Entretiens
Carol Tremblay et sa fille, Julie, sont aujourd'hui les seuls producteurs de bouvillons d'abattage au Saguenay–Lac-Saint-Jean, mais qu'à cela ne tienne : au lieu d'être solitaires, ils sont solidaires !
Quand on élève des bovins de boucherie à 435 km des terres à maïs de Saint-Hyacinthe et que les prix volatils du bœuf poussent à rogner continuellement les coûts de production, s'approvisionner localement en grains et en veaux d'embouche semble un choix résolument logique. Dernier parc d'engraissement de bouvillons dans l'enclave cultivable du Bouclier canadien qu'est le Saguenay–Lac-Saint-Jean, la Ferme Jenlica a décidé de s'entendre avec une quinzaine de producteurs vaches-veaux de sa région pour éviter que les veaux qu'elle achète n'empruntent inutilement aller-retour l'autoroute de la réserve faunique des Laurentides, fut-elle maintenant rapide et pittoresque, pour simplement aller parader dans un encan de la Beauce. La stratégie de Carol Tremblay : s'associer avec ses collègues éleveurs. « Ça nécessite beaucoup de confiance envers les autres », dit-il. « Le monde se tient plus, l'esprit coopératif est très fort dans la région », signale par ailleurs le conseiller en productions végétales de la ferme, Richard Larouche.

En 2005, Carol et ses acolytes, regroupés dans l'Association des éleveurs de bovins de boucherie du Saguenay–Lac-Saint-Jean, ont donc monté un cahier des charges pour négocier plus directement les veaux d'embouche, le parc d'engraissement payant au passage une prime de 20 $ par tête pour les veaux qui répondent aux critères de ce cahier. Et en matière de veaux d'embouche, les Tremblay savent ce qu'ils veulent. Normal, ils ont été éleveurs de race pure Hereford dans une ancienne vie, avant que l'établissement d'une aluminerie à La Baie emporte leurs terres fortes et qu'ils se voient obligés de s'établir plus à l'ouest, de l'autre côté de la rivière Saguenay, à Saint-Ambroise. Ils ont aussi tâté de la semi-finition pendant une quinzaine d'années avant d'opter définitivement pour la finition, en 2005.

Les exigences de la ferme sont donc strictes : on veut des veaux vaccinés, écornés, castrés et sevrés au moins 45 jours avant leur arrivée au parc, et qui ont été habitués à manger des grains, des fourrages et des minéraux. Pour sélectionner des veaux correspondant à ces critères, la ferme fait confiance à des producteurs de veaux d'embouche formés en tant que classificateurs et rétribués par Réseau Encans Québec. Mais les bons côtés ont leurs revers : le parc doit accepter autant les mâles que les femelles, la croissance de ces dernières étant moins rapide.

La Ferme Jenlica permet d'écouler plus de 85 % des veaux des membres de l'Association, révèle son président, l'éleveur Stéphane Côté. On compte toutefois environ 5750 veaux produits annuellement dans la région, nous apprend l'agronome du MAPAQ Antoine Riverin, ce qui fait qu'environ le tiers des veaux de cette contrée nordique sont écoulés par la méthode de « vente supervisée », pour reprendre le jargon de la Fédération des producteurs de bovins du Québec. Pour environ 5 % de leurs achats de veaux, les Tremblay doivent recourir à des achats hors de la région, toujours en mode « vente supervisée ».

Une passerelle d'observation ceinture et surplombe les parcs, ce qui facilite l'observation des bouvillons. Les adeptes de L'amour est dans le pré auront d'ailleurs vu Julie la parcourir dans le coloré générique de cette émission.
Le transport moins long permet d'obtenir des animaux moins stressés, moins fatigués et moins déshydratés, qui s'adapteront plus vite à leur nouvel environnement d'élevage et auront une reprise rapide de la croissance. Le statut sanitaire des lots est aussi réputé meilleur, car des lots n'ont pas été mélