Entretiens
Les canneberges brillaient d'un rouge étincelant sous le soleil d'automne lors de la visite du Coopérateur agricole aux Atocas de l'érable, à Notre-Dames-de-Lourdes. Dans les champs du propriétaire, Pierre Fortier, il suffit de se pencher et de pousser du doigt les branches pour cueillir le fruit à pleines mains. Sous la dent, la canneberge explose d'une belle acidité avant de laisser la place à un éventail de saveurs subtiles.
Pierre Fortier est lui-même tombé sous le charme de ce petit fruit depuis belle lurette, ce qui fait de lui un des pionniers de la production au Québec. Il a délaissé, en 1994, la production de fraises et de framboises pour se lancer dans celle de la canneberge, avec son épouse, Josée Poisson. Son entreprise s'étend aujourd'hui sur près de 325 hectares (800 acres). Elle est divisée en trois fermes, dont une gérée avec son frère Marcel et une autre par ses deux fils, Charles et Michael.

Contrairement aux idées reçues, la canneberge ne pousse pas dans l'eau. Les champs sont inondés uniquement pour favoriser la récolte, l'eau amenant le fruit à la surface.
Une entreprise florissante
À bord de son camion, Pierre Fortier nous offre un tour du propriétaire. Des champs à différents stades défilent, certains prêts à récolter et d'autres inondés depuis peu. Une batteuse racle les plants, ce qui fait remonter le fruit à la surface, alors que dans un autre champ des employés s'activent à diriger les fruits vers la pompe qui les déverse dans un convoyeur, lequel les achemine jusqu'aux camions. Ces derniers effectuent d'incessants allers-retours vers le bâtiment où le fruit est entreposé dans des bassins avant d'être lavé, trié, mis en boîtes et dirigé vers l'usine de congélation. Commencée vers le début octobre, la récolte s'étale sur près d'un mois, à raison de quatre champs par jour.


Pierre Fortier s'applique à améliorer sans cesse son entreprise depuis ses débuts, ce qui a valu aux Atocas de l'érable de remporter des médailles de bronze et d'argent de l'Ordre national du mérite agricole. Il pose dans un champ de canneberges Crimson Red, une variété mise au point par l'Université du Wisconsin et qui pourrait produire de 40 à 50 % plus que la Stevens, variété composant 80 % de la production actuelle.

Les Atocas de l'érable ont agrandi leurs bassins en 2013, ce qui leur permet de traiter la production de plusieurs autres producteurs de la région.
En plus de sa propre récolte, l'entreprise Les Atocas de l'érable recueillent celle de producteurs de la région, grâce à ses bassins agrandis en 2010. Les entrepôts ont aussi pris de l'ampleur pour accueillir davantage de camions et satisfaire aux volumes de plus en plus élevés de fruits traités sur place. Ces revenus s'ajoutent à ceux que l'entreprise tire de la vente de boutures de plants de canneberge, qui représente la moitié de son chiffre d'affaires.

Le succès de l'entreprise s'explique aussi par le soin que les propriétaires portent à leurs champs. Il suffit de suivre M. Fortier : il sait si les champs ont été arrosés pour éviter le gel, où se trouvent les nouvelles variétés, lesquels doient être améliorés, etc. Il est d'ailleurs à l'origine d'une nouvelle planteuse, qui a permis de réduire un travail qui sollicitait 25 personnes pendant une journée et peut maintenant être effectué par quatre personnes en seulement quatre heures.

L'entreprise fait aussi affaire avec différentes universités, dont Laval, McGill et celle du New Jersey. Cinq nouvelles variétés sont à l'essai aux Atocas de l'érable, dont la Crimson Red : plus sucrée et plus rouge, elle atteint la maturité dès septembre et devrait produire de 40 à 50 % plus que la variété la plus connue, la Stevens. Ce n'est donc pas étonnant d'apprendre que Les Atocas de l'érable ont obtenu une médaille d'argent et une médaille de bronze de l'Ordre national du mérite agricole.

Canneberge et sirop d'érable,
même terroir
La récolte est rapidement traitée afin d'être acheminée le plus rapidement possible vers les entrepôts de congélation.
Bastion de la production de sirop d'érable dans la province, la région regroupe la majorité des 75 producteurs de canneberges au Québec. La raison ? Les terres sablonneuses, tout à fait adaptées à la culture du fruit, qui requiert des sols au pH acide et seulement deux millimètres de pluie par jour. Ces conditions ont incité de plus en plus de gens à se lancer dans la production de canneberges, qui devrait s'élever en 2013 à 68 millions de kilos (150 millions de livres), alors qu'elle était à peine de 1,4 million de kilos en 1994. Et ce n'est pas fini, croit Pierre Fortier. Puisqu'il faut attendre trois ans avant que les plants ne produisent, certains champs ne seront récoltés que dans quelques années, ce qui fera s'élever la production à plus de 90 millions de kilos d'ici 2015-2016.

Et qui dit région de l'érable dit aussi Citadelle, la coopérative regroupant plus de 1860 producteurs de sirop d'érable, active également dans la transformation de canneberges depuis l'achat de La Maison Bergevin, en 2011. La coopérative accueille également des producteurs de canneberges, qui ont obtenu le statut de membres.

