Entretiens
On connaît l'écornage chimique à l'aide de produits caustiques, l'écornage thermique au fer chauffé au rouge et l'écornage mécanique au moyen d'outils comme des pinces, des cuillères spéciales, des tronçonneuses ou la bonne vieille scie fil. Mais connaissez-vous l'écornage génétique ? C'est une méthode miracle : les veaux naissent sans cornes ! Écornons la question.
Sans blague, on appelle animaux « acères » les bovins génétiquement dépourvus de cornes. Et rien de nouveau sous le soleil : selon le Réseau laitier canadien, le gène acère (polled, en anglais) est connu depuis plus de 70 ans. Très populaire chez les bovins de boucherie – la majorité des taureaux du Centre d'insémination artificielle du Québec sont acères, d'après le coordonnateur de ce secteur au CIAQ, Pierre Desranleau –, le gène acère tarde à percer dans la production laitière nord-américaine, alors qu'il est plus courant en Europe. Des consommateurs, des organismes de réglementation, des lobbys et des politiciens plus sensibles au sort des animaux d'élevage, voilà ce qui expliquerait la popularité des animaux acères sur le Vieux Continent.

Si l'enfer c'est les cornes chez un bovin, c'est parce que ces défenses naturelles, dans un environnement d'élevage, sont dangereuses et peuvent nuire à la santé et à la sécurité des congénères, de l'animal lui-même et du producteur. On écorne donc les bêtes par la destruction des bourgeons (ou cornillons) chez les veaux et par l'ablation des cornes chez les adultes.

L'ennui : l'écornage est source de stress pour les veaux, d'où les protestations pour faire cesser cette pratique habituellement effectuée lorsque les veaux ont moins de quatre semaines.

On constate un regain d'intérêt envers le gène acère ces derniers temps, en raison de deux nouveaux tests d'ADN plus précis que l'ancien. Ces tests facilitent la sélection des individus porteurs d'un ou des deux allèles acères (hétérozygote et homozygote, respectivement).
Une bien-être de bonne idée
Félix LeMay approche le fer chaud et l'applique sur la racine de la corne, brûlant au passage les poils qui l'entourent. Le veau, envoyé dans les vapes par Félix quelques minutes auparavant au moyen d'anesthésiants général et local, pousse à peine un petit beuglement, probablement plus de peur que de douleur. Il faut savoir que bien des producteurs réalisent l'intervention à froid… Puis, l'odeur de peau et de poils brûlés emplit désagréablement les narines. Quarante secondes plus tard, tout est terminé. Les yeux vitreux, le veau mettra 24 heures à se remettre de l'anesthésie et recommencera à s'alimenter graduellement. Au bout de quelques jours, l'expérience sera chose du passé, suppose Félix, médecin vétérinaire de métier et producteur laitier de profession, capable d'écorner des veaux au rythme de 35 à l'heure.

L'homme de la Ferme du Doc, à Sainte-Croix, est l'un des premiers et des plus ardents promoteurs du gène acère au Québec. Éleveur de Holstein noir et blanc d'abord et avant tout, Félix élève aussi des Canadienne et des Holstein rouge et blanc. « J'ai horreur d'être à la mode ! Je cherchais une autre façon de me démarquer », se justifie l'éleveur. Depuis 2003, Félix élève donc des mâles et des femelles acères. « En 10 ans, je suis passé de fou à génie ! Si c'est devenu la norme dans le bovin de boucherie, je ne verrais pas pourquoi il en serait autrement dans le laitier.

C'est l'avenir ! » juge l'homme de 41 ans, qui a redémarré l'entreprise familiale en 1998 avec 18 kg de quota et 39 têtes, et qui en possède maintenant 300. Cette année, le tiers des veaux DuDoc seront porteurs du gène acère. Le sixième du troupeau est déjà porteur du gène d'intérêt.

Le hic concernant le gène acère : le pool génétique de géniteurs à hauts indices génétiques est plutôt restreint. L'étoile acère du CIAQ (Semex) en 2013, le taureau Pine-Tree Overtime P-ET, proposé dans la gamme des taureaux Génomax, offre un indice de profit à vie génomique (IPVG) de + 2922 points, plus faible que la moyenne des autres taureaux Génomax, qui était de + 3207 en janvier dernier. En fait, Overtime n'est, au moment de mettre sous presse, que le 136e taureau quant à son IPVG…

La première chose que veut savoir Jonathan Lampron quand un veau naît, ce n'est pas le sexe de l'animal, mais s'il porte ou non des bourgeons annonciateurs de cornes !
Comme Félix LeMay, Jonathan Lampron, éleveur de Sainte-Séraphine (entre Victoriaville et Drummondville), a introduit le caractère acère dans ses familles de vaches. Le but de l'opération : offrir une plus-value aux animaux de haute génétique qu'il commerce. Ses clientèles cibles : les fermes états-uniennes de centaines ou de milliers de vaches – pour qui l'écornage devient une lourde tâche –, les éleveurs européens désireux de sang neuf acère et les éleveurs, surtout québécois, qui comme lui veulent profiter de ce marché de créneau, qui pourrait ne plus être si restreint en cas d'engouement pour ce caractère.

Jonathan Lampron juge que la perte de productivité actuelle de sa ferme, Alampco Holstein, par la sélection de taureaux acères moins performants (70 % de ses inséminations cette année comprennent le caractère) est compensée par l'augmentation du prix actuel et projeté des doses, des embryons et des sujets vivants sans cornes. Une corne d'abondance ! En outre, selon lui, le gène acère est un argument de vente de plus pour le vendeur de génétique laitière, un peu comme le volant en cuir ou la caméra de recul pour les vendeurs d'autos !

