Entretiens
Pour un nombre croissant de denrées agricoles, on prévoit que la Chine passera du statut d'exportateur à importateur, non sans de sérieux soubresauts sur les marchés mondiaux.
Jean-Sébastien Laflamme, agronome, M. Sc.
Conseiller aux affaires
agricoles
La Coop fédérée
jean-sebastien.laflamme@
lacoop.coop
La Chine est un acteur majeur en agriculture. C'est le pays numéro un pour la production de porcs et d'œufs. Un cochon sur deux dans le monde y est élevé. C'est aussi le deuxième producteur mondial de volailles et de maïs. Avec une récolte de maïs qui s'élève à 200 millions de tonnes (le Canada en a récolté 14 millions en 2012), la production chinoise est supérieure à celle combinée de l'Amérique du Sud et de la région de la mer Noire.

Mais depuis quelques années, la cadence de la production nationale est insuffisante pour combler la demande. Une cassure s'est opérée dans le maïs et dans le porc. Pour ces deux denrées, la Chine est récemment passée du statut d'exportateur net à celui d'importateur net (voir figure 1). Une tendance qui devrait s'accentuer à l'avenir. Le département de l'Agriculture des États-Unis (USDA) prévoit ainsi que la Chine sera à l'origine de près de la moitié de la croissance future des importations mondiales de maïs.

Figure 1
Dans le maïs : la Chine est passée du statut d'exportateur à celui d'importateur.




Source : FAS, compilation La Coop fédérée

Dans le maïs : la Chine est passée du statut d'exportateur à celui d'importateur. Cette tendance n'est pas sans rappeler ce qui s'est passé dans le soya. Depuis le milieu des années 1990, la Chine doit se tourner vers les importations pour combler ses besoins en soya. Devenue une véritable plaque tournante du commerce du soya, elle compte maintenant pour les deux tiers des importations internationales. Et son rôle ne va que s'accroître. La Chine devrait être à l'origine de la quasi-totalité de la croissance des importations de soya au cours des 10 prochaines années, selon le USDA. C'est déjà le cas depuis une dizaine d'années (voir figure 2).

Figure 2

La croissance future des importations de soya : tout est pour la Chine




Source : USDA

La production intérieure ne
suffit plus

Le gouvernement de Chine préconise depuis longtemps l'autosuffisance alimentaire. C'est un enjeu politique crucial dans ce pays. Beaucoup de personnes ont encore en mémoire la grande famine du tournant des années 1960, qui avait causé la mort de dizaines de millions de gens. Mais malgré les intentions du gouvernement, il semble que la capacité de production chinoise atteigne des limites.

Les terres arables sont utilisées à plein rendement. Les superficies des principales céréales ont connu une certaine croissance ces dernières années, avec les bons prix des cultures (voir figure 3). Mais cette expansion n'est pas infinie. Les terres arables sont l'objet de pressions de toute part, causées surtout par l'urbanisation et l'industrialisation galopantes. Le long des régions côtières, où se situent les mégapoles, les sols sont déjà surexploités et occupés par les industries. Le coût de la terre augmente rapidement, ce qui incite les investisseurs à se tourner vers des activités moins extensives que l'agriculture.

Figure 3

Le regain des dernières années en ce qui a trait aux superficies céréalières sera freiné par la pression sur les terres arables.






Source : FAS, compilation La Coop fédérée



Hausse de la consommation :
des chiffres qui défient l'imagination

La hausse de la consommation en Chine atteint des niveaux astronomiques.

Source : FAS, World Dairy Situation, Institut de la statistique du Québec, Statistique Canada
Malgré les superficies arables limitées, les besoins augmentent rapidement. Depuis une décennie, la consommation de viandes, d'huiles végétales, de grains et même de produits laitiers augmente à des rythmes qui dépassent parfois plus de 10 % par année. En raison de la force du nombre, ces pourcentages prennent des proportions astronomiques en ce qui a trait au volume (voir tableau).

Deux principaux phénomènes expliquent cette forte croissance : le changement de régime alimentaire des Chinois et l'industrialisation de la production animale.

Un nouveau consommateur

La croissance économique chinoise, qui roule à fond de train depuis des années, a permis à des millions de personnes d'augmenter leur revenu et de se hisser dans la classe moyenne. Avec plus d'argent en poche, les consommateurs changent leur alimentation. Ils mangent plus et différemment. La consommation moyenne par habitant de viandes, de produits laitiers et d'huiles végétales augmente chaque année.

Croissance du fast-food
en Chine


Le cas de la restauration rapide illustre bien le changement de régime alimentaire en Chine. Chaque jour, plus de deux nouveaux restaurants PFK ou Pizza Hut y ouvrent leurs portes. Ces filiales, propriété de la société Yum Brands, y sont en pleine expansion, avec des taux de croissance annuelle dans les deux chiffres. Et le potentiel de croissance future est immense. Aux États-Unis, un marché saturé, on trouve une soixantaine de PFK ou Pizza Hut pour chaque million d'habitants. En Chine, seulement trois par million d'habitants.

Les modes de consommation changent aussi. On mange plus souvent au restaurant et les menus s'occidentalisent. La restauration rapide est en pleine ébullition (voir encadré). On achète des produits transformés plutôt que des produits en vrac. Par exemple, en seulement quelques années, la vente de farine de blé pour usage à la maison est passée de 60 % du volume commercialisé à moins de 40 %. Une tendance qui va se poursuivre. En guise de comparaison, la vente de farine pour usage à la maison en Europe représente seulement 12 % du marché.

