Entretiens
Au secondaire, à Nicolet, dans une école de filles, Muriel Dubois était capitaine d'équipes de sport. Quand venait le temps de choisir ses coéquipières, elle sélectionnait d'abord les moins bonnes, les laissées-pour-compte, celles qu'on ne choisit jamais en premier pour faire partie de son équipe. « Plus jeune, je n'étais pas bonne en sport, dit-elle. J'étais souvent prise la dernière. Y a rien de plus frustrant. L'estime de soi est à zéro. En revanche, il n'y a rien de mieux pour l'estime de soi que lorsque quelqu'un réussit ce qu'il n'a jamais réussi avant. J'ai appris à jouer, à avoir du fun et à être bonne en sport. » Tout comme au conseil d'administration de La Coop fédérée, où elle siège depuis 2012, les succès se remportent lorsque les forces de chacun sont mises en commun.

Au cégep, où elle fait partie du conseil des résidences, Muriel et ses consœurs se plaignent de la mauvaise qualité de la nourriture. Mais leurs revendications ne sont pas entendues. Pour protester, 57 élèves sur les 60 boycottent le menu du jour, commandent du poulet à une rôtisserie et s'installent pour souper à la cafétéria de l'école. « En apprenant ça, les responsables de l'établissement ont du coup amélioré le menu et sont vite venues s'asseoir à nos tables pour discuter, dit Muriel. On a jasé, brassé la cage, et les choses ont changé. »

« À l'école, j'étais à mon affaire », poursuit l'administratrice, dont la joie de vivre est contagieuse. « Mais quand ça ne marche pas, quand il y a des injustices, je le dis, je revendique, je cherche des solutions. J'ai toujours été comme ça. Ça vient probablement de mon parcours de vie. »

De Bruxelles à
Sainte-Brigitte-des-Saults

Muriel n'a que 10 ans lorsque ses parents quittent la Belgique, en 1979, pour venir s'établir à Sainte-Brigitte-des-Saults. Dans la région de Bruxelles, son père, Michel, était électromécanicien et responsable de la production dans une entreprise de transformation de matières plastiques; sa mère, Rose-Marie, secrétaire de direction pour une société suédoise de machines à souder. Contraint par une perte d'emploi à revoir son plan de carrière, son père veut quitter la Belgique et, surtout, devenir son propre patron. Les parents de Muriel croisent des amis qui leur vantent l'agriculture canadienne. Le Québec, où ils visitent quelques fermes, sera leur terre d'accueil. Le hic, c'est qu'ils ne connaissent strictement rien à l'agriculture. Les propriétaires de la ferme qu'ils achètent jetteront les premières bases.

« Il n'y avait qu'une vache de sang pur, aucun sujet de relève, 13 vaches à trois trayons, un peu d'insémination et de contrôle laitier, dit Muriel. Les 40 vaches produisaient 11 kg. Mes parents ont beaucoup amélioré le troupeau, ils ont agrandi l'étable, acheté de la machinerie et du quota, et installé un système d'alimentation. » Pour refaire sa vie en agriculture, loin de chez soi, en cette terra incognita, il fallait, à n'en pas douter, courage et détermination. De ces qualités, Muriel, fille unique, a hérité une bonne dose.

Jeune, elle ne se destinait pas à l'agriculture. Après des études dans des collèges privés, elle s'inscrit à l'Université Laval en génie électrique. L'ennui vient à bout de son enthousiasme. Elle choisit l'agroéconomie, où elle rencontre l'amour de sa vie, Stephan Rouleau. Dès la fin de leurs études, en 1992, ils s'établissent à la ferme. « On n'était pas riches, dit-elle. On a fait des investissements productifs – achat de quota et amélioration du fonds de terre –, pour hausser les revenus. »

Ils en arrivent à tout miser sur la productivité et l'alimentation formulée au gramme près. Une expérience qui durera 10 ans. Épuisés, Muriel et Stephan revoient leurs façons de faire. Les nombreux engagements de Muriel et le besoin pour le couple de se retrouver pèsent lourdement dans la balance. Ils optent pour la simplicité et le moindre coût, sans que cela nuise à une production efficace et rentable. Ils vendent du quota et décident, pour faciliter la gestion du troupeau, d'acheter leurs sujets de remplacement, de ne servir qu'une seule ration et de confier plusieurs travaux à des entrepreneurs à forfait. « C'est vraiment une femme d'affaires, dit Caroline Côté, experte-conseil à La Coop Covilac. Son troupeau est très fort et elle est toujours à l'affût des nouveautés. Elle est autonome, allumée et très observatrice. La côtoyer est à la fois un high et un challenge. »

