Entretiens
Au fil des ans et des dossiers présentés au concours Prix Transfert de ferme La Coop, on commence à comprendre quels sont les ingrédients des transferts de ferme réussis : des pincées de patience, des millilitres de communication, des tasses d'organisation et des kilogrammes de confiance. Pour que le transfert s'opère avec succès, chaque ferme choisit ses ingrédients et expérimente sa recette en adoptant les recommandations d'intervenants spécialisés, en s'inspirant d'un voisin ou d'un ami qui est déjà passé par là, en assistant à des conférences où des cas fructueux sont relatés, en suivant des formations ou en lisant attentivement les bons coups rapportés dans des magazines agricoles, comme Le Coopérateur.
Les pages qui suivent décrivent justement trois exemples « exemplaires » de fermes laitières ayant passé le flambeau à leur relève. Trois modèles inspirants – ils sont mauricien, estrien et bas-laurentien – où les meilleurs ingrédients régionaux couplés aux meilleures recettes ont fait lever la pâte !

Qui plus est, en cette Année internationale de l'agriculture familiale, décrétée par l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture, le concours du Prix Transfert de ferme La Coop revêt une importance encore plus grande. La ferme québécoise, résolument familiale et à dimension humaine, est riche de valeurs qui dépassent les simples actifs financiers ou même le patrimoine : la solidarité intergénérationnelle, l'équité entre frères et sœurs, l'honnêteté entre cédants et accédants, l'altruisme envers les autres producteurs, la pérennité des biens familiaux, la perpétuation d'un mode de vie… Autant d'ingrédients à ajouter à ceux mentionnés plus haut pour les recettes de transferts les plus… délectables !



De la confiance à revendre et un côté fonceur, qu'on appelle aussi « entrepreneurial » : Pier-Luc Massicotte a pris à bras-le-corps la ferme qu'il a fondée avec son père, Roger.


Roger Massicotte, c'est l'homme clairvoyant capable de lire l'avenir dans les bottes de paille et les feuilles de chou. Fils le plus vieux de la bien connue famille Massicotte, de la Ferme Paul Massicotte et Fils, Roger était partie prenante de la ferme laitière familiale quand, il y a 25 ans, ses parents et lui ont eu à trouver une façon de générer plus de revenus pour offrir un gagne-pain décent à ses trois frères plus jeunes. « Nous aimions tous l'entrepreneuriat, mais nous ne pouvions pas tous avoir la passion des vaches laitières, explique Roger. Est donc née Massibec, une entreprise de culture et de transformation du chou. Pour ma part, j'étais plus attiré par la production laitière et les grandes cultures. »

Ce modèle de développement original a bien servi le clan Massicotte pendant 20 ans. Mais les enfants des enfants de Lise et Paul Massicotte cognaient à leur tour à la porte, dont Pier-Luc, fils de Roger. « Nos enfants vieillissaient aussi vite que nous et le moment est venu où il fallait nous demander comment faire à nouveau une place à la nouvelle génération. Nous devions trouver une façon satisfaisante d'impliquer les jeunes, car il ne faut pas se le cacher : ce sont des entrepreneurs nés ! L'idée, en 2009, a donc été de me retirer de l'entreprise familiale pour bâtir une autre ferme. » Bref, de quitter un actionnariat pour en créer un nouveau, en fondant au passage une nouvelle ferme laitière. Une bagatelle !

« Nous avons lancé Massicotte Holstein en 2009, mais ça faisait bien quatre ans que les plans de ferme étaient faits et déposés sur l'étagère ! Notre passion, c'est vraiment les animaux et la génétique de haute performance », expose Roger. Et pour cause : l'entreprise ne compte pas de machinerie et qu'un seul tracteur.

Et le climat relationnel avant-après entre les frères Massicotte ? « On ne se fera pas de cachette : quand on a envie de quitter une entreprise familiale où on a passé 30 ans de sa vie, les questions de sous viennent vite : que vaut ma part, part qui servira à démarrer une nouvelle entreprise ? Nous avons eu des discussions qu'on peut qualifier de "serrées", mais le tout dans un climat de bien vouloir pour accommoder tout le monde, pour être juste et équitable », soutient Roger. Pier-Luc corrobore : « C'est sûr qu'il y a eu certaines frictions avec mes oncles, mais aujourd'hui tout le monde se parle et on réussit même à faire des travaux à forfait ensemble. En somme, on a pris notre temps – cinq ans de réflexion, de réunions, de vives discussions –, sans forcer les choses. De plus, nous étions bien encadrés, notamment par mon frère Patrick, diplômé universitaire en administration des affaires et en finance, qui enseigne la gestion à l'Université du Québec à Trois-Rivières. »

La cohésion qui animait la famille Massicotte d'un côté du village de Champlain, en bordure du fleuve, se transpose maintenant entre Roger et Pier-Luc, dont la ferme se trouve de l'autre côté de la bourgade. Chaque matin, tous déjeunent à la ferme, y compris les deux employés guatémaltèques. On en profite pour faire le point sur les activités de la journée, de la semaine, du mois, et pour communiquer des informations glanées dans diverses conférences ou divers conseils d'administration où siègent l'un ou l'autre. Pier-Luc a notamment accès aux formations offertes dans le cadre du Fonds coopé­ratif d'aide à la relève agricole, un gros plus, selon lui.

Déjà, le troupeau Massico impressionne, avec ses 100 vaches en lactation et sa moyenne de plus de 11 000 kg. Tous mettent la main à la pâte : le père, le fils, la mère, Maryse Carré, qui initie sa belle-fille, Katrine Venne, designer d'intérieur, à la comptabilité de l'entreprise. Katrine, qui n'avait jamais visité de ferme laitière avant de rencontrer Pier-Luc et qui aujourd'hui n'échangerait pas sa vie pour une autre ! Et qui soutient Pier-Luc dans son rêve, devenu réalité, de s'établir. « C'est un homme d'action, déterminé et fonceur, et il fera tout pour arriver à ses fins », dévoile sa douce. Soulignons que c'est l'expert-conseil Juan-Pedro Sarramone, de La Coop Univert, qui assure le suivi technique auprès de l'entreprise.

Avec 15 EX et 41 TB dans l'étable, Pier-Luc rêve déjà à un titre de Maître-éleveur, son prochain but. Rien de moins pour celui qui, comme le dit Maryse, « sait depuis qu'il est dans mon ventre qu'il va reprendre la ferme » !

1. Ça connecte : une belle entente s'installe non seulement entre Pier-Luc et Roger, mais également avec les autres membres de la famille et les employés.

2. C'est la haute génétique qui passionne les Massicotte père et fils : le troupeau compte déjà 15 vaches classifiées Excellente.

3. Delphine, maman Katrine et grand-maman Maryse ont chaleureusement pris la pose sous un froid intense, devant la ferme rénovée et agrandie en 2009.

4. Même avec plus de 100 vaches à la traite, on donne une ration de foin aux animaux trois fois par jour. Dégage, l'ensilage !

5. Roger Massicotte est un visionnaire : il a su faire de la place à ses jeunes frères quand il était dans les affaires avec ses parents. Il a ensuite lancé une entreprise pour établir son fils.




Comme c'est maintenant la coutume depuis trois ans, une équipe de tournage a fait la tournée des fermes finalistes pour immortaliser – à raison de trois minutes par ferme – les méritants. Ces présentations vidéos seront diffusées en grande première à l'assemblée générale annuelle de La Coop fédérée – moment où sera connue la ferme gagnante du concours Prix Transfert de ferme – et seront ensuite accessibles sur les médias sociaux de La Coop.

Tout comme Victor et Hélène, Bruno et Stéphanie se sont rencontrés à l'ITA, véritable agence matrimoniale, selon Hélène !


Victor Carrier, c'est l'homme bon comme du bon pain le dimanche matin. Scolarisé et expérimenté (il a travaillé en financement et a occupé la vice-présidence de La Coop Purdel pendant 11 ans), Victor n'a toutefois pas qu'un sourire à offrir, mais aussi quelques phrases bien senties, comme : « Ceux qui ont repris des entreprises par défaut ne durent pas; seuls les producteurs qui ont la vocation et qui se donnent corps et âme restent en production » ou « La vraie retraite, c'est d'y aller à son rythme, ce n'est pas d'arrêter et de disparaître ! » La Ferme Vicari a été fondée en 1965 par le père de Victor, Philippe. En 1976, Victor et son épouse, Hélène Tanguay, passaient aux commandes de cette entreprise de Sainte-Luce en même temps qu'ils élevaient leurs quatre enfants. Parmi eux, Bruno, qui a – heureusement pour la pérennité de la ferme – la vocation.

