Entretiens
Par Hélène Cossette
Les coopératives ne sont pas à l'abri de dérives pouvant entacher leur réputation. Mais en entreprenant une démarche basée sur l'éthique, elles mettent toutes les chances de leur côté pour faire d'elles des partenaires d'affaires exemplaires. Voici trois démarches qu'ont entreprises La Coop fédérée, Olymel et la Fédération des coopératives funéraires du Québec.

La démarche éthique
de La Coop fédérée

« Si on voulait faire valoir que les coopératives ont une meilleure éthique dans le cadre de l'Année internationale des coopératives, il nous fallait d'abord comprendre comment l'éthique était appliquée chez nous », explique le président de La Coop fédérée, Denis Richard.

En 2010, à la demande du conseil, La Coop fédérée a donc fait appel à Guberna, une société-conseil spécialisée dans le domaine de la gouvernance responsable, afin de réaliser un diagnostic sur sa culture, sur ses politiques et sur les pratiques de ses administrateurs, gestionnaires et employés en matière d'éthique et de déontologie. Son grand constat : la culture de l'entreprise était effectivement très humaniste, mais il y avait quelques faiblesses sur le plan des outils, notamment du côté de la clarté des valeurs, des règles de conduite et des modes de rémunération.

Ainsi a été entrepris un premier travail d'arrimage des trois jeux de valeurs qui coexistaient dans l'organisation. « Employés, dirigeants ou sociétaires, nous avions tous des valeurs semblables, remarque Denis Richard. Mais jusqu'à tout récemment, elles étaient exprimées de différentes façons. »

Quatre valeurs ont émergé de l'exercice : l'honnêteté, l'équité, la responsabilité et la solidarité.

Pour le président, ces valeurs ne sont pas qu'une façade. « Elles traduisent notre façon de vivre la coopération et nous voulons qu'elles suscitent un véritable engagement dans l'entreprise », lance-t-il.

C'est notamment pourquoi la « prière du coopérateur », qui était récitée au début de chaque rencontre du conseil d'administration, a récemment cédé la place à une réflexion coopérative qui rappelle ces valeurs. « Ce changement n'est pas le résultat du débat actuel sur la laïcité, tient à préciser le secrétaire général, Jean-François Harel. Notre réflexion a commencé bien avant. L'objectif du conseil était d'avoir un moment de réflexion plus universel faisant appel à l'engagement des administrateurs et au respect de valeurs communes. »

« Ces valeurs traduisent notre façon de vivre la coopération »

Le président souhaite aussi que les employés appliquent ces valeurs dans leur quotidien. « On veut qu'elles deviennent une façon d'être dans toute l'entreprise, qu'elles influencent les comportements et les décisions, même stratégiques », résume-t-il.

Pour André Martin, professeur associé à l'IRECUS1, amener les gens à intérioriser des valeurs de manière à ce qu'ils adoptent d'eux-mêmes des comportements éthiques est un défi qui dépasse largement la mise en place de règles de conduite généralement prévues dans les codes de déontologie. « On le voit à la commission Charbonneau, remarque le philosophe de la coopération. Toutes les organisations en cause ont un code de déontologie, mais on se retrouve quand même avec des aberrations. »

Ce qui manque souvent, poursuit-il, c'est une volonté de s'attaquer au fait qu'à l'intérieur d'un cadre déontologique, des personnes doivent développer leur propre jugement éthique et faire des choix dans des situations parfois ambigües. « Au-delà du cadre, il faut outiller les personnes », croit-il.

Claude Lafleur abonde dans le même sens. « On n'impose pas des valeurs aux gens. On veut cependant que nos employés reconnaissent les valeurs de l'entreprise et que ces dernières aient la primauté au travail. Cela exige toute une démarche de sensibilisation et d'éducation ! » reconnaît le chef de la direction de la coopérative.

Lors de la Semaine de la coopération d'octobre 2013, une campagne de sensibilisation aux valeurs a été lancée. Intitulée La coopération en tête, les valeurs à cœur ! Parlons-en !, cette campagne fournira aux employés diverses occasions d'échanger sur les valeurs et l'éthique tout au long de l'année.

