Entretiens
En production d'œufs d'incubation, Danielle Landreville peut se passer de présentation. Dans l'industrie de la canneberge, cette redoutable femme d'affaires ne tardera pas à se tailler une place à sa mesure. Retenez ce nom : Canneberges Mont Atoca, l'entreprise qu'elle a mise sur pied avec son conjoint et leurs trois enfants.
Danielle Landreville, une femme d'affaires visionnaire
Sainte-Mélanie, Lanaudière. Des camions lourdement chargés de sable sortent bruyamment de la Sablière Nadeau. D'autres, délestés de leur chargement, y entrent rapidement. Un va-et-vient qui témoigne d'une importante activité économique régionale. Mais derrière ce flot incessant de dix-roues et de semi-remorques, une autre activité, dont on ne s'imagine guère l'ampleur, est en train d'éclore. Une cannebergière prend vie et ressuscite les sols de la sablière, à laquelle on veut donner une autre vocation. Début juillet, des dizaines d'hectares se couvrent d'un délicat tapis de fleurs rosées abritant une multitude de petits fruits. Certains champs livreront leur rouge trésor cet automne. Pour d'autres, il faudra encore attendre. Une cannebergière n'offre ses joyaux qu'à la troisième année après son implantation.

Une deuxième passion
C'est en 2006 que la canneberge pique la curiosité des Landreville-Nadeau, lorsqu'un producteur leur demande s'il peut entreposer ses fruits dans un de leurs entrepôts. La famille possède la main-d'œuvre, la machinerie lourde, les terres et l'accès à l'eau. Il ne lui manquait que certains équipements et les connaissances agricoles propres à ce fruit de la famille des éricacées.

« Le démarrage de cette production, dit Danielle, horticultrice de formation, était l'occasion de sensibiliser mes enfants – Ève, Charles et Evens – à la réalité du monde des affaires et de leur apprendre à travailler ensemble. Développer une business comme ça demande 10 ans. La rentabilité sera alors atteinte. Plusieurs millions ont déjà été investis. »

Les trois jeunes Landreville, responsables de l'entreprise Canneberges Mont Atoca : Charles, 30 ans, Éve, 28 ans, et Evens, 27 ans.
Ils commencent, la première année, avec 3,6 ha (9 acres) en culture. La superficie monte à 6 ha (15 acres) l'année suivante. Depuis, 8 à 10 ha (20 à 25 acres) s'ajoutent chaque année. L'objectif à atteindre est de 65 ha (160 acres), la moyenne québécoise. « On est entrés au bon moment dans la canneberge, car depuis sept ou huit ans, il y a eu beaucoup de recherche et d'amélioration, indique Danielle. À l'époque, la production moyenne québécoise était de 18 000 kg/ha (16 000 lb à l'acre); l'an passé, elle a atteint 29 000 kg (26 000 lb), une année exceptionnelle. Les méthodes de culture se sont grandement améliorées : nouvelles variétés plus performantes, irrigation, drainage, ferti­li­sation de précision, produits de protection mieux adaptés et moins stressants pour la plante. Même avec les anciennes variétés, les rendements ont beaucoup augmenté. On a visité les grandes régions productrices – Wisconsin, New Jersey, Colombie-Britannique, Chili – et adopté ce qui se faisait de mieux. Nos experts-conseils, Gaétan Laporte et Charles Coutu, de La Coop Profid'Or, nous apportent un soutien de haut niveau et nous aident constamment à améliorer nos façons de faire. »

Démarrage des boutures en serres
La production de l'entreprise, de 270 000 kg (600 000 lb) en 2012, devrait osciller entre 455 000 et 545 000 kg (1 à 1,2 million de livres) en 2013 – pour 36 ha (90 acres) en production – et atteindre 680 000 kg (1,5 million de livres) en 2014. L'entreprise mise sur de nouvelles variétés prometteuses : Mullica Queen, Crimson Queen, Demoranville et Scarlet Night, la dernière-née, et possiblement la meilleure, dans le fruit frais. Ces nouvelles variétés, issues de croisements entre des variétés existantes, ont été mises au point par Nicoli Vorsa, de l'Université Rutgers, au New Jersey. Les hybrides sont reproduits par bouture, et non pas par semis, pour conserver la pureté génétique.

Les boutures sont démarrées en serre, à l'abri du gel, début avril, ce qui permet de commencer à produire plus tôt en saison, en juillet. Mises en terre à l'aide d'un planteur mécanique, elles profitent de longues heures d'ensoleillement.

Pour favoriser la pollinisation par les abeilles des fleurs de canneberges (peu nectarifères), Danielle Landreville collabore à un projet de recherche sur les plantes mellifères mené par Madeleine Chagnon, de l'UQAM. Danielle a implanté autour des champs une vingtaine de variétés de fleurs que les abeilles adorent : basilic citron, basilic thaï, bourrache, aneth, trèfle, etc. L'entreprise possède actuellement une cinquantaine de ruches. L'objectif de l'étude, et de Danielle, est de maintenir les populations d'abeilles naturelles et domestiques en bonne santé toute l'année. « La problématique de l'abeille n'est pas liée qu'à l'usage des pesticides, informe la productrice. L'érosion de la biodiversité, notamment la disparition graduelle des pâturages, est un facteur très important. » Sa fille, Ève, formée en apiculture, s'occupe entre autres de ce secteur.

