Entretiens

Une condition de chair idéale,

le premier pas vers une transition réussie

Mario Boivin,
agronome, M. Sc.
Nutritionniste
en production laitière
La Coop fédérée
mario.boivin@lacoop.coop
Si je vous demandais quelle période du cycle de production de vos vaches vous préoccupe le plus, vous répondriez probablement comme la plupart « la période entourant le vêlage » – et avec raison! Il est normal que cette période vous stresse, puisque c'est durant celle-ci que la fréquence de désordres métaboliques est à son maximum. Vous n'avez qu'à consulter les rapports de suivi de santé de votre troupeau pour vous en convaincre.

Pourtant, beaucoup d'efforts et d'argent sont consacrés en recherche depuis bien des années afin d'en réduire l'incidence. Devrait-on considérer cela comme un échec? Je vous comprends : chaque déplacement de caillette ou acétonémie est de trop et entraîne une perte de revenu. D'un autre côté, sachant que la production moyenne de lait ne cesse d'augmenter, n'est-ce pas plutôt une réussite que d'avoir à peu près maintenu la fréquence de ces désordres? Bien sûr, il est périlleux de généraliser, car il faudrait comparer la production de lait et les désordres des mêmes troupeaux et dépister ces désordres avec la même méthodologie (voir les figures 1 et 2).

Figure 1 - Évolution du taux de déplacement de caillette et de fièvre vitulaire dans la banque de données de DSAHR (Décembre 1993 à juin 2012)

Source : CARRIER, J. et coll., Bulletin DSAHR-AMVPQ, « La surveillance des maladies dans nos troupeaux laitiers », vol. 1, nº 2, janvier 2013

Figure 2 - Progrès de la productivité dans les troupeaux Holstein du Québec (1976 à 2012)

Source : Valacta

Parlez-en aux vaches!
Comme vous, leur niveau de stress s'élève durant la période périvêlage, selon les résultats de plusieurs travaux de recherches réalisés par notre réseau Cooperative Research Farms ainsi que par plusieurs universités. La vache devra faire face à plusieurs types de stress à la fois.

D'abord, celui du vêlage. Quel évènement peut être plus stressant pour une vache que de mettre bas d'un veau de 45 kg? Comme si ce n'était pas assez, la vache subira d'importants changements physiologiques qui lui imposeront un grand stress métabolique. En effet, l'initiation de la production lactée requiert des changements hormonaux, le développement rapide de la glande mammaire et une adaptation du système digestif afin de pouvoir prélever le plus efficacement possible les nutriments nécessaires.

Tous ces changements, ainsi que l'augmentation fulgurante de la synthèse du lait, auront comme conséquence de faire ni plus ni moins exploser les besoins en énergie, protéine et minéraux, comparativement à la période de tarissement. C'est pour cette raison que la ration d'après-vêlage n'a rien à voir avec celle du tarissement (voir figure 3). À lui seul, le changement de régime alimentaire constitue une autre situation avec laquelle la vache doit composer. Et on pourrait en plus ajouter l'environnement dans lequel elle se trouve.

Figure 3 - Accélération de la production de lait et incidence des désordres et maladies après le vêlage

L'accélération de la production de lait des vaches immédiatement après le vêlage est étonnante, particulièrement pour les vaches en troisième lactation, comme le montre cette étude réalisée au Danemark et qui tient compte des statistiques de 93 347 taures à leur première lactation et de 58 459 vaches à leur troisième lactation. Parallèlement à la production, la fréquence du total des désordres et maladies est aussi plus élevée en moyenne chez le même groupe de vaches.
Source : Ingvartsen et al., 2003.

Le stress oxydatif

Plusieurs réactions chimiques sont nécessaires dans l'organisme de tout être vivant afin d'assurer son bon fonctionnement. Certaines de ces réactions produiront des radicaux libres qui ont le potentiel d'endommager les cellules. Par contre, l'organisme produit des enzymes qui les neutraliseront afin de protéger l'organisme. Le stress oxydatif s'accentue lorsqu'il y a un déséquilibre entre la quantité de radicaux libres produits et la capacité de l'organisme de les neutraliser.

Il n'est donc pas surprenant d'observer une concentration plus élevée de cortisol chez la vache durant la période entourant le vêlage, puisque, comme l'adrénaline, le cortisol est une hormone liée au stress. Le bon côté, c'est que ce glucocorticoïde agirait à la fois comme un anti-inflammatoire, aurait des propriétés analgésiques et favoriserait en plus le maintien de la glycémie (ce qui est positif). Mais si le cortisol contribue à une utilisation excessive des réserves corporelles, il pourrait alors faire subir un stress additionnel à la vache : le stress oxydatif. En effet, ce processus produira des radicaux libres qui ont le potentiel d'endommager les cellules de l'organisme (voir l'encadré). De plus, le cortisol entraînera une immunosuppression, c'est-à-dire une baisse de l'immunité au moment où le risque d'infection de la glande mammaire et de l'utérus est très élevé. Le niveau de chacun de ces types de stress dépendra de plusieurs facteurs. Pour certains de ces stress, nous n'avons malheureusement que peu ou pas de maîtrise; pour d'autres, nous en avons une certaine. C'est sur ces derniers qu'il faudra travailler pour faire en sorte que la réduction de la fréquence des désordres métaboliques ne soit pas que le fruit du hasard!

L'état de chair
Un état de chair adéquat permettra non seulement de réduire la charge de stress, mais aussi d'optimiser à la fois la santé et les performances laitière et reproductive. Voici comment.

