Entretiens
Deux têtes pensantes du monde agricole nous font part de leurs réflexions sur l'avenir de l'agriculture.
Le Coopérateur agricole D'entrée de jeu, quelles sont vos grandes perspectives économiques?
Ken Ash Le prix du baril de pétrole demeurera élevé et atteindra un sommet d'ici 2020. Il faudra continuer de composer avec la dévaluation du dollar américain. On verra une croissance économique à deux vitesses : les pays émergents face aux pays plus développés. La consommation et la production proviendront principalement des pays moins développés.

CA Vous dites qu'il est nécessaire d'investir en agriculture. Quels sont les secteurs prioritaires?
KA Tous les domaines qui améliorent le niveau de productivité des producteurs : recherche et développement, science et technologie, éducation des jeunes, meilleure utilisation des intrants et du marketing. Il faut aussi miser sur le développement durable, faire un usage plus efficace des ressources naturelles, conserver l'eau, les sols et la biodiversité. Et collaborer entre pays.

CA Quels problèmes pointent à l'horizon?
KA La volatilité qu'on voit aujourd'hui se poursuivra de façon plus accentuée que par le passé. De plus, les sécheresses résultant du réchauffement climatique vont sans doute augmenter. Il faut donc investir aussi dans la gestion des risques. Les gouvernements doivent donner aux producteurs les moyens de mieux gérer ces situations.

CA Beaucoup des éléments que vous avez mentionnés pour relancer le milieu agricole sont connus. Pourquoi ne sont-ils pas mis en place?
KA La plupart de nos efforts politiques sont défensifs. Les politiques doivent être moins axées vers le soutien des prix et davantage vers les investissements dans l'innovation, la conservation des ressources, la gestion du risque. Dans le secteur du lait au Québec, par exemple, il faut penser à changer. Il est normal de revoir des politiques créées il y a 30 ou 40 ans. Les priorités doivent changer. C'est une très bonne période pour être producteur agricole. Il y a des possibilités intéressantes qui n'existaient pas il y a 10 ans. Il faut favoriser l'accès aux marchés aux agriculteurs les plus aptes à concurrencer sur l'échiquier mondial.

CA Comment percevez-vous la gestion de l'offre dans un contexte de faim dans le monde?
KA La gestion de l'offre entraîne des coûts pour les consommateurs et les producteurs et limite la possibilité de produire. En revanche, elle permet de conserver des prix plus élevés, ce qui donne une meilleure stabilité aux producteurs. Je comprends que l'on puisse être en faveur de ce système, mais il introduit des contraintes sur les marchés des denrées qui ne sont pas nécessaires.

CA On fait souvent le parallèle entre le climat et le coût de production du lait. En Nouvelle-Zélande, exempte de gestion de l'offre et où le climat est plus favorable, le coût de production est nettement inférieur au coût en Amérique du Nord. En tenant compte de ces facteurs, vous maintenez la même opinion?
KA Oui. Le coût de production est beaucoup plus bas en Nouvelle-Zélande, mais le niveau de productivité par vache est aussi bien moindre qu'en Amérique du Nord. La productivité par vache au Canada est une des plus élevées au monde. Une grande partie du secteur laitier au Canada est très, très compétitif, dont beaucoup de producteurs. Le secteur ne va pas disparaître, ce n'est même pas sûr qu'il diminue.

CA On dit qu'en 2050 environ 80 % de l'humanité vivra dans les villes. Comment les petits producteurs des pays en développement vont-ils pouvoir s'inscrire dans cette démarche de produire encore plus d'aliments pour nourrir cette population plus urbaine?
KA La plupart des gens dans le monde qui souffrent de la faim sont des fermiers qui exploitent de très petites entreprises. Je ne suis pas contre les petites entreprises agricoles ou les fermes familiales ni contre les fermes dites industrielles. Vous pouvez gagner une bonne vie en Champagne avec un hectare. Au Malawi, non. C'est pourquoi on doit investir dans les pays moins développés. D'abord dans l'éducation, qui est la base de tout, puis dans la santé et la vulgarisation, et s'assurer que les producteurs peuvent profiter du bénéfice de leurs efforts et conserver leur entreprise.

CA Que pensez-vous de la souveraineté alimentaire?
KA Un pays qui veut s'isoler ne peut aller de l'avant, que ce soit en agriculture, dans le secteur manufacturier ou celui des services. Si vous voulez un secteur productif, compétitif, qui fournit de la qualité et du choix aux consommateurs, il faut qu'il y ait du commerce.

CA Le libre marché?
KA Oui. Nous avons besoin de marchés plus ouverts, sinon les pays pauvres ne pourront en profiter et se développer. Dans le même temps, il faut investir plus pour assurer que les gens ont la possibilité de tirer avantage des possibilités créées par les marchés plus ouverts.