Pierre Fortier siège lui-même au conseil d'administration de Citadelle. Son père y a siégé pendant 25 années, dont une dizaine comme président. La famille Fortier exploite depuis quatre générations une érablière de 5000 entailles. Selon le propriétaire des Atocas de l'érable, les producteurs de canneberges auraient avantage à s'inspirer des démarches entreprises depuis les années 1970 pour favoriser la commercialisation du sirop d'érable, ici et ailleurs, avec le succès que l'on connaît.

Les deux produits ont aussi la particularité d'être distinctifs. « On ne cultive pas de la canneberge partout, comme on peut retrouver du porc, du bœuf ou de la volaille ailleurs sur le globe. C'est une production propre à la région. Il faut en tirer parti », note M. Fortier. Le Québec est en effet le principal producteur de canneberges au Canada et il se situe au troisième rang mondial. Les États américains du Wisconsin et du Massachusetts occupent les premières places.

Faits pour s'entendre
M. Fortier fonde beaucoup d'espoir sur l'association entre Citadelle et les producteurs de canne­berges. Il dit avoir contacté la coopérative dès qu'il a su qu'elle achetait La Maison Bergevin. « La force de Citadelle, c'est sa mise en marché », fait-il valoir. Le producteur entrevoit un bel avenir pour la canneberge, ce qui explique sa volonté d'être actif au sein de la coopérative pour contribuer au développement de ce petit fruit. Car même si la canneberge a connu une croissance impressionnante depuis les années 1990, celle-ci ne s'est pas faite sans heurt. La faillite de partenaires commerciaux a échaudé Les Atocas de l'érable, sans parler de la fluctuation des prix. La récolte record de 2012, au Québec et aux États-Unis, a provoqué une dégringolade des prix bien en deçà des coûts de production. Si la situation devait perdurer, la survie des plus jeunes entreprises de ce secteur serait compromise.


Les Atocas de l'érable, une ferme pionnière au Québec dans la production de canneberges, fêtent cette année leurs 20 ans de fondation.

Citadelle et l'Association des producteurs de canneberges explorent certaines voies de solution. Entre autres, les producteurs pourraient exercer une espèce d'autorégulation sur les prochaines récoltes, question de faire remonter les prix, une stratégie utilisée avec succès par les Américains au tournant des années 2000, explique M. Fortier. Il indique d'ailleurs que cette option est aussi étudiée par nos voisins du Sud. Il serait même question d'inclure les producteurs québécois, leur poids sur le marché étant devenu incontournable. Selon ce producteur, il serait assez facile de restreindre la production. Moins de fertilisant et moins de pollinisation – des postes de dépenses très élevés – suffiraient à diminuer les récoltes. « D'autres secteurs limitent leur production, que ce soit le lait ou les œufs, ce qui finit par bénéficier à tous », rappelle-t-il.

La pérennité de l'industrie
Une quarantaine de personnes viennent prêter main-forte au moment de la récolte, un travail qui peut s'avérer difficile quand le temps est froid et pluvieux.
Le producteur est aussi tout à fait au diapason de la stratégie marketing de Citadelle. Cette dernière a dévoilé sa nouvelle image, qui mise sur la qualité et la pureté de ses produits, lors de la dernière assemblée annuelle, en juin. Ce concept se retrouve déjà dans les produits de La Maison Bergevin, explique Pierre Fortier en montrant un sachet de canneberges séchées de marque Inü. « Contrairement aux autres produits semblables sur le marché, la canneberge a été séchée entière et on la retrouve telle quelle dans le sachet. Cela donne un produit plus goûteux et de meilleure qualité. » Il s'agit d'un produit haut de gamme, admet le producteur, qui voit là un avantage. « Il faut pouvoir trouver un créneau et le développer pour connaître du succès ».

La pérennité des Atocas de l'érable est assurée. Les fils Fortier, Charles et Michael, sont actifs à des niveaux distincts dans l'entreprise. D'autres projets devraient venir à terme l'an prochain, comme l'usine de congélation dans le parc industriel de Plessisville, un investissement de cinq millions de dollars. En plus de récolter leur propre production, Les Atocas de l'érable comptent prêter main-forte à d'autres producteurs de canneberges ainsi qu'à des producteurs de bleuets.

L'entreprise envisage-t-elle de concourir en 2016 pour la médaille d'or de l'Ordre du mérite agricole ? « On verra. Ce sera une décision de famille », indique Pierre Fortier.

Le Centre d'interprétation de la canneberge

Ouvert depuis maintenant 17 ans, le Centre d'interprétation de la canneberge s'active à mieux faire connaître ce petit fruit, qui gagne de plus en plus d'adeptes grâce à ses vertus pour la santé. Le centre, situé à Saint-Louis-de-Blandford, offre de la mi-septembre à la mi-octobre une série d'activités, qui vont de la visite de la plus grande cannebergière au monde (325 hectares – 800 acres) à la vente de produits de la canneberge, en passant par les démonstrations culinaires. Un des défis est d'ailleurs d'apprendre aux gens comment cuisiner le fruit. « J'imprime chaque jour des centaines de copies de recettes pour les visiteurs, qui confient vouloir en donner à leur famille », raconte la coordonatrice du centre, Isabelle Le Duc. Elle souhaiterait d'ailleurs que les gens fassent de leur visite dans la région une activité régulière, comme la cueillette de pommes. « Nous avons déjà nos habitués, mais nous aimerions nous faire mieux connaître, surtout auprès des jeunes », dit Mme Le Duc.

 
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