Pendant ce temps, dans le bœuf

Les producteurs de bovins de boucherie sont peu nombreux à utiliser l'insémination artificielle (5 %), mais ceux qui profitent de cette méthode peuvent compter sur des taureaux en majorité sans cornes chez Semex. Les races dites anglaises, comme l'Angus, ont depuis longtemps absorbé le gène acère, mais pour d'autres races, telle la Simmental, les éleveurs n'exigent pas toujours des reproducteurs acères, révèle Pierre Desranleau, coordonnateur du secteur des bovins de boucherie au CIAQ. Ce dernier rappelle en outre que le mode d'expression du gène est mal compris des producteurs commerciaux, qui choisissent souvent des taureaux acères au détriment d'autres caractères plus importants, comme le gain de poids. Étant donné que le gène acère s'exprime d'une manière dominante, nul besoin que père et mère soient porteurs pour que les rejetons soient génétiquement dépourvus de cornes. Par exemple, il vaudrait mieux utiliser le meilleur taureau possible – cornu ou pas – sur une femelle acère croisée Angus X Hereford. Invariablement, le veau à naître aura le crâne lisse toute sa (courte) vie.

Aussi bien chez Félix que chez Jonathan, la stratégie d'absorption du gène n'est pas jusqu'au-boutiste : on préfère viser l'hétérozygotie plutôt qu'une homozygotie compromettant les gains génétiques pour d'autres caractères d'importance (production, gras, protéine, conformation des pattes et du pis, etc.). Autrement dit, on croisera une vache cornue à haute valeur génétique avec un taureau sans cornes génétiquement moins fort, ou l'inverse, mais pas nécessairement un mâle acère avec une femelle acère pour donner des sujets débarrassés à tout jamais de cornes (homozygotes). Ce faisant, Jonathan et Félix ne peuvent espérer plus de 50 % de veaux acères de la part de leurs femelles. L'absorption du caractère progresse donc moins rapidement, mais on ne sacrifie pas production et conformation sur l'autel de la génétique acère. Jonathan Lampron, qui a commencé des croisements acères il y a six ans, espère posséder un troupeau 100 % acère d'ici cinq à dix ans.

Médecin vétérinaire et producteur laitier, Félix LeMay sait écorner, mais il préfère éviter cette pratique en élevant des bêtes acères. Le sixième de son troupeau DuDoc est déjà porteur du gène.
Déjà, nos deux éleveurs vendent aussi bien des embryons que des taureaux acères : Alampco Shanosber (IPV + 2655), commercialisé par Trans-America Genetics, s'est vendu à 4000 doses au Canada, aux États-Unis et en Europe. Du côté de DuDoc, Félix LeMay vend entre cinq et dix taureaux d'étable acères par année et il a déjà réussi à placer cinq taureaux sans cornes dans des centres d'insémination. Sa meilleure vache acère, Épilepsie, TB-87, a une mirobolante MCR de 425-570-445 ! On vient aussi de la sacrer meilleure productrice au Canada dans la catégorie Trois ans !

En conclusion, avec les cornes en moins pour les générations à venir, c'est peut-être l'image traditionnelle, voire folklorique des bovins cornus qui changera, pour celle d'un animal naturellement acère, mieux adapté à un environnement confiné. Mais heureusement, même sans cornes, les bovins gardent tout leur panache !





Les vétérinaires recommandent de pratiquer l'ablation du cornillon dans la première semaine suivant la naissance de l'animal. De nombreux producteurs laitiers choisissent même d'écorner à la naissance de l'animal, en même temps que les autres traitements post-partum.


Prenons le taureau

par les cornes !

Interview avec Mario Séguin, agronome, directeur adjoint de la mise en marché et de la génétique, CIAQ

Le Coopérateur agricole Quelle proportion des taureaux du CIAQ/Semex sont acères ?
Mario Séguin Moins de 1 %. Nous comptons une douzaine de taureaux Holstein et six taureaux Jersey dans nos étables. C'est peu, mais beaucoup plus que dans les décennies précédentes, lorsqu'il pouvait n'y avoir un taureau acère disponible qu'occasionnellement ! La génomique a permis de trouver de meilleurs jeunes taureaux acères et favorise le développement de ce créneau.

Pourquoi n'y a-t-il pas plus de taureaux acères de haute génétique dans l'offre de Semex ?
L'intérêt pour le gène découle principalement de la préoccupation duv consommateur quant au bien-être animal et au stress engendré par l'écornage des veaux. Comme cet intérêt est moins grand en Amérique du Nord qu'en Europe, la sélection ne tend pas beaucoup vers ce caractère. Il faut dire qu'il n'y a encore jamais eu de taureau éprouvé vedette porteur du gène jusqu'à présent, taureau qui pourrait favoriser la propagation du gène. Nous nous efforçons d'y remédier en passant des contrats avec des fermes pour encourager l'obtention de haute génétique laitière acère. Nous continuerons donc à offrir de nouveaux jeunes taureaux acères, mais le nombre demeurera limité, puisque le marché actuel ne fait que très peu de compromis sur les indices pour sélectionner le gène acère.

Boule de cristal : à quand des taureaux acères en majorité ou en totalité au CIAQ ?
On parle de décennies. Actuellement, d'autres critères priment, comme la production, la durée de vie, la santé et la fertilité, critères qui ont un impact sur la rentabilité.

La filière états-unienne

Deux fermes des États-Unis s'affichent comme des pionnières et des incontournables en matière de sujets acères sur notre continent : les fermes Burket Falls et Hickorymea, toutes deux de la Pennsylvanie. Active depuis les années 1960 pour le caractère polled, Burket Falls Farm fut parmi les premières à fournir des taureaux d'intérêt aux centres d'insémination. Le préfixe Burket-Falls n'est jamais loin dans les généalogies acères.



Mario Séguin, CIAQ


 
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