CA Considérez-vous l'agriculture ou l'alimentation comme n'importe quel autre produit?
KA Les producteurs agricoles ne produisent pas simplement de la nourriture. Ce sont aussi des conservateurs de la terre, de l'eau, de l'environnement, du milieu rural. Et la vie agricole n'est pas quelque chose qu'on peut importer ou exporter. Il y a une spécificité agricole, que les gens souhaitent conserver. Mais je ne comprends pas qu'on dise que l'agriculture n'est pas un secteur comme les autres. Certains croient qu'il faut fermer le marché et les frontières. Est-ce que ça signifie qu'on ne peut ni importer ni exporter des produits? C'est ce que je veux éviter. Les agriculteurs doivent pouvoir accéder à un marché sur lequel ils peuvent être compétitifs, et importer les semences, les fertilisants, le pétrole dont ils ont besoin. Aucun pays dans le monde n'est complètement indépendant de tout. Par exemple, si vous mettez un grand mur autour du Canada, est-ce que ce sera mieux ou pire? Il est évident que la situation sera beaucoup moins bonne que si le Canada utilise ses forces et ses ressources pour répondre au marché.



Professeur émérite à AgroParisTech et auteur de l'ouvrage La fracture agricole & alimentaire mondiale, Marcel Mazoyer nous fait part de son point de vue sur la gestion de l'offre et sur les conséquences du laisser-aller – « au plus fort la poche » – dans les échanges agricoles mondiaux.

Le Coopérateur agricole Quel est votre point de vue sur la gestion de l'offre?
Marcel Mazoyer La gestion de l'offre, c'est régulariser les prix et s'assurer que les producteurs touchent des revenus suffisants pour continuer d'investir, de progresser, de gagner leur vie… Pour que ce ne soit pas la crise tout le temps. C'est toujours la crise avec le marché.

CA C'est la loi de l'offre et de la demande…
MM C'est très efficace, la loi de l'offre et de la demande, ça vous sélectionne en permanence les plus compétitifs et ça vous fait crever en permanence les moins compétitifs. Le seul problème, c'est : qu'est-ce que vous faites de ceux qui crèvent? Si vous êtes dans une période où vous créez assez d'emplois pour leur faire gagner leur vie, etc., ce n'est pas dramatique. Mais dans une période où ce petit jeu de fous vous a déjà fabriqué 10 % de chômeurs dans les pays développés et 20 à 30 % dans les pays en développement, vous vous rendez bien compte que ça n'a pas de sens. Et ils ne veulent rien comprendre, à l'OCDE. En 1970, je bossais pour l'OCDE, j'étais au bureau d'études.

CA Vous étiez le mouton noir, à l'époque?
MM Non, pas du tout. Quelqu'un qui se serait amené et qui aurait proposé de faire du libre-échange agricole mondial ou encore que le développement agricole, dans les pays développés, pût se passer d'une politique de prix et de structure – que ce soit la vôtre ou la nôtre – à l'OCDE, on l'aurait traité de fou, on ne l'aurait jamais embauché. De toute façon, ça ne venait à l'idée de personne. On a commencé à parler de libre-échange avec les plans d'ajustement structurel des années 1980, ainsi qu'avec le cycle d'Uruguay et les accords de Marrakech. Alors qu'aujourd'hui, à l'OCDE, on n'embaucherait pas quelqu'un qui dirait : « Le libre-échange agricole, c'est de la connerie. » S'il dit ça, il perd son poste. À l'OCDE, le libre-échange agricole, c'est le consensus interne, même si ce n'est pas forcément l'idée de tous ceux qui travaillent pour cette organisation.

CA La crise alimentaire et agricole contemporaine a des conséquences graves. Que proposez-vous?
MM Dans le monde, trois milliards de pauvres se privent plus ou moins de nourriture. Deux milliards souffrent de maladies nutritionnelles, 950 millions souffrent de sous-alimentation chronique et 9 millions en meurent chaque année. De ces pauvres et sous-alimentés, 70 % sont des ruraux. Les 30 % restants sont des ruraux ayant quitté la campagne pour la ville. La population agricole mondiale s'élève à 2,7 milliards de personnes. Un milliard d'entre elles travaillent uniquement avec des outils manuels et cultivent moins d'un hectare. L'offre et la demande, ça fonctionne. C'est très désagréable, mais ça fonctionne. Ce qu'il faut, c'est soutenir les agricultures les plus marginales du monde, car les bas prix affament. Il faut réduire les écarts. Il faut des politiques de développement des agricultures paysannes.
 
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