Industrialisation de la
production animale

L'industrialisation de la production animale a des répercussions considérables sur la demande en grains et oléagineux. De façon générale, l'élevage d'animaux en basse-cour fait appel à diverses sources d'alimentation, comme les restes de table, selon ce qui est disponible. En opposition, les complexes agroindustriels ont recours à de grandes quantités d'aliments ayant des caractéristiques nutritionnelles homogènes, afin d'assurer une forte productivité et l'uniformité des carcasses.

L'élevage en Chine a longtemps été réalisé dans de petites fermes diversifiées, où l'on retrouvait quelques cochons et poules qui se promenaient dans la basse-cour. C'était vrai en bonne partie jusqu'au début des années 2000. Mais la situation change radicalement (voir figure 4). Ces dernières années, de nombreuses petites fermes paysannes ont cessé leurs activités à cause des pertes associées au marché difficile, des occasions qui s'offrent dans les autres secteurs ainsi que des épidémies qui ont frappé le cheptel. En effet, les mesures sanitaires de ces petites fermes sont souvent déficientes. C'est ainsi qu'en seulement 10 ans le volume de porcs et de poules produits par ces petites fermes est passé de 75 % à 35 %. Au profit des fermes commerciales, qui sont en plein essor (voir encadré).

Figure 4

Le nombre de petites fermes porcines en Chine décline rapidement.





Source : Rabobank

Le déplacement de la production vers des fermes commerciales implique donc une incorporation dans l'alimentation de concentrations plus élevées de grains et oléagineux, surtout le maïs et le tourteau de soya. L'impact est majeur. Pour répondre aux besoins de son industrie animale, la Chine est devenue le numéro un mondial de la trituration du soya depuis 2009, dépassant les États-Unis.


Industrialisation de la production animale :
l'implication des multinationales


De grandes entreprises souhaitant renforcer leur présence en Chine contribuent aussi à l'industrialisation de l'agriculture chinoise. À titre d'exemple, Cargill a annoncé cet hiver un investissement de 250 millions $ pour réaliser un projet de production intégrée de poulets à griller. Ce projet comprend toute la filière, de la meunerie à l'abattoir. Les installations devaient entrer en activité en juillet dernier. À ce moment, elles produiront 65 millions de poulets à griller par année, soit environ 40 % de la production du Québec. Cargill mettra l'accent sur la qualité et la salubrité de ses produits, une préoccupation majeure des consommateurs chinois.

L'industrialisation est aussi accélérée par les besoins des consommateurs. La salubrité des aliments est la plus importante préoccupation de la grande majorité d'entre eux. Les scandales alimentaires survenus ces dernières années, comme l'ajout de mélamine dans les produits laitiers en 2008, ont suscité leur méfiance. Ils sont de plus en plus disposés à payer davantage pour des aliments dont la qualité est garantie. C'est la raison pour laquelle un nombre grandissant de transformateurs mettent en place des filières intégrées. Cela leur permet de maîtriser l'ensemble de la chaîne, de la production à la distribution, et d'assurer la traçabilité de leurs produits. C'est notamment dans cet esprit que Shangui International, une grande société de transformation porcine en Chine, vise à mettre la main sur le géant américain Smithfield. Au moment de mettre sous presse, la transaction n'avait pas encore franchi toutes les étapes légales.



Pour l'avenir, se tourner
vers l'extérieur

Pour sécuriser à long terme ses besoins grandissants en produits agricoles, le gouvernement chinois n'a d'autre choix que de se tourner vers l'extérieur. C'est ainsi qu'on recense de nombreuses transactions de sociétés d'État chinoises qui achètent des terres dans d'autres pays : plus d'un million d'hectares en 10 ans, dont les deux tiers en Asie. Mais dans certaines régions où l'acquisition de grandes superficies de terres par des sociétés étrangères est controversée, comme en Amérique du Sud, les investissements prennent une autre forme.

Ainsi, au Brésil et en Argentine, qui sont les principaux fournisseurs de soya de la Chine, la stratégie diffère. Les investissements visent plutôt la mise en place de filières de production. Le projet de Hopefull Grain & Oil Group Co. représente un bel exemple. Il s'agit d'un investissement annoncé de 7,5 milliards $ US dans la production, l'entreposage et le transport de soya au Brésil. Ce projet permettra de sécuriser un approvisionnement de 6 millions de tonnes de soya par année, une production supérieure à l'ensemble de la production canadienne!

Au-delà de la garantie d'approvisionnements réguliers, cette stratégie procurera d'autres avantages. Elle réduira la dépendance de la Chine envers les grandes sociétés de commercialisation des grains (comme les ABCD 1). Ce partenariat permettra aussi d'améliorer son expertise dans les grains et éventuellement de répliquer les modèles de production dans sa propre agriculture.

Bien qu'aucun des projets annoncés l'année dernière (plus de 10 milliards $ US en 2012) en Amérique du Sud ne se soit encore matérialisé sur le terrain, cela illustre bien le défi que la Chine doit relever. Un défi qui ne sera pas sans conséquence sur la dynamique mondiale des marchés agricoles.
 
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