Entretiens
Pierre Cadoret, infographiste à La Coop fédérée, et sa conjointe, Yolaine Villeneuve, ont sillonné les routes du delta du Mékong en novembre dernier. Accompagnés par Samuel Laurin et Nguyên Van Hoang de SOCODEVI, ils voulaient mieux comprendre le rôle de SOCODEVI auprès de collectivités vietnamiennes et les attentes de celles-ci. Compte rendu.
Le pitaya (fruit du dragon). Grâce à l'utilisation de lumière artificielle, la coop Thâm Vu arrive à obtenir trois ou quatre récoltes de pitayas par an, au lieu d'une seule.
SOCODEVI mise sur la création et le renforcement d'organisations de type associatif en milieu agricole grâce au transfert du savoir-faire canadien. En 2001, elle entamait un programme d'appui au secteur agricole dans l'une des provinces les plus pauvres du sud du Vietnam, Soc Trang, qui touchait 16 communes et quatre districts du delta du Mékong.

Une des premières actions de SOCODEVI au Vietnam a été d'instaurer les mécanismes d'un fonds de prêts rotatifs, un crédit que le producteur doit rembourser à son association, qui l'utilise par la suite pour un autre producteur. L'investissement de SOCODEVI a fourni le capital de démarrage dont des familles rurales avaient besoin pour améliorer leur production et générer de nouveaux revenus. Au total, environ 5000 familles ont augmenté leurs revenus de façon significative et près de 4000 familles d'agriculteurs ont vu leurs actifs productifs croître de près de deux millions $, ce qui a eu pour effet d'augmenter la richesse dans toute leur collectivité.

Une autre initiative parrainée par SOCODEVI est devenue un exemple de réussite : la création d'Evergrowth. Cette coopérative laitière, reconnue dans tout le pays et qui compte près de 1000 familles membres, a suscité l'intérêt des populations locales pour les regroupements en mode coopératif.

Au départ, le modèle coopératif ne jouissait pas d'une bonne réputation auprès des Vietnamiens, car pour eux, la coopération s'apparentait à l'économie planifiée. La réintroduction du modèle coopératif par SOCODEVI s'est effectuée lorsque le régime communiste est devenu plus souple, permettant l'émergence d'initiatives autres que gouvernementales.

La moto, le principal moyen de locomotion au Vietnam, est également utilisée pour transporter les récoltes.
Le président de la coopérative productrice d'ananas Quyêt Thang, espère qu'en offrant ses fruits de haute qualité dans un emballage attrayant, il arrivera à percer dans les supermarchés.
Nguyen Thi Xinh est unbel exemple de l'esprit coopératif. Ayant réussi à implanter une nouvelle variété plus performante de manguier, elle a reproduit ces arbres et fournit ses voisins.
Les avantages de la coopération ont vite incité les producteurs à s'engager :

• Prix de gros pour l'engrais et les pesticides, le matériel agricole;

• Fruits achetés par la coopérative à meilleur prix;

• Embauche des membres de la famille des sociétaires dans les installations de la coop;

• Préparation du terrain pour la culture;

• Irrigation;

• Transformation primaire (séchage du cacao);

• Service de récolte, d'épandage;

• Frais de certification (Viet GAP1, GlobalGAP2 ou bio).

Les coopératives se sont aussi engagées dans leur collectivité selon le septième principe de la coopération (engagement envers la communauté) : construction du toit d'un centre communautaire, réfection ou création de routes, approvisionnement en eau potable, électricité, microcrédit sont autant de services qui profitent aux membres et à la collectivité.

Le modèle coopératif réalise même une percée importante dans la coopérative Hoã Thuãn. Ce regroupement de 122 membres, situé dans la province d'An Giang, veut passer de la culture familiale de lopins de riz à une culture centralisée et collective. Les sociétaires estiment pouvoir produire plus et mieux, à moindre coût.

Certains principes coopératifs demeurent toutefois flous au Vietnam. Les rôles de directeur et d'administrateur sont parfois confondus, voire occupés par les mêmes personnes. De même, plusieurs coopératives versent les ristournes selon le capital de départ investi, plutôt que selon l'usage.

Maxime Prudhomme, chargé de programme chez SOCODEVI, est toutefois confiant. Une nouvelle loi sur les coopératives a été adoptée en novembre 2012 et SOCODEVI a participé à cette révision qui s'appuie sur des principes et des valeurs coopératives. Ainsi, la coopérative de producteurs de cacao Cho Gao, dans la province de Tiên Giang, et les coopératives productrices de riz de Hoã Thuãn et Thành Lôi ont récemment revu leur mode de versement des ristounes.

Les coopératives du Vietnam s'en tirent plutôt bien en matière de production. Le conseiller en développement coopératif chez SOCODEVI, Nguyên Van Hoang, explique que le gouvernement vietnamien a mis sur pied des structures d'appui à l'organisation coopérative, comme les Alliances coopératives provinciales (PCA) et leur pendant national, l'Alliance coopérative vietnamienne (VCA). Les coopératives peuvent également bénéficier du soutien du Département d'agriculture et de développement rural pour l'encadrement technique : culture, fertilisation et pesticides. La région est fertile et diverses méthodes de culture, notamment l'utilisation de lumière artificielle pour la production fruitière, ont accru les rendements.

