Entretiens
En observant pendant plusieurs années une bande d'agriculteurs franco-ontariens se partager avec efficacité des machines dernier cri, les voisins sceptiques ont dû se rendre à l'évidence : la CUMA est une recette qui fonctionne. Et très bien, même. Si bien que plusieurs se sont joints au mouvement.
a Coopérative d'utilisation de machinerie agricole Franco-Agri a connu une croissance fulgurante ces dernières années. De 15 membres en 2008, cette coopérative, située à Saint-Eugène (Ontario), est passée à une quarantaine d'adhérents aujourd'hui. Le bouche-à-oreille a même fait son œuvre jusqu'au Québec, puisque la coopérative regroupe dorénavant des agriculteurs ontariens et québécois, la proximité de la frontière facilitant le partage de machinerie.

L'histoire de Franco-Agri commence dans les années 1990, époque où le collège d'Alfred donne des cours d'éducation permanente dans les localités rurales des environs. Un groupe de producteurs agricoles s'inscrit alors à une formation de 10 heures intitulée Banque de travail de machinerie. Louis Brunet, président fondateur de la CUMA, raconte que ce fut l'élément déclencheur qui leur a donné l'envie de créer une liste de partage d'équipement. « Nous étions huit et avions tous inscrit sur la liste les machines qu'on désirait mettre en commun, avec un prix de location établi. » Cette liste ne venait que formaliser un peu plus une culture du partage déjà ancrée parmi ce noyau d'agriculteurs.

Simultanément, l'idée de la CUMA émerge lorsque Louis Brunet reçoit chez lui des stagiaires de France et de Belgique, deux pays où les CUMA sont légion et existent depuis plus d'un demi-siècle. « J'entendais parler de la formule en Europe et aussi au Québec, où elle était en train de s'implanter grâce à Camille Morneau, du MAPAQ », explique-t-il.

Le 16 avril 1997, neuf producteurs franco-ontariens créent donc la CUMA Franco-Agri, avec au départ trois machines agricoles : un rouleau, un râteau et un sarcleur. On y dénombre maintenant 32 appareils, répartis dans 23 branches d'activité, pour une quarantaine de producteurs.

Tout le monde y gagne
Chaque branche d'activité regroupe un minimum de trois producteurs désirant utiliser le même type d'appareil. Ceux-ci se partagent également la mise de fonds (20 % du coût d'achat), ce qui leur réserve un droit d'utilisation de l'équipement. Le solde du prix d'achat sera financé.

L'actuel président de la CUMA, Normand Chevrier; le trésorier et un des cofondateurs, Normand Brunette; et le président fondateur, Louis Brunet.

Ensuite, des frais d'utilisation à l'hectare ou à l'heure seront calculés pour couvrir le paiement de l'emprunt, les intérêts, l'entretien, l'entreposage, les assurances et le salaire du trésorier. Ces frais d'utilisation équivalent en quelque sorte à un taux de location. Ainsi, chaque membre paie en proportion de l'usage qu'il s'engage à faire de la machine. S'il l'utilise davantage, il paiera plus. Mais s'il l'utilise moins, il devra tout de même débourser la somme minimale à laquelle il s'était engagé dans son contrat.

La CUMA facilite l'accès des petits producteurs à des appareils performants qu'ils ne pourraient acquérir. En partageant également la mise de fonds et les autres coûts de façon équitable, le groupe peut acheter de l'équipement plus coûteux, mais toujours à la fine pointe de ce qui existe sur le marché.

Bon coup,
mauvais coup


Bon coup
Une rencontre est organisée annuellement pour évaluer les activités de chacune des branches. Les responsables de branches collectent les commentaires des membres sur divers critères (déroulement de la saison, matériel, calendrier d'utilisation, coûts d'utilisation, suggestions d'acquisitions) et présentent leur bilan au conseil d'administration. Ce dernier apporte ainsi des correctifs lorsque c'est nécessaire.

Mauvais coup
Il est essentiel de bien évaluer ses besoins pour faire le bon choix de machinerie. Une débroussailleuse acquise par la CUMA n'était pas assez robuste pour les travaux à réaliser, ce qui engendrait des coûts d'entretien élevés. Cette bévue s'est néanmoins transformée en bon coup, puisque les administrateurs ont changé rapidement l'appareil avant qu'il ne se déprécie et l'ont remplacé par un modèle mieux adapté, sans perte économique pour les membres.
Lors du passage du Coopérateur agricole, la CUMA venait d'acheter deux déchaumeuses, et un représentant du concessionnaire s'était déplacé pour faire une démonstration du fonctionnement et des particularités de ces machines à une partie des membres de la branche d'activité. Le tracteur est aussi une acquisition récente de la CUMA.
« C'est la première machine d'une branche d'activité qui est difficile à acheter, à cause de la mise de fonds de 20 % », explique Normand Brunette, trésorier de Franco-Agri depuis sa création. La mise de fonds pour la deuxième machine et les suivantes provient de la revente des premières acquises. À condition de remplacer l'équipement lorsqu'il vaut encore plus de 20 % de sa valeur originale.

Un des autres avantages pour une entreprise agricole de faire partie d'une CUMA est d'ordre financier. Puisque l'équipement appartient à la coopérative, cela libère le bilan de la ferme pour pouvoir faire d'autres investissements.

Casser les préjugés
Les mythes sur les CUMA ont la vie dure. La principale inquiétude d'éventuels adhérents est celle de la non-disponibilité de la machinerie au moment de faire les travaux. Cette crainte, bien que légitime, est infondée, selon le président, Normand Chevrier. Essentiellement parce que le nombre maximal d'utilisateurs par branche d'activité est déterminé en fonction du volume d'unités de travail à réaliser (heures, déplacements, hectares, etc.), du type de matériel à partager, de sa puissance et de son efficacité, ainsi que des contraintes d'utilisation (topographie, nature des sols, période de pointe, etc.). « Et ce n'est pas vrai que tous seront prêts en même temps à semer, récolter ou travailler le sol, ajoute Normand Chevrier. Il y a toujours possibilité de s'organiser. Par exemple, si je devais semer en premier, selon la liste de priorité établie, mais que le sol n'est pas prêt chez moi, je le dis au responsable de la branche afin qu'un autre membre qui a besoin de la machine immédiatement puisse l'utiliser. » De plus, chaque producteur a en main une liste des coordonnées de tous les autres membres indiquant leur appartenance aux branches d'activité, pour faciliter une communication directe entre eux.

Louis Brunet l'a d'ailleurs répété maintes fois en cours d'entrevue : « Le secret pour que la CUMA fonctionne est de communiquer, communiquer et communiquer! » Transparence, honnêteté et esprit de coopération sont également des qualités qui font un bon cumiste.

Les préjugés sont aussi bien enracinés chez les concessionnaires de machines agricoles, qui voient souvent la formation d'une CUMA comme une menace. S'ils craignent d'abord que le regroupement de producteurs puisse diminuer les achats d'équipement, ils ont tôt fait de comprendre que la CUMA peut devenir un client privilégié, puisqu'elle achète du matériel de pointe qu'elle remplace régulièrement.

Le concept de la CUMA ne peut qu'être promis à un avenir florissant, selon Normand Brunette. « Le prix élevé des terres et des machines incite de plus en plus les producteurs à se regrouper, a remarqué le trésorier. Les jeunes n'auront pas d'autre choix que de partager s'ils veulent vivre de l'agriculture. »

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