Entretiens
La saison des sucres tire à sa fin. Dans le rang Saint-Jacques de la municipalité du même nom, les cabanes rejettent des volutes de vapeur d'eau, autant d'indices que les bouilleurs sont à l'œuvre. Mais que se passe-t-il chez Gilbert Beaudoin ? Aurait-il clos sa saison ? Du tout. Il fait maintenant bouillir l'eau de ses 18 000 entailles avec un tout nouvel évaporateur… à l'électricité.
Acériculteur à temps plein, Gilbert Beaudoin dispose d'un équipement moderne pour bûcher mécaniquement dans ses boisés et effectuer du chaulage à forfait. Quand on lui a proposé l'évaporateur Écovap, de la société princevilloise Tôle Inox, il a fait confiance à ses interlocuteurs et a pris le plus grand modèle. Mais il n'a même pas pu ouvrir le couvercle de cet évaporateur – alors en instance de brevet –, qui se distingue par son système de recyclage de la vapeur pour économiser l'énergie.

Vision du concepteur
C'est un procédé énergivore que d'évaporer l'eau d'érable (2 °Brix) pour en faire du sirop (66 °Brix). Jusqu'ici, une bonne partie de l'énergie apportée par la combustion du bois ou du mazout (0,8 litre de mazout par litre de sirop) était perdue par la vapeur évacuée par la cheminée. « Déjà en 1965, quand je suis débarqué au Québec, j'avais constaté le désastre énergétique que constituait la fabrication du sirop, raconte Michel Bochud, professeur de technologie physique au cégep de La Pocatière. Mais à cette époque, l'énergie ne coûtait pas cher. Ce n'est que plus tard, en 2004, que j'ai imaginé comment il serait possible d'aspirer la vapeur, de la pressuriser légèrement et de la faire recirculer pour contrer la perte thermique. » À 6 lb de pression, la vapeur peut atteindre une température de 109 °C, juste ce qu'il faut pour faire bouillir l'eau d'érable.

L'énergie provient donc plus de la conden­sation de la vapeur d'eau (restitution d'énergie par le changement d'état) que de la source électrique – 99,9 % de l'énergie d'évaporation est récupérée en énergie de condensation. « C'est de la bonne physique, l'application de vieux principes de thermo­dynamique », assure Michel Bochud.

Dans l'Écovap, des éléments électriques sont disposés sous les bassines à fond plat. Chauffée, l'eau d'érable laisse échapper de la vapeur; une fois condensée, celle-ci libère son énergie dans des tubulures immergées dans le précieux liquide à bouillir, qui prennent le relais des éléments électriques. Puisque l'évaporateur est sans combustion, il n'y a pas d'émission de gaz à effet de serre, pas de suie dans la cheminée et… plus de cheminée du tout ! Une fois la vapeur d'eau passée de l'état gazeux à liquide, l'eau bouillante sert une dernière fois, par l'entremise d'un échangeur à plaque, à réchauffer jusqu'à 90 °C l'eau d'érable, qui arrive typiquement à la cabane à 2 °C. La vapeur ainsi refroidie, devenue de l'eau distillée, peut servir à nettoyer l'équipement. « La seule énergie qu'on ne récupère pas – et c'est voulu – est celle du sirop qui sort de l'évaporateur, parce que les acériculteurs préfèrent filtrer ou mettre en conserve à chaud », explique Michel Bochud.

Un projet de longue haleine
Le tout a commencé lors de portes ouvertes, en 2012. « Quand Michel Bochud nous a contactés, Gilles Lamontagne et moi, en juin 2004, l'idée était trop belle pour être vraie », se remémore David Bédard, diplômé de 1996 du programme de technologie physique, ancien étudiant de Michel Bochud et maintenant employé de Tôle Inox. La rencontre aura même offert un premier plan – dessiné, comme dans les films, à l'arrière d'un napperon de restaurant ! Puis, de montages expérimentaux en prototypes, une version plus performante de l'Écovap est élaborée et testée dans une érablière de Princeville au printemps 2012, après huit ans d'intenses cogitations. L'évaporateur, dont la conception a coûté dans les sept chiffres, est aujourd'hui breveté, mais même en bénéficiant de cette protection juridique, Michel Bochud craint les imitations frauduleuses.

À ce jour, l'Écovap se décline en quatre capacités, allant de 77 à 334 gal (350 à 1520 L) d'eau à l'heure. Les systèmes électroniques permettent de faire fonctionner l'appareil les yeux fermés : commande automatique de coulée, gestion des alarmes, asservissement du préchauffage, arrêt instantané… Une simplicité d'utilisation désarmante, à l'image des intuitives et conviviales tablettes électroniques, se plaît à dire le physicien Bochud, qui rappelle que « faire simple » est bien souvent compliqué ! Justement, la prochaine étape sera de connecter l'évaporateur aux tablettes et téléphones multifonctions.

Le panneau de commande électronique est bien garni, ce qui rend l'évaporateur très autonome.
Un évaporateur sans cheminée ? L'Écovap aspire, pressurise légèrement et fait recirculer la vapeur d'eau pour faire bouillir l'eau d'érable.
Et la qualité du sirop ?
L'équipe de conception a fait analyser le sirop issu de l'évaporateur par le Centre Acer. Sur la base des analyses effectuées, les propriétés physicochimiques et sensorielles des échantillons de sirop d'érable se retrouvaient à l'intérieur des fourchettes documentées par la littérature. En outre, l'impossibilité de brûler les bassines en rassurera plus d'un (l'appareil est l'illustration parfaite du principe du bain-marie, sans possibilité de caraméliser, brûler ou carboniser les sucres).

Avantages et économies
Au printemps dernier, 11 unités de l'Écovap étaient en fonction : 3 au Nouveau-Brunswick et 8 au Québec. Gilbert Beaudoin fut le premier dans sa région à se munir de cet appareil. « Ça m'a coûté environ 100 000 $ pour l'évaporateur et les modifications au bâtiment, évalue l'acériculteur de Saint-Jacques. Le système devrait se payer de lui-même en six ans. » Il estime que les économies annuelles s'élèveront à 17 000 $, compte tenu de la réduction des dépenses en énergie et en salaires ainsi que de l'amélioration en ce qui a trait au classement du sirop.

« Le prix de l'énergie peut toutefois augmenter fortement dans l'avenir, déclare l'agroéconomiste de la Fédération des producteurs acéricoles, Jean-Pierre Bellegarde. L'énergie est un élément inévitable du coût de production, et si on peut compresser ce poste budgétaire, c'est intéressant. Le sirop pourrait alors devenir un produit à valeur ajoutée plus abordable. Et c'est sans compter les possibles crédits d'émission de gaz à effet de serre d'un éventuel marché du carbone. »

À l'heure où certains se demandent ce qu'il vaudrait mieux faire pour utiliser judicieusement les surplus d'hydroélectricité, il ne faudra pas compter sur les propriétaires d'Écovap pour faire fondre ceux-ci !
 
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