D'abord, il existe une relation entre la condition de chair un mois avant le vêlage et l'utilisation des réserves corporelles. C'est-à-dire que plus une vache a une condition de chair élevée 30 jours avant le vêlage, plus elle a de chance de subir un amaigrissement plus prononcé par la suite (voir la figure 4). Dans certains cas, les vaches grasses commenceront même à mobiliser leurs graisses avant de vêler. C'est comme si la vache était programmée pour avoir une condition de chair cible.

Figure 4 - Évolution de la condition de chair (C.C.) en transition


Il n'est donc pas étonnant que ces vaches aient une concentration plus élevée en acides gras libres (AGL) dans le sang. Une partie de ces AGL seront prélevés par la glande mammaire

et transférés dans le lait : c'est une des raisons qui font qu'on observe souvent un ratio gras : protéine plus élevé chez ces vaches. En même temps, une bonne partie des AGL arriveront au foie afin d'y être oxydés pour fournir de l'énergie à la vache. Cependant, on remarque aussi une production plus élevée de β-hydroxybutyrate (BHB) causée par leur oxydation incomplète. Cette réaction en chaîne peut conduire à l'acétonémie de type 2. Et si les choses ne se replacent pas rapidement, cela peut entraîner l'infiltration graisseuse du foie et altérer son fonctionnement. Vous imaginez quel sera l'appétit d'une vache prise dans ce tourbillon relié à l'amaigrissement trop rapide!

Comble de malheur, des chercheurs canadiens ont établi, à partir d'évaluations de troupeaux canadiens et américains, un lien entre certains désordres métaboliques et un taux élevé d'AGL et de BHB. En effet, les vaches ayant une concentration trop élevée d'AGL avant le vêlage étaient 1,8 fois plus à risque de rétention placentaire et de métrite. De plus, le risque de déplacement de caillette peut être jusqu'à huit fois plus élevé lorsque le BHB dépasse le seuil de 1200 µmol/L dans la semaine suivant le vêlage. Plusieurs méthodes existent maintenant pour mesurer la concentration d'AGL et de BHB; parlez-en à votre vétérinaire.

L'alimentation
Un bon régime alimentaire devrait apporter à la vache les nutriments propres à ses besoins. Par exemple, il est important que la ration de tarissement ne soit pas trop dense en énergie, sinon elle pourrait accentuer l'utilisation des graisses corporelles après le vêlage.

En période de transition, les aliments devront être à la fois savoureux et apporter plus d'énergie et de protéine métabolisable. La gamme d'aliments Transilac a spécialement été formulée à cet effet et constitue en plus une excellente source d'antioxydants qui contribueront à atténuer le stress oxydatif. Qui plus est, l'addition de facteurs qui protègent le foie dans cette gamme d'aliments contribue à le prémunir contre une infiltration graisseuse. Des fourrages qui permettront de limiter l'apport en potassium et d'obtenir un équilibre alimentaire adéquat cations-anions (BACA) réduiront, dans la majorité des cas, l'incidence de fièvre du lait.

Pour mieux correspondre aux besoins, la ration servie immédiatement après le vêlage devrait quant à elle être encore plus dense en énergie et en protéine métabolisable, mais contenir aussi suffisamment de fibre. La concentration en énergie dépendra de celle servie avant le vêlage afin de favoriser une transition à la fois performante et sécuritaire.

Évidemment, l'emploi d'un stabilisateur de pH ruminal efficace est fortement suggéré. L'utili­sation d'aliments et de fourrages très digestibles est un atout. Mais, encore une fois, ceux-ci doivent être savoureux pour assurer une progression rapide de consommation de matière sèche. Moins le bilan énergétique négatif sera sérieux et de longue durée, moins la vache utilisera ses réserves corporelles et meilleures seront les chances que la vache soit gestante rapidement (voir la figure 5).

Figure 5 - Le déficit énergétique et la perte de condition de chair (C.C.) en début de lactation retardent la première ovulation et les retours en gestation.

La première ovulation est souvent retardée lorsque la balance énergétique négative conduit à une perte de condition de chair de plus de 0,5 durant les 30 premiers jours de lactation. Parmi les vaches ayant ovulé après 50 jours de lactation, le taux de gestation est beaucoup plus faible, augmentant ainsi le nombre de jours ouverts et, probablement, le taux de réforme.

Source : Frajblat et Butler, 2003


Même avec une ration appropriée, un environnement à faire rêver, une régie irréprochable et une condition de chair désirée, il arrivera encore, malheureusement, que certaines vaches « tombent au combat ». Imaginez combien elles sont plus à risque lorsqu'on « les a échappées », comme on dit souvent. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a aucun succès possible avec les vaches surconditionnées. Mais vous conviendrez que le passage en lactation risque d'être plus facile et rentable avec un état de chair adéquat.

Plusieurs travaux indiquent qu'un état de chair d'environ 3 serait souhaité au tarissement. Il devient parfois difficile pour vous qui voyez vos vaches tous les jours d'y voir clair dans l'évolution de l'état de chair. Votre expert-conseil vous aidera à bien évaluer l'état de chair de vos vaches et apportera les modifications à l'alimentation et à la régie du troupeau au besoin.

Alors, même s'il était parfois tentant de prolonger le séjour d'une vache dans un groupe où la performance est plus élevée, il serait sage de penser à l'avenir… avant de succomber à la tentation. Mieux vaut choisir son combat afin de ne pas perdre le plus important et, souvent, le plus payant!

 
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