière permet à Frédéric d'acheter du quota « au compte-goutte » (2,5 kg de m.g. par année) dans l'actuel système d'encan. « Il n'y a pas assez d'offres de quotas. Ça nuit aux éleveurs qui ont des projets de croissance, ceux qui par exemple veulent grossir leur troupeau pour intégrer plusieurs enfants dans l'entreprise familiale ». Trop cher, le prix du quota plafonné à 25 000 $ le kilo de m.g.? Il aimerait mieux que le prix soit plus bas, à 15 000 ou 20 000 $ le kilo de m.g., au risque de provoquer la grogne des baby-boomers, qui, selon lui, forment un groupe majoritaire des producteurs de lait. Mais au moins, le prix du quota n'est pas à 40 000 $ le kilo de m.g. comme en Colombie-Britannique.

À la vitesse actuelle d'acquisition du droit de production, le jeune éleveur prévoit augmenter son quota de 42 à 60 kg de m.g. d'ici 10 ans. À court terme, d'ici deux ans, il projette la construction d'une étable à taures, un bâtiment fort simple pour le confort des jeunes bêtes afin de tirer le maximum de leur potentiel génétique. Cette bâtisse sera convertie en garage lorsqu'il bâtira une nouvelle étable à stabulation libre, en partie pour répondre aux éventuelles exigences de la société sur le plan du bien-être animal. Et il compte acquérir en même temps un robot de traite, pour des raisons d'efficacité et d'économie de temps.

Ce projet d'environ 750 000 $, il le planifie avec un crayon bien aiguisé. Il compte aussi construire un deuxième silo pour ne plus faire d'ensilage en balles rondes. Et il entend sous-traiter la production de son ensilage à son voisin, qui possède la machinerie adéquate, là encore pour économiser temps et argent. Son plan d'action : posséder une entreprise rentable, exploitée avec sa conjointe, Arianne Fréchette, agronome et experte-conseil à La Coop Alliance. Pourquoi cette obsession d'économie de temps? L'ex-président de la Fédération de la relève agricole compte bien s'impliquer à la Fédération des producteurs de lait du Québec « pour harmoniser et défendre la gestion de l'offre à l'échelle canadienne ».

Frédéric se dit prêt en cas d'une possible concurrence américaine. Cela au moment où, chez l'Oncle Sam, les troupeaux de 100 vaches disparaissent pour faire place à des troupeaux de plus de 1000 vaches qui jouissent d'une économie d'échelle. Son plan B, en cas d'ouverture des marchés, repose sur son adhésion à Agropur. La performance financière de la coopérative lui procure en ce moment un 13e mois de paye en ristourne. Selon lui, même avec une concurrence accrue qui pourrait faire baisser le prix du lait et des produits laitiers, les Québécois vont continuer d'acheter du fromage Oka, des produits Natrel ou Québon, parce que ces marques font partie de leur ADN. « Peu de producteurs se rendent comptent que le branding d'Agropur vaut plus cher que la ristourne », conclut-il.






Sabrina Caron :


du lait à la canneberge?

Mère de trois jeunes enfants âgés de 2 à 6 ans, Sabrina Caron, 31 ans, est titulaire d'un DEC en production animale de l'ITA de La Pocatière. La jeune éleveuse a le sens des affaires bien aiguisé et elle planche sur des projets autres que la production laitière pour diversifier son entreprise en cas d'ouverture des marchés.
Cela fait 20 ans que l'on nous fait peur avec une ouverture possible des marchés. Si on ne se lance pas en affaires, on ne fera jamais rien! » dit Sabrina Caron. Et lorsque la jeune productrice se lance en production laitière, en 2009, elle achète 50 % des actifs de l'entreprise paternelle, située à un jet de pierre de Laurierville. Son plan d'affaires, échelonné sur 10 ans, est ambitieux : construire une étable à stabulation libre, installer un robot de traite et passer d'une production de 62 kg de m.g à plus de 100 kg de m.g.! Aujourd'hui, le troupeau de race Holstein file le parfait bonheur dans le confort de la nouvelle étable, un investissement de 1,2 million $. La production annuelle a augmenté de 30 %, pour se chiffrer à 12 500 kg par vache. Et grâce aux données transmises par le robot de traite, l'éleveuse fait de la « microgestion » en suivant la performance de chacun des quatre trayons du pis de ses bêtes. Qu'on en juge : les 50 vaches en lactation produisent 80 kg de m.g. Le robot est d'ailleurs la seule machine neuve dans l'entreprise, « parce qu'il permet une qualité de vie ». Toutes les opérations de production de fourrages, d'ensilage ou d'épandage de fumier sont réalisées à forfait ou en CUMA, pour éviter un surendettement causé par l'achat de machinerie improductive.