De plus, le processus d'évaluation annuel des employés comprendra désormais des critères relatifs aux valeurs. « Les gens seront évalués là-dessus, souligne Claude Lafleur. Et nous aurons des outils qui permettront de reconnaître les efforts qui sont faits à ce chapitre. » Le code de conduite des employés et le code d'éthique des administrateurs ont également fait l'objet d'une refonte majeure. Ils sont désormais intégrés dans un seul document : l'Alliance de travail.

« L'éthique n'est pas un but à atteindre, mais un chemin à prendre. »
                – Jacques Benoit


Sorte d'engagement entre La Coop fédérée et ses administrateurs et employés, l'Alliance de travail clarifie notamment les règles de conduite et y inclut la dimension éthique. Le document comporte aussi un guide de réflexion éthique pour aider les personnes à faire des choix qui tiennent compte des valeurs dans des situations qui sortent des balises prévues.

« Mon rôle comme chef de la direction est de faire en sorte que l'entreprise soit disciplinée par rapport à l'éthique », poursuit le gestionnaire.

Réflexion coopérative

La « prière du coopérateur », récitée au début de chaque réunion du conseil d'administration de La Coop fédérée, a cédé la place à une réflexion coopérative qui rappelle les valeurs adoptées par l'entreprise.

Fidèles à notre tradition coopérative, engageons-nous à contribuer pleinement à nos délibérations par une présence de qualité. Cherchons à écouter, à comprendre et à respecter les opinions qui seront émises.

Rappelons-nous à nos valeurs d'honnêteté, d'équité, de responsabilité et de solidarité et faisons en sorte que ces valeurs nous guident dans nos délibérations et dans nos prises de décision.

Pour lui, l'éthique passe beaucoup par l'exemple des dirigeants. C'est pourquoi les administrateurs et les gestionnaires de premier niveau ont été les premiers à recevoir la nouvelle Alliance de travail, qui entrera graduellement en vigueur d'ici l'automne 2014 pour l'ensemble du personnel.

« La démarche éthique de La Coop fédérée se veut évolutive, déclare Colette Lebel, directrice des affaires coopératives. Mais déjà, tout le monde dans l'entreprise connaît nos valeurs », se réjouit-elle.

Éthique et coopératisme

Selon l'Institut de recherche et d'éducation pour les coopératives et les mutuelles de l'Université de Sherbrooke (IRECUS), le coopératisme « fait surtout appel à une éthique engagée dans un processus d'identification de problèmes, de délibération et de décision en vue de trouver, au travers une série de valeurs reconnues, un résultat satisfaisant par et pour les gens eux-mêmes de façon démocratique. »


André Martin, Ernesto Molina et Michel Lafleur,
Le paradigme coopératif : proposition renouvelée
pour répondre aux attentes de la société
actuelle, Cahiers de l'IRECUS – janvier 2008, p. 5.

D'ailleurs, les coopératives affiliées à La Coop fédérée ont choisi d'adopter, comme réseau, ces mêmes valeurs à l'occasion de leur exercice de planification stratégique 2013. De plus, leurs dirigeants, de même que ceux des filiales et divisions de La Coop fédérée, ont pu profiter de la demi-journée de réflexion de l'assemblée générale 2014 pour se renseigner sur l'importance de se doter de valeurs et sur les différentes voies à suivre pour les mettre en action.

Selon André Martin, qui observe le milieu coopératif depuis plus de 10 ans, cette démarche marque le début d'une réflexion fondamentale à partir d'un cadre éthique renouvelé de la coopération. « La Coop fédérée est la première à le faire de façon consciente et à se demander comment réduire le décalage entre l'idéal coopératif et la pratique. Je trouve ça très digne. Je pense que ça peut faire boule de neige et montrer que la coopération n'est ni bancale ni folklorique. Qu'elle est au contraire une vision du monde qui n'a peut-être jamais eu autant de pertinence que dans le contexte actuel. »


Valeurs

Nos valeurs traduisent notre façon de vivre la coopération et guident nos comportements, nos conduites et nos prises de décisions tant dans la gestion des activités que dans la définition et le suivi des grandes orientations de l'entreprise.

