Entretiens
Que ce soit à titre de vendeur ou d'acheteur, présager le prix des grains au cours des 5 ou 10 prochaines années est au cœur de plusieurs décisions d'affaires. C'est notamment le cas quand il s'agit d'investissements importants comme l'achat de terres ou de machinerie agricole, de même que la construction de bâtiments pour animaux ou d'usines de transformation. Toutefois, personne ne peut prétendre connaître les prix des grains sur un tel horizon. Il est déjà difficile de prévoir le prix de la prochaine récolte, imaginez celui des 10 prochaines…
C'est d'autant plus difficile que des flambées de prix assez spectaculaires ont marqué les récentes années. Elles ont eu notamment pour cause des facteurs ponctuels comme de mauvaises récoltes mondiales de blé à la fin des années 2000, de mauvais rendements du maïs aux États-Unis, ainsi que la pire sécheresse à y survenir en 50 ans. En principe, l'effet de ces facteurs ponctuels est temporaire, c'est-à-dire qu'il perdure une année ou deux.

Par ailleurs, ces facteurs sont survenus dans un contexte où des tendances de fond ont entraîné un relèvement structurel des prix mondiaux des grains – notamment le maïs – depuis le milieu des années 2000. Citons, par exemple, le développement de l'industrie nord-américaine des biocarburants, ainsi que la croissance quasi exponentielle de la demande pour les protéines animales dans les économies en émergence. Contrairement aux facteurs ponctuels, l'effet de ces tendances lourdes prévaut sur plusieurs années.

Le volet « prévisible » du futur
Par conséquent, l'opinion générale est que le maïs devrait se négocier durant les prochaines années à des prix supérieurs à ceux observés jusqu'au milieu de la dernière décennie. C'est d'ailleurs ce qui ressort des perspectives des prix agricoles à long terme établies par différentes organisations, telles que :
    • le département de l'Agriculture des États-Unis (USDA);
    • l'Organisation de coopération et de développement économiques, de concert avec l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (OCDE-FAO);
    • le Food and Agriculture Policy Research Institute (FAPRI), qui regroupe des chercheurs de l'Université de l'Iowa et de l'Université du Missouri.
Ainsi, pour les prochaines années, les plus récentes perspectives indiquent un prix moyen du maïs aux États-Unis de 4,61 $ US le boisseau selon l'USDA1, de 4,86 $ US selon le FAPRI et de 5,03 $ US selon l'OCDE-FAO. Ces chiffres correspondent à des prix moyens de l'ordre de 180 $ US à 200 $ US la tonne métrique.

Ces projections peuvent paraître modestes, après deux années-récoltes où le prix aux États-Unis a atteint respectivement plus de 6 $ et 7 $ le boisseau, ou plus précisément 245 $ US et 280 $ US la tonne. Néanmoins, comme l'indique le graphique 1, qui intègre les projections de l'USDA pour les années-récoltes de 2013 à 2022, ces perspectives témoignent du relèvement structurel des prix.

Comme on peut également le constater dans le graphique, les projections de l'USDA ne comportent pas d'importantes fluctuations de prix au cours des 10 prochaines années. Il en va de même chez les autres organismes, soit l'OCDE-FAO et le FAPRI.

Est-ce à dire que les prix seront généralement stables et ne varieront que faiblement au cours des prochaines années ? Il est probable que non. Les projections à long terme doivent être considérées comme des scénarios de référence, en fonction des informations actuellement connues. C'est le message que livrent habituellement les organi­sations qui les réalisent. Les scénarios ne présument pas les changements de politique agricole, les futurs traités commerciaux, les crises économiques ou financières imprévues, les catastrophes naturelles ou les bouleversements géopolitiques.

Ces projections sont utiles pour établir un prix moyen afin d'évaluer, par exemple, la viabilité à long terme d'un projet. Mais les chocs ponctuels, autrement dit les années « hors norme », peuvent menacer la pérennité d'une entreprise.







Prévoir « l'imprévisible »
Comment alors prévoir ces « imprévisibles » ? Une approche consiste à évaluer le risque que ces chocs ponctuels surviennent au cours des prochaines années, et ce, en interrogeant notamment le passé.

Le graphique 1 illustre que le prix a généralement varié de 1,50 $ US à 3,00 $ US le boisseau entre le début des années 1970 et l'année-récolte 2006, soit avant le relèvement structurel du prix des grains. Pour sa part, le graphique 2 (à la page 57) met en évidence le nombre d'années-récoltes au cours desquelles le prix annuel du maïs s'est trouvé dans différents intervalles de prix durant cette période aux États-Unis.



