Entretiens

Source numéro un d'énergie dans le monde… pour l'instant

Depuis quelques années, le prix du pétrole se maintient à des niveaux élevés. Les répercussions de cette conjoncture vont bien au-delà du portefeuille des automobilistes et touchent de nombreux secteurs de l'économie. Le monde agricole n'y échappe pas. Explosion du prix des engrais, production de biocarburants, taux de change du dollar canadien : tous ces éléments sont liés au cours du pétrole et concernent les agriculteurs au quotidien (figure 1).
Jean-Sébastien Laflamme, agronome, M. Sc.
Conseiller aux affaires
agricoles
La Coop fédérée
jean-sebastien.laflamme@
lacoop.coop
Peut-on entrevoir un retour du pétrole à faible coût ou, au contraire, une hausse des prix ? Si l'on se fie à l'Agence internationale de l'énergie (AIE) ou au département américain de l'Énergie, une nouvelle réalité s'installe. Grâce aux nouvelles technologies, les réserves de pétrole sont plus abondantes que jamais. Mais la forte croissance de la demande dans les pays émergents, en particulier pour le parc automobile chinois, et les coûts d'exploitation de plus en plus élevés des champs pétroliers devraient soutenir à la hausse les prix dans l'avenir (figure 2).

Le pétrole est toujours la première source d'énergie primaire dans le monde, bien que son importance relative soit en constante diminution depuis les années 1970. Le charbon et le gaz naturel bénéficient de prix plus compétitifs et remplacent le pétrole dans les secteurs où cela est possible. Le charbon pourrait même détrôner incessamment le pétrole en tant que principale source d'énergie primaire, selon BP (figure 3).

Mais il y a un secteur d'activité qui reste encore largement tributaire du pétrole : le transport. C'est aussi le principal débouché du pétrole, plus de la moitié de la production y étant consacrée. Et cette dépendance étroite du transport envers le pétrole devrait se maintenir au cours des prochaines décennies. En effet, les possibilités de substitution sont encore limitées, malgré les écarts de prix grandissants entre le pétrole et d'autres sources d'énergie moins coûteuses. La croissance des parcs de voitures et de camions, ainsi que leur efficacité énergétique, sera donc un facteur déterminant de la consommation future de pétrole.

Les Chinois : les plus grands
acheteurs de voitures au monde

Sur la planète, le parc automobile est actuellement évalué à 870 millions de véhicules. Les trois quarts de ceux-ci se trouvent dans les économies avancées, surtout aux États-Unis et en Europe. Mais ces marchés sont saturés et en faible croissance. Tout comme pour les marchés agro­alimentaires, ce sont les économies émergentes qui bousculent le marché de l'automobile. Et parmi celles-ci, la Chine se démarque du lot (figure 4).

Depuis 2009, la Chine a dépassé les États-Unis pour devenir le premier acheteur de nouvelles autos dans le monde. Il s'y est vendu plus de 19 millions de voitures l'an dernier. Difficile de s'imaginer à quel point les choses y bougent vite. Au tournant des années 2000, il se vendait moins de voitures en Chine qu'au Canada. Mais tandis que le marché canadien est au beau fixe depuis une décennie, avec des ventes annuelles oscillant autour de 1,5 million d'unités, la Chine a vu son marché s'accroître de près de 20 fois.

Cette croissance est loin d'être terminée. L'AIE prévoit que le parc automobile mondial devrait doubler d'ici 25 ans, pour atteindre 1,7 milliard de véhicules. La majorité des automobiles se trouveront désormais à l'extérieur des économies avancées, grâce au développement d'une immense classe moyenne dans les économies émergentes. Une tendance similaire s'observe pour le parc de camions, qui, bien que moins nombreux sur la route, sont tout de même responsables d'environ 60 % de la consommation mondiale de diésel.