À l'extérieur, on place les boutures sur des tapis début mai. La nuit, on recouvre les plants d'un polythène, jusqu'au 20 mai, puis on les implante dans les bassins en août.

« On ne maîtrise pas encore tout, lance Evens Landreville-Nadeau. Nos champs sont trop jeunes. Ce n'est que l'an passé qu'on a récolté nos nouvelles variétés. On est en train de faire nos classes. » « La variété Stevens, plus ancienne, est encore très bonne pour la transformation et l'une des meilleures dans le fruit frais », ajoute Danielle.

« Il y a quatre critères essentiels au développement d'une cannebergière », explique Evens, qui a rapidement saisi les enjeux et aspects techniques de cette production. « Il faut un terrain plat, une rivière à proximité pour s'assurer de ne jamais manquer d'eau, une nappe phréatique pas trop éloignée de la surface, et beaucoup de sable. » Les terres de la Sablière Nadeau s'y prêtent à merveille. On crée d'abord des bassins, au fond desquels on dépose 20 cm (8 po) d'argile pour améliorer la rétention d'eau, particulièrement lors de la récolte, tout en assurant un bon drainage. On ajoute ensuite 45 cm (18 po) de terre arable (topsoil) sableuse. C'est dans les sept premiers centimètres (3 po) de ce substrat que les plants de canneberges prendront racine. Le rendement optimal est atteint après quatre ou cinq ans.

Les nouvelles variétés Crimson Queen, Mullica Queen, Demoranville et Scarlet Night produisent plus de fruits par plant.
« D'ici une dizaine d'années, on aura pratiquement épuisé toutes les ressources de la sablière, informe Evens, diplômé en ingénierie industrielle. On gardera toutefois une importante réserve de sable, car c'est un élément essentiel à la production de canneberges. On doit en appliquer aux champs 1 à 2 centimètres (1/2 po) tous les deux ans pour régénérer les plants. La sixième année, la production est en régression, puis, tranquillement, le plant meurt et fait place à une nouvelle pousse fructifère (un upright), que le sable viendra également régénérer et dans lequel elle va s'enraciner. »

Canneberges fraîches
La quasi-totalité de la canneberge produite au Québec est congelée puis transformée en jus. « Mais la canneberge fraîche et séchée est maintenant largement plus demandée que le jus, à un point tel que ce dernier est quasiment devenu un sous-produit, informe Danielle. Ocean Spray, la coopé­rative avec laquelle on fait affaire, manque de fruits pour combler la demande. En raison d'une basse pression de pourri­ture, issue d'un micro­climat favorable, notre site est propice à la production de fruits frais. Cette année, de 25 à 30 % de notre récolte seront destinés au marché du fruit frais. On doit pour ce faire avoir des champs en exploitation depuis plus de cinq ans avec une variété éprouvée pour la conservation, comme la Stevens. Les nouvelles variétés, même promet­teuses, n'ont pas encore été éprouvées à ce chapitre. »

Gestion de l'eau
Le projet d'étude d'Evens : une station de nettoyage (en construction au moment de l'entrevue) avec quai de chargement pour expédier le fruit à la réfrigération.
L'irrigation est un facteur clé dans la réussite d'une culture de canneberges. La cannebergière Mont Atoca est aménagée sur cinq niveaux, avec une dénivellation totale de 27 mètres (90 pi). Chaque niveau possède son propre réservoir d'eau, et le tout fonctionne en circuit fermé. On réutilise donc toujours la même eau. Au total, dans tout le processus (irrigation et récolte), 12 350 m3 d'eau à l'hectare sont nécessaires annuellement. Deux stations de pompage en permettent la circulation grâce à un important système de tuyauterie souterrain. Des bassins de transfert – approvisionnés par des sources, la fonte des neiges et la pluie – alimentent les réservoirs. Les stations de pompage fonctionnent à l'électricité. « Les pompes électriques sont moins polluantes et énergivores que les pompes diésel que nous utilisions avant, dit Evens. On parle de 7 $ l'heure pour une pompe électrique, comparativement à 45 $ pour une pompe diésel. »

Le site de l'entreprise est pratiquement béni par la nature. En plus du sable abondant, il n'est à peu près pas affecté par le gel en période de croissance, tôt en saison, ou à la récolte. Des alertes météo, transmises aux téléphones intelligents des producteurs, permettent de réagir rapidement. « Il faut alors irriguer pour protéger les fruits, les fleurs ou les bourgeons contre le gel, indique Danielle. La couche de glace qui se formera isolera le plant des effets du gel. Lorsqu'on est très près de la récolte, on inonde les champs. Dans le marché frais, des fruits qui ont gelé, c'est la catastrophe. »

La récolte s'amorce début octobre. Les champs sont inondés de 40 cm (16 po) d'eau. Une batteuse (la Gate Arrow) permet une récolte rapide, à faible coût et en douceur. Le fruit est mis en palettes au champ, puis expédié à une station de nettoyage. Le Québec en compte deux. « On est en processus d'accréditation pour une troisième station, qu'on espère fonctionnelle en 2014 », indique Danielle. Une fois nettoyées et débarrassées de toute impureté, les canneberges sont mises en palettes et expédiées aux entrepôts réfrigérés de la coopérative, à Boston.

Pour en savoir plus :

www.notrecanneberge.com

 
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