Cette représentation graphique prend la forme d'une « cloche statistique », dont le point culminant coïncide avec l'intervalle comportant le prix moyen de la période. En d'autres mots, elle indique comment le prix se comporte autour d'une moyenne à long terme.

Or, les variables ayant ces caractéristiques présentent des propriétés statistiques intéressantes. Pour garder les choses simples, ces propriétés permettent, dans ce cas-ci, d'évaluer la probabilité d'observer différents prix annuels. Elles peuvent servir à évaluer le risque de prix autour d'un prix moyen à long terme de 190 $ US la tonne, établi d'après les projections de l'USDA, du FAPRI et de l'OCDE-FAO. Plus un prix s'éloigne de cette projection de prix, plus les chances de l'observer, en théorie, diminuent.

Sur la base de ces critères2, les graphiques 3 à 7 illustrent la probabilité que surviennent différents scénarios de prix au cours des 10 prochaines années. Ces probabilités doivent être considérées comme des ordres de grandeur plutôt que des résultats au pourcentage près.

Par exemple, le graphique 3 indique une proba­bilité d'environ 90 % que le prix annuel s'élève au moins une fois à 225 $ US ou plus la tonne aux États-Unis au cours de cette période. En fait, les chances sont bonnes que cela survienne à plus d'une reprise. En effet, la probabilité qu'un tel prix soit enregistré au cours de deux années ou plus serait de l'ordre de 60 %.

Il est également fort plausible que le prix du maïs, pour une année-récolte, atteigne 250 $ US la tonne au cours de la prochaine décennie, soit plus d'une chance sur deux (voir le graphique 4). Par le passé, le prix aux États-Unis n'a franchi ce seuil que lors d'une seule année-récolte, soit la plus récente. Les chances seraient de l'ordre de 20 % que le prix atteigne cette valeur lors d'au moins deux années-récoltes.

À la suite de la plus importante sécheresse des 50 dernières années aux États-Unis, le prix annuel moyen a en fait dépassé pour la première fois les 275 $ US la tonne. Le risque qu'un tel prix revienne au moins une fois, au cours des 10 prochaines années-récoltes, s'estimerait à environ une chance sur quatre (graphique 5). Dans le même ordre d'idées, la probabilité d'enregistrer un prix moyen atteignant 300 $ US la tonne, pour l'une ou l'autre des 10 prochaines années-récoltes, s'évaluerait à environ 1 chance sur 20.

Si ces résultats donnent une certaine mesure du risque que courent les acheteurs, la même analyse tient pour le risque de prix inférieurs, c'est-à-dire du point de vue des vendeurs. À cet égard, mieux vaut ne pas tenir pour acquis que le prix américain demeurera toujours supérieur à 200 $ US la tonne. Au contraire, les probabilités de connaître au moins trois années-récoltes avec un prix inférieur à 175 $ US la tonne seraient, au cours des 10 prochaines années, de l'ordre de 75 % (graphique 6).

De même, la probabilité de connaître au moins une année-récolte à moins de 150 $ US la tonne serait d'un peu plus de 80 %. Les chances de l'observer au cours de plus d'une année-récolte seraient d'un peu plus de 50 % (graphique 7).

En conclusion
Ces résultats représentent une évaluation du risque de prix en fonction de l'information actuellement disponible. Rien ne garantit que la projection moyenne de prix de 190 $ US la tonne, établie d'après les perspectives de l'USDA, du FAPRI et de l'OCDE-FAO, se concrétise. De même, la volatilité des prix pour les 10 prochaines années ne sera véritablement connue qu'après coup. Elle pourrait être plus importante qu'anticipée. Par exemple, la sécheresse américaine de l'an dernier n'a-t-elle été qu'un accident de parcours ou est-elle le présage de mauvaises conditions appelées à survenir fréquemment ?

Les réponses à ces questions se dévoileront d'elles-mêmes au cours des prochaines années. C'est aussi la raison pour laquelle l'évaluation des risques n'est pas figée dans le temps. Les probabilités citées précédemment peuvent être revues en fonction des nouvelles informations disponibles. Elles font tout de même ressortir l'importance, pour une entreprise, d'évaluer les conséquences de différents scénarios de marché sur ses activités. À défaut de connaître parfaitement l'avenir, nous pouvons le « cuisiner » de notre mieux…



* À titre d'information, un critère de volatilité des prix est également utilisé. Il est établi en fonction du prix moyen projeté. Il implique notamment une volatilité qui, exprimée en dollars par tonne, serait 2,2 fois plus élevée que durant la période 1970-2006 et 4,5 fois plus élevée que durant la période 1943-1970.
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