Des voitures plus efficaces,
qui roulent moins

Malgré le fait que le parc de voitures devrait doubler d'ici 2035, la consommation de pétrole n'augmentera pas au même rythme. On prévoit en effet une meilleure efficacité des autos et des camions dans les grands marchés de véhicules, comme les États-Unis, le Japon, l'Europe et la Chine. Ces régions ont mis en place des normes obligatoires d'efficacité. L'AIE prévoit que la consommation moyenne des véhicules mis en marché passera de 8 litres/100 km actuellement à 5 litres/100 km en 2035.

En plus de l'amélioration de l'efficacité des voitures, le coût élevé de l'essence modifie les habitudes des consommateurs, faisant diminuer leur kilométrage annuel. C'est ainsi qu'aux États-Unis et en Europe, aux prises avec une économie ralentie depuis la grande récession de 2008, le niveau de consommation de pétrole stagne et est même inférieur au sommet de 2005. À tel point que ce n'est pas la demande de ces régions qui a soutenu à la hausse le prix du pétrole ces dernières années. C'est la demande chinoise qui tire vers le haut le prix du baril (figure 5).


Aurons-nous assez de pétrole pour
toutes ces bagnoles ?

Depuis 2009, la Chine a dépassé les États-Unis pour devenir le premier acheteur de nouvelles autos dans le monde.
Les ressources en pétrole sont largement suffisantes pour combler les besoins futurs, selon l'AIE. Les réserves récupérables de pétrole sont évaluées à près de 200 ans de production. En fait, cette durée augmente année après année, grâce aux technologies en constante évolution. Celles-ci permettent d'aller chercher du pétrole à des endroits jusqu'à tout récemment encore hors de portée, d'un point de vue technique ou économique.

Par contre, il est vrai que bien des champs de pétrole d'envergure ont atteint leur pic de production et entament leur déclin. À tel point que la production des puits existants devrait chuter des deux tiers d'ici 2035. De nouveaux champs pétroliers devront être mis en exploitation pour combler la demande. Et le rythme d'investissement pour prospecter et exploiter ceux-ci va dépendre en grande partie du prix du baril.

Les investissements requis pour exploiter de nouveaux champs seront au rendez-vous si le prix du baril est élevé. Par exemple, les investissements des dernières années ont atteint des sommets à la faveur des bons prix. L'année 2012 a été une année record, avec 619 milliards $ d'investissements, soit cinq fois plus qu'en 2000, année où les prix étaient dans un creux (figure 6).

À l'échelle du globe, les coûts d'exploitation des puits ont doublé depuis une dizaine d'années. Les matériaux, les salaires, les équipements et les services ont tous vu leur facture grimper. De plus, dans l'avenir, les nouveaux puits seront en général plus onéreux à exploiter, car ils sont localisés dans des sites géologiques moins favorables ou dans des régions plus éloignées. Le prix du pétrole devra donc être soutenu pour susciter l'intérêt des investisseurs à exploiter de nouveaux puits et à combler la demande.

Une volatilité qui est là pour de bon
Le prix du pétrole est volatil et va le rester. Depuis deux décennies, le prix fluctue en moyenne de 30 % dans une même année. Le marché du pétrole est intégré à l'échelle mondiale et fluctue en fonction des nombreux évènements qui secouent la planète, sur le plan tant de l'offre que de la demande.

Presque la moitié du pétrole produit fait l'objet de commerce entre les grandes régions du monde, et cette tendance devrait s'accentuer dans l'avenir. Cela aura pour effet de consolider l'interdépendance globale du marché. Mais le marché sera aussi plus influencé encore par des interruptions momentanées d'approvisionnement, liées notamment à des conflits géopolitiques ou sociaux. De même, les routes maritimes stratégiques, comme le fameux détroit d'Hormuz, au Moyen-Orient, resteront névralgiques, et les marchés continueront de réagir fortement à tout évènement politique ou économique pouvant perturber le fret dans ces régions.
 
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