Administratrice à La Coop Covilac depuis 1998, première femme à siéger à son conseil, Muriel en est présidente depuis 2010. Déléguée et animatrice d'Agropur depuis 2005, elle a été administratrice à la Société d'agriculture du lac Saint-Pierre pendant 11 ans, notamment à titre de vice-présidente et de présidente. Elle a en outre siégé sept ans au conseil d'établissement de l'école de sa municipalité et quatre ans comme conseillère à la municipalité de Sainte-Brigitte-des-Saults, un poste que sa mère occupait avant elle. « Ça a été d'incroyables expériences de réseautage », dit Muriel, qui a décroché en 2007, lors du Bal des moissons, le trophée Malvina-Chassé-Côté, dans la catégorie Chef de file. « Elle est une excellente leader, qui écoute l'opinion des autres », fait savoir Nathalie Roy, productrice de porcs à Saint-Charles-de-Drummond et cofondatrice de la Coopérative de solidarité service de garde Le Carrousel, dont Muriel est l'instigatrice*. « C'est une rassembleuse et une travailleuse infatigable. Elle accorde beaucoup d'importance à la place qu'occupent les femmes en agriculture et les encourage à avoir confiance en elles pour accéder aux hautes sphères de direction. »

Timide au premier abord, Muriel nage comme un poisson dans l'eau une fois la glace brisée. « Si je me sens à l'aise, je peux défoncer les portes », dit celle dont la spontanéité n'a d'égal que la détermination.

Franche, authentique, volontaire : voilà des caractéristiques que son entourage lui attribue. « Elle représente cette nouvelle génération d'administrateurs, formée, studieuse, engagée, fait savoir Claude Lafleur, chef de la direction de La Coop fédérée. Elle arrive aux réunions du C.A. toujours bien préparée; elle a lu ses dossiers et formulé des questions. Respectueuse envers les autres, elle deviendra avec le temps et l'expérience l'administratrice rêvée pour un haut gestionnaire : capable de "challenger" les chiffres, les stratégies, les résultats, capable de déceler les failles dans le raisonnement, mais capable aussi de reconnaître les bons coups et de donner la tape dans le dos au bon moment. »

« Siéger pour des intérêts personnels, non », dit-elle – une façon de faire dont elle a été témoin et qui l'irrite au plus haut point. « J'ai quitté certaines organisations à cause de ça. Mais siéger pour le groupe, pour l'entreprise, pour le réseau, oui! »

Représenter La Coop fédérée lui vient du souhait de donner une voix à toutes les coopératives de son territoire et de les faire davantage travailler ensemble vers un but commun. Une vision qu'elle projette aussi à l'ensemble du réseau. Elle tient d'ailleurs mordicus à ce que valeurs et affaires ne fassent qu'un. « Des valeurs auxquelles je m'identifie pleinement : honnêteté, équité, responsabilité, solidarité », poursuit celle dont le père a été, avec 40 producteurs, membre fondateur du Centre agricole Coop du lac Saint-Pierre, devenu Covilac en 1995.

Pour cette administratrice, nommée en 2011 Agricultrice de l'année de la région Centre-du-Québec et chevalier de l'Ordre national du mérite agricole (catégorie bronze), toute personne croisée sur son chemin lui apprend quelque chose. Jacques Côté et Jean-Yves Lavoie, respectivement ex-président et ex-directeur général de Covilac, ont été d'importantes sources d'inspiration en matière de gestion. Ils lui ont appris à canaliser sa grande énergie et à bien faire la distinction entre son rôle d'administratrice et de propriétaire d'une entreprise agricole. « J'ai tendance à être impulsive et impatiente », dit-elle.

Deux femmes lui viennent aussi à l'esprit : Margaret Thatcher et Monique Jérôme-Forget. Deux femmes qui, pour changer les choses, ont refusé de plier. « Je ne dis pas que tout ce qu'elles ont fait est bon, loin de là, précise-t-elle. Mais on ne peut pas toujours tout donner. Qu'elles se soient tenues debout, dans un monde d'hommes, m'a inspirée. »

La ferme Wallonia possède 50 kg de quota, 48 vaches, 82 ha en culture et 40 autres en boisés. L'entreprise peut accueillir une relève. Pénélope, la fille unique du couple, qui est venue égayer leurs jours il y a 20 ans, est étudiante au cégep en sciences humaines, profil histoire et géographie. Pour le moment, elle ne manifeste pas de penchant pour l'agriculture, mais qui sait?

« La plus belle chose que mes parents m'ont offerte, c'est d'avoir déménagé et fait ce qu'ils ont fait, dit-elle. Le plus dur, pour un immigrant, c'est de faire sa place. Les gens peuvent être méfiants au début, mais une fois les préjugés mis de côté, on s'intègre et on se fait un réseau d'amis. Ça a forgé ma personnalité. En Europe, je n'aurais probablement pas eu ce parcours-là, car je n'aurais pas eu autant à me battre pour me faire une place. J'ai eu un accent jusqu'en 3e secondaire. J'étais "l'étrange". Tu t'écrases ou tu te tiens debout. J'ai décidé de m'intégrer. Quand je pense à toutes les possibilités qui me sont présentées aujourd'hui, c'est le plus beau cadeau. Je ne regrette rien de la vie. Chaque jour amène son défi, son aventure. »
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