Voici comment nous définissons nos valeurs :

HONNÊTETÉ
Chacun agit dans un souci constant de transparence, tant à l'intérieur de l'entreprise que dans ses relations avec les coopératives membres et les autres parties prenantes. Chacun se montre capable d'admettre ses erreurs, donne le crédit à qui il revient et cherche à éviter tout conflit d'intérêts.


ÉQUITÉ
Chacun, comme chaque groupe de travail, traite ses partenaires de manière juste et équitable. Nous croyons que chacun mérite de trouver sa place au sein du grand réseau La Coop, d'y être reconnu et de s'y développer.

RESPONSABILITÉ
Chacun assume pleinement sa fonction au sein de La Coop fédérée, notamment en veillant à la saine gestion du patrimoine collectif des membres, en s'assurant de bien remplir ses engagements individuels, mutuels et collectifs et de répondre de ses actes ainsi qu'en souscrivant aux objectifs du développement durable.

SOLIDARITÉ
Animés par un désir d'entraide, nous nous conseillons mutuellement dans la réalisation des objectifs et des projets communs. Nous travaillons ensemble dans une approche ouverte et cohérente et nous nous rallions aux décisions visant le bien commun de l'entreprise.



« On nourrit le monde »

C'est à la fois la nouvelle signature d'Olymel
et sa mission actualisée, motivée par
des valeurs d'intégrité, de respect et de confiance.
.

Ce sont plus que des mots, affirme Réjean Nadeau, président-directeur général d'Olymel. Notre volonté est de les vivre au quotidien et de faire en sorte qu'elles guident nos actions. »

Issu d'une réflexion amorcée par la direction au printemps 2013, le renouvellement de la mission et des valeurs d'Olymel a été mené avec le concours de ressources professionnelles externes, dont un éthicien de renom, René Villemure, et l'agence de publicité Morrow.

« Notre volonté est de vivre nos valeurs au quotidien et de faire en sorte qu'elles guident nos actions »

L'initiative a également mis à contribution plusieurs groupes d'employés dans toutes les régions du Canada, souligne le PDG, de manière à tracer un portrait précis de l'entreprise. Pour M. Nadeau, une telle démarche s'imposait à l'approche du 25e anniversaire d'Olymel, qui sera célébré en 2016. L'entreprise a connu une expansion fulgurante ces dernières années.

Établie dans cinq provinces canadiennes, cette filiale de La Coop fédérée compte aujourd'hui près de 10 000 employés et 17 usines de transformation de porc et de volaille. Avec l'acquisition en janvier 2013 de Big Sky Farms, en Saskatchewan, elle est aussi devenue le troisième producteur de porcs en importance au Canada. Exportant un peu plus de la moitié de ses produits de porc dans quelque 60 pays, son chiffre d'affaires annuel atteint maintenant près de 2,5 milliards $.

« Olymel s'est bâtie, au fil des ans, par une multitude de fusions et d'acquisitions, rappelle M. Nadeau. Notre réflexion nous a permis de donner une identité et une vision communes à des employés travaillant dans des entreprises dont les cultures étaient au départ très différentes les unes des autres. » Toute cette action a aussi amené Olymel à conclure que l'intégrité, le respect et la confiance étaient les trois valeurs les plus susceptibles de renforcer sa capacité à bien remplir sa mission de nourrir le monde.

L'équipe responsable de cette démarche a travaillé de près avec celle du marketing, qui était pour sa part chargée de repositionner l'image de marque d'Olymel. Selon les consultants, cette image, beaucoup trop modeste, ne véhiculait pas l'importance de l'entreprise auprès de ses différents publics internes et externes. « Nous avions des marques de commerce jouissant d'une grande notoriété – Olymel, Lafleur, Flamingo –, mais pas de signature d'entreprise, continue M. Nadeau. Nous avons réuni les deux équipes pour nous assurer de bien intégrer notre mission et nos valeurs à cette signature. »