Le manque de disponibilité de quota a toutefois mis un sérieux frein au plan d'action initial. « Ça m'enrage d'entendre un baby-boomer qui possède 45 kg de quota dire que son droit de produire, c'est sa retraite! » dit la jeune gestion­naire. Trop cher, le prix actuel du quota à 25 000 $ le kilo de m.g.? Un prix oscillant entre 12 000 et 15 000 $ le kilo lui semble plus juste. Quoi qu'il en soit, par crainte d'une hausse des taux d'intérêt, elle échelonne les paiements de son droit de produire sur une courte période de huit ans. Et afin de rembourser une dette élevée – 285 $ l'hecto­litre –, elle travaille à temps partiel chez Valacta. Cela permet à l'entreprise de dégager un salaire pour son père, Roland, et son conjoint, Dany.

Sabrina ne craint pas que l'ouverture des marchés se fasse abruptement. Et elle croit qu'Ottawa trouverait une forme de compensation pour le rachat du quota des producteurs, dont la valeur, toutes productions confondues, est de 30 milliards $. « C'est la proposition de Mario Dumais, de l'Institut économique de Montréal. Mais penser que le fédéral rachèterait le quota à la valeur actuelle, c'est comme croire au père Noël », dit-elle.

Entrepreneure née, Sabrina Caron se prépare à l'éventualité d'un monde sans quota. Et elle envisage deux possibilités pour assurer la croissance de son entreprise. La première est de transformer son lait en fromage, bien qu'elle soit très consciente que la concurrence est féroce (le Québec produit déjà 300 fromages, sans compter les importations). À bien y réfléchir, elle laisserait ce rôle de fromager à sa coopérative, Agropur. Le plan B de la jeune entrepreneure consiste à développer, d'ici cinq ans, avec un associé, près de 50 ha de la ferme voués… à la production de canneberge.



Le point de vue des banquiers


ifficile pour les banquiers du Mouvement Desjardins de mettre une note de 1 à 10 sur le risque d'une ouverture des marchés pour les productions sous GO. Ce risque est évalué au même titre que les coûts des intrants ou les taux d'intérêt pour concevoir une structure globale de financement. « La relève est bien au courant de ces enjeux-là et elle est beaucoup mieux formée », indiquent Marc Fortin et René Gagnon. Deux agriculteurs sur trois font affaire avec Desjardins, dont le portefeuille de 6 milliards $ en fait le plus gros prêteur agricole au Québec.

Les deux créanciers indiquent que la durée d'un prêt global varie d'une entreprise à l'autre. Et il est difficile de distinguer la part de prêts cédants-relève sur une période de 5 à 10 ans.

Cette période de remboursement peut s'échelonner sur une plage de 15 à 18 ans ou plus, en fonction des actifs, afin de laisser plus de manœuvre à la relève. La relève non apparentée, elle, risque d'avoir un endettement avec moins de marge de manœuvre, puisqu'elle ne bénéficie pas de « cadeaux familiaux ». On dit considérer une marge de manœuvre sur le plan de la capacité de remboursement en prévision de chocs possibles. « Les jeunes ont un plus gros endettement avec des périodes d'amortissement plus longues que quelqu'un qui approche de la retraite. Mais ils sont plus efficaces et ils font appel à de nouvelles technologies, pour épargner de l'argent en alimentation par exemple. Ça se traduit par une productivité additionnelle de plus de 1000 kg de lait par vache », indique-t-on.



Autre son de cloche à la Banque Nationale, toutefois. Si les jeunes exploitants sont mieux formés, « ils n'envisagent jamais la possibilité que le système de quota tombe un jour. C'était une discussion que j'avais avec les parents », explique Vincent Turgeon, directeur du transfert d'entreprise. Pourtant, il est impératif de s'en préoccuper, explique celui qui a réalisé quelque 200 transactions en trois ans. La Banque Nationale évalue une transition graduelle d'une ouverture de marché échelonnée sur 8 à 13 ans, toutes productions sous GO confondues. Le quota est remboursé sur cette période. Il n'est jamais financé à 100 %, mais à 60 %, une norme dans l'industrie bancaire. Tous les prêts sont conçus à des taux de 4 à 5 %, une marge de sécurité suffisante, alors que le taux du jour est de 3 %. « On ne pense pas que les taux d'intérêt vont grimper, alors on ne fait pas de calculs en prévision de taux de 8, 9 ou 10 % », indique-t-il.

Le transfert des entreprises laitières est beaucoup plus facile depuis l'instauration d'un prix plafond de 25 000 $ le kilo de m.g. « Ça facilite la discussion, parce que les propriétaires sont moins déchirés entre le choix de vendre leur entreprise – ce qui pouvait souvent être le cas lorsque le prix du quota était à 33 000 $ le kilo – ou de la transférer », poursuit M. Turgeon. Selon lui, le prix du quota plafonné dans la volaille va aussi faciliter les transferts de fermes. À l'heure de la retraite des baby-boomers, le créancier se spécialise dans le transfert à une relève non apparentée, un secteur en pleine croissance. M. Turgeon croit que le nombre de fermes a atteint un seuil critique et qu'il est un enjeu pour la vitalité des territoires. Les productions sous GO, selon lui, demeurent les plus attrayantes pour la relève. Par contre, il entrevoit un très grave problème de relève dans l'industrie porcine, à cause des difficultés qu'a connues cette production depuis le début des années 2000.

Pour en savoir plus sur les productions sous gestion de l'offre : www.go5quebec.ca/fr.
 
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