« Les Carrier-Tanguay, ce sont des gens hyperhumains, drôles et travaillants, de bons vivants, toujours pleins de questions pour leurs conseillers, révèle leur experte-conseil, Élisabeth Carbonneau, de Purdel. Ils n'arrêteront jamais d'innover, ce qui est stimulant pour nous. » Et leur transfert ? « Il est immense ! »

Immense, le mot est juste. La famille a réussi à mener de front deux dossiers : celui du transfert en même temps que celui de la construction d'une nouvelle étable. En stabulation libre. Avec deux robots de traite. Avec un nouveau mode d'alimentation RTM entièrement automatisé. Même au champ, on ne se simplifie pas la vie chez Vicari, avec, en plus des cultures d'orge, d'avoine et de plantes fourragères, des ensemencements de canola et, pour une troisième année ce printemps, de lin, pour le projet de Route du lin de la MRC de la Mitis.

Le transfert de la Ferme Vicari, qui compte 70 vaches en lactation, s'est donc effectué rondement, en même temps que la construction de la nouvelle vacherie. Mais, fait remarquer Bruno, le transfert résulte d'années de collecte de données et de réflexion. Dès ses stages à l'ITA, campus de La Pocatière, l'homme d'aujourd'hui 28 ans en a profité pour joindre l'utile au profitable : son premier stage a été réalisé dans une ferme à stabulation libre avec salle de traite, et son deuxième dans une ferme laitière de la Loire-Atlantique, en France, où, dit-il, « j'ai pu découvrir de nouvelles philosophies ou façons de penser, pendant trois mois ».

La nouvelle vacherie a donc été construite comme un miroir, c'est-à-dire que s'il y avait une possibilité d'acheter du quota dans l'avenir, la superficie pourrait être doublée sans que cela nuise au reste des activités et sans devoir casser trop de béton. Deux robots occupent l'avant-scène et permettent, outre l'allégement des tâches par l'absence de la traite, « de pouvoir retourner en arrière pour constater nos erreurs et de mieux planifier la production à venir, tout en optimisant la gestion », commente Bruno.

Au chapitre des services-conseils, « nous avons procédé de la même façon que pour la construction du bâtiment : au lieu d'aller voir des produits, nous sommes allés voir des personnes pour écouter ce qu'elles avaient à nous proposer, pour constater leur manière de fonctionner, tout comme la compatibilité entre nos caractères. C'est important : il faut choisir son équipe de conseillers en fonction de ce qu'ils peuvent apporter pour nous amener plus loin, pour nous faire envisager des solutions nouvelles auxquelles nous n'avions même pas songé nous-mêmes. » Un exemple : pour l'élevage et les cultures, la ferme fait affaire avec un conseiller en agriculture biologique qui arrive à la ferme avec des idées nouvelles, avec un autre coup d'œil.

Son sens entrepreneurial, Bruno a pu le développer en exploitant, à l'intérieur même de la ferme, quand il avait 10 ans, de petits élevages de lapins et de poneys. La ferme compte d'ailleurs toujours des poneys et des chevaux, qui disposent de spacieux box à l'entrée de la nouvelle étable. De quoi contenter Stéphanie, la conjointe de Bruno, qui a étudié en techniques équines à l'ITA, mais qui s'initie à son rythme aux travaux avec les vaches… une autre sorte de mammifère !


Les chevaux passionnent non seulement Stéphanie, mais également son conjoint, Bruno, et sa belle-famille, qui en élèvent depuis toujours.


Avec deux robots et 70 vaches à la traite, les exploitants de la Ferme Vicari ne peuvent faire autrement qu'être efficaces et rigoureux quant à la gestion du troupeau.


Derrière la nouvelle laiterie et les bureaux, la nouvelle vacherie à stabulation libre ne comporte qu'un seul versant : on pourra plus facilement doubler les installations et prendre de l'expansion.


Julie et Jean-Philippe s'épanouissent dans une exploitation offrant les toutes dernières technologies. Dans les années à venir, ce sera néanmoins l'étable qui devra être retapée ou carrément reconstruite.


Christian Côté, c'est l'homme serein, animé d'une joie de vivre doublée d'une propension à jouir des plaisirs simples de la vie. Pour lui, les sacrifices consentis pour la continuité de la ferme sont dans l'ordre des choses, d'autant plus qu'il sait que Jean-Philippe sera prêt aux mêmes sacrifices pour ses enfants.