L'aspect organisationnel se structurant peu à peu, les sociétaires s'inquiètent désormais d'assurer le développement de leur coopérative et sa pérennité. Plusieurs coopératives ne disposent pas des capitaux nécessaires pour améliorer leur production et bâtir des relations d'affaires profitables avec les clients. C'est le cas de la coopérative de Cho Gao, dont la production mensuelle de 10 tonnes de cacao est écoulée à 80 % sur le marché international, principalement chez Cargill. Son principal défi est d'offrir aux membres des services à bas prix, tout en maintenant un bon niveau de rentabilité pour assurer son développement. La coopérative espère posséder suffisamment de capital pour attendre de vendre lorsque le prix est bon et ainsi réaliser des bénéfices intéressants pour ses membres. Ces espoirs sont permis, puisque la culture du cacao est en pleine croissance. Le Vietnam vise à produire 50 000 tonnes de fèves fermentées en 2020 (10 fois sa production actuelle).


On note peu de mécanisation dans les cultures, ce qui a l'avantage de faire travailler plus de gens.

Lors de chaque rencontre, Nguyên Van Hoang, de SOCODEVI, devait traduire les questions et les réponses de chaque intervenant, et ce, en plus d'étudier les besoins des coopératives visitées.
De gauche à droite : Nguyên Van Hoang, conseiller en développement coopératif; Nguyen Thi Tuyet Nuong, secrétaire-réceptionniste; Samuel Laurin, consultant en développement d'entreprises coopérative; Yolaine Villeneuve et Pierre Cadoret.
C'est aussi le cas de la coopérative productrice d'ananas Quyêt Thang (328 membres), qui est toujours à la recherche de débouchés intéressants pour ses fruits. Bien que 10 % de sa production (300 ha d'ananas) soit certifiée Viet Gap et qu'elle ait gagné des prix pour la qualité de ses produits à trois reprises, ses prix de vente sont faibles. La coopérative envisage la transformation pour améliorer ses revenus – fabrication de jus, vente de fruits en morceaux, emballage de fruits de haute qualité –, mais cela exige des moyens pour percer dans les grandes chaînes ou à l'étranger.

Pour sa part, la coopérative Tan Thanh travaille à mettre en place certaines infrastructures, comme des chambres froides qui permettraient une meilleure conservation des fruits et de meilleures possibilités de débouchés. Une de ses membres, Nguyen Thi Xinh, a implanté une variété de manguiers plus performante. Elle explique qu'en passant de la production de riz à celle de fruits, ses conditions de vie se sont améliorées, car selon elle, le rendement des fruits est de quatre à cinq fois supérieur à celui du riz. Certaines coopératives ont pourtant le vent dans les voiles. La coopérative Thâm Vu, dans la province de Long An, est le plus gros producteur de pitayas (fruits du dragon) de la région du Mékong, avec 70 membres. Ses marchés d'exportation sont multiples (États-Unis, France, Singapour, Japon, Chine, Thaïlande, Canada). Elle cherche surtout à enrichir sa banque de contacts et à mieux positionner sa distribution, particulièrement en créant des liens d'affaires avec d'autres coopératives dans les pays où elle exporte. L'accès aux rayons des grandes chaînes d'alimentation vietnamiennes et la valorisation des produits sous certification sont des défis que connaissent aussi les Vietnamiens. Même la coopé­rative productrice de pitayas, qui exporte avec succès, avoue sa difficulté de vendre au Vietnam et se plaint du peu d'intérêt des supermarchés. Maxime Prudhomme considère d'ailleurs que les actions futures de SOCODEVI devront porter à renforcer les aptitudes en mise en marché de produits des coopératives vietnamiennes. SOCODEVI continuera donc de collaborer au développement du modèle coopératif pour permettre aux producteurs d'envisager l'avenir avec optimisme.

Avec quatre millions d'hectares, le delta du Mékong représente 12 % du Vietnam, et ses 18 mil­lions d'habitants, 19,6 % de la population. C'est l'une des plus grandes et plus fertiles zones agricoles du pays, et la plus importante région de production agroalimentaire. Une bonne partie (70 %) de cette production est exportée. États-Unis, Chine, Japon, Singapour, France sont les principaux acheteurs de pitayas (fruits du dragon), mangues, goyaves, agrumes et ananas, sans oublier le cacao et le riz.

De 2001 à 2010, l'agriculture de la région s'est développée rapidement. Le gouvernement a établi des zones spécialisées de production pour les principaux produits cultivés. L'État fournit du soutien technique aux agriculteurs, des prêts pour de la machinerie et a amélioré les infrastructures de transport et d'irrigation, deux facteurs essentiels au développement d'une économie agricole solide. Des données récentes, présentées lors de la tenue du forum The Mekong Delta Economic Cooperation – Tiên Giang 2012, indiquent que la valeur de production de l'agriculture est passée de 56 milliards de dôngs (2,8 millions $ CA) en 2001 à 101 milliards de dôngs en 2010, une hausse de 6,9 % par an (1 $ CA = 20 000 dôngs).
(Source : Le Courrier du Mékong, 5 décembre 2012)

SOCODEVI n'apporte pas son expertise qu'aux producteurs agricoles. Elle favorise également le renforcement des compétences des personnes engagées dans le développement de coopératives, comme c'est le cas pour la coopérative étudiante Youth Co-op, de l'Université des sciences sociales et humaines de Hô Chi Minh-Ville, récemment mise sur pied. Les administrateurs de cette coopérative ont profité de conseils en gestion, en commercialisation et en bonne gouvernance, grâce à l'appui de Samuel Laurin, de SOCODEVI, et de Laurent Dumais, administrateur chez Coopsco. Ils ont ainsi pu élire leur premier conseil d'administration et planifier leurs activités pour répondre aux besoins des étudiants.

 
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