Accompagné graphiquement par une image de la Terre piquée sur la célèbre fourchette du logo d'Olymel, le nouveau credo « On nourrit le monde » apparaîtra graduellement dans tous les outils de communication de l'entreprise, des cartes de visite à l'affichage extérieur des établissements, en passant par le tout nouveau site de l'entreprise au www.olymel.ca. Le programme de diffusion auprès du personnel prévoit pour sa part diverses publications et des rencontres dans toutes les usines. Lancées en décembre 2013 à l'occasion de la Journée Olymel, qui réunit chaque année près de 250 cadres de la société, la mission et les valeurs renouvelées ont reçu un très bon accueil. « Le niveau d'adhésion est très fort », se réjouit Réjean Nadeau.



Des décisions passées au filtre

D'abord conçu dans le cadre d'une formation pour aider les administrateurs à analyser les dilemmes auxquels ils doivent faire face, le « filtre de décision stratégique coopératif » de la Fédération des coopératives funéraires du Québec (FCFQ)
pourrait devenir un outil fort utile pour intégrer les valeurs
coopératives au processus décisionnel.
.

Dans l'esprit de notre bilan coopératif, explique Bernard Lefebvre, conseiller en coopération à la FCFQ depuis 16 ans, ce filtre se veut un instrument de référence pour que la prise de décision soit guidée par la mission, les orientations stratégiques, les valeurs et les principes d'une coopérative, en toute cohérence avec la réalité de son marché. » L'objectif de ce modèle particulier d'arbre décisionnel destiné aux administrateurs, poursuit-il, est d'assurer que « les bottines suivent les babines », tout en permettant à chacun de s'éduquer relativement aux éléments de distinction de sa coopérative.

Outre les éléments propres à chaque coopérative, le filtre comporte des questions qui ouvrent la discussion :
• Est-ce que le projet se rattache à la mission ? En quoi ?
• En quoi le projet met-il en action des valeurs et des principes de la coopération ?
• Est-ce que le projet s'inscrit dans une orientation stratégique convenue ?
• Quels sont les impacts sur les parties prenantes ?
• Y a-t-il des éléments de dilemme à tenir en compte ?
• Comment la communication de cette décision traduira-t-elle les valeurs en cause ?

L'utilisation de ce filtre exige cependant que le projet à l'étude soit bien étoffé et que les enjeux aient été cernés au préalable, convient M. Lefebvre. « Après, on le passe au tamis », illustre-t-il.

Pour lui, une représentation graphique du filtre devrait toujours être bien en vue lors des délibérations du conseil. « C'est une référence, mais pas une obligation pour chaque dossier », tient-il toutefois à préciser.

Car le risque, ajoute-t-il, c'est qu'en voulant être trop catégorique dans l'analyse, on ne soit plus capable d'en arriver à une décision.

« L'idée est de décrocher de l'angélisme. On vit dans la réalité. Les principes et les valeurs auxquels on adhère vont nécessairement se confronter dans l'analyse et nous pousser à faire des choix éclairés », soutient Bernard Lefebvre.

Par une application stricte du principe de transparence, par exemple, on pourrait choisir de tout dévoiler à un partenaire touché par une décision. « Mais ce serait là une excellente façon de tuer le projet ! fait-il valoir. Dans un tel cas, la discussion pourrait porter davantage sur ce qu'il est possible de communiquer et sur comment le faire à partir des valeurs et des principes. »

L'élaboration de ce processus décisionnel demeure toutefois embryonnaire. Pour l'instant, seule La Coopérative funéraire des Deux-Rives l'a expérimenté dans le cadre d'une formation en 2013 et d'un projet-pilote dans une situation réelle actuellement en cours.

« Nous en sommes au suivi », souligne le coopérateur, qui envisage néanmoins d'offrir une formation sur le filtre à l'ensemble du réseau des coopératives funéraires dès l'automne 2014.


L'utilisation du présent filtre de décision présume que le projet ou le sujet a été suffisamment étayé au préalable (clarté des objectifs, information et analyse pertinente, impacts économiques, pistes d'action principales et options, impacts globaux…).
 
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