En 1982, le père de Christian, Léonard, lui avait fait don d'une large part de la ferme, fondée en 1941. « Pour moi, l'important, c'est de laisser aux autres. Même si je ne gagne pas le gros lot en vendant, ça ne me dérange pas. J'ai accompli quelque chose, j'ai transféré une entreprise. C'est là qu'est la vraie valeur. » Pour Jean-Philippe, la transmission du patrimoine familial est tout aussi importante. À preuve, il souhaiterait planifier le même modèle de retraite avec son successeur que celui qu'il a établi avec son père.

Grâce à une bonne planification stratégique – ces mots ne sont pas étrangers à Jean-Philippe Côté, qui préside La Coop des Cantons depuis 2011 –, les Côté ont étalé leur transfert sur cinq ans, et tout s'est déroulé naturellement, sans anicroche. Au passage, on a changé le nom de l'entreprise, de Ferme LJC Côté à Ferme Malaco.

Mais avant de songer à transférer, des mesures ont été prises pour moderniser la ferme et en améliorer l'efficacité et la rentabilité. En 2004, on a souscrit au contrôle laitier et on a commencé, en 2006, l'enregistrement officiel et la classification des animaux de race pure. La même année, on a remplacé les silos verticaux, effondrés l'année auparavant (voir le numéro de janvier du Coopérateur) par des silos-couloirs.

En 2007, on passait du salon de traite au robot, pour ainsi voir la moyenne de production augmenter de 23 à 39 litres de lait par vache par jour en l'espace d'une quinzaine d'années. Tout au fil de ces années, on informatisait la gestion et les activités, ce qui ne s'est pas fait sans heurt pour Christian, habitué aux registres papier. Jean-Philippe était de son côté rompu aux nouvelles technologies.

Lucie et Christian goûtent une préretraite pleinement méritée. La ferme, fondée par Léonard Côté en 1941, est prospère entre les mains de leur fils et de leur bru.
Puis, au fil des années du transfert graduel, la dynamique a changé. « Avec mon père, on bâtit maintenant ensemble l'entreprise plutôt que ce soit moi qui l'aide à bâtir la sienne », expose Jean-Philippe. Confiance mutuelle et communication, se sont les deux mots clés de la bonne entente père-fils.

Jean-Philippe a un bon bagage de connaissances, grâce à un diplôme en GEEA du cégep de Victoriaville. Il a aussi pu constater maintes façons de faire, tant en matière de production laitière que de transfert d'entreprise, lorsqu'il était employé de La Coop Prévert, de 2004 à 2006.

Justement, en matière de services-conseils, l'entreprise jouit d'une grande stabi­lité. La confiance que Christian porte à Jean-Philippe, et vice-versa, s'applique aussi à leur expert-conseil, Gérald Boivin, techno­logue, qui pratique sa profession depuis 23 ans et qui officie chez Malaco depuis 17 ans. Gérald a d'ailleurs servi, en quelque sorte, d'entre­metteur entre Jean-Philippe et sa conjointe, Julie Richer, en invitant l'un et l'autre à son 40e anni­ver­saire de naissance. Julie, veuve d'un producteur laitier et mère de trois enfants de 15, 14 et 12 ans, a décidé de refaire sa vie à la Ferme Malaco, pleinement consciente du mode de vie agricole. La construction en 2011 de la maison fami­liale sur le terrain de la ferme, l'entrée de Julie dans l'actionnariat de l'entreprise, le mariage des tourtereaux en 2013 et l'arrivée prévue en 2014 du premier enfant du couple scellent quadru­plement l'union entre Julie et Jean-Philippe.

Le robot de traite offre plus de latitude au couple quant à l'horaire de travail. Il lui permet en outre, ainsi qu'à Christian et Lucie Pomerleau (conjointe de Christian et mère de Jean-Philippe), de partir à tour de rôle pour aller se faire dorloter au soleil durant l'hiver. En bon coopérateur, Jean-Philippe Côté trace un parallèle intéressant entre les valeurs associées à un transfert de ferme et les valeurs qui animent l'esprit coopératif. « La coopération est imprégnée de valeurs qui, si on les applique à un transfert d'entreprise, ne peuvent que favoriser la réussite de celui-ci. Par exemple, l'honnêteté, l'équité, la responsabilité mutuelle entre prédécesseurs et successeurs, etc. » Parole de président !


La ferme a changé son mode de traite en 2007, misant sur un robot usagé A2, de Lely, remplacé en 2011 par un robot neuf A4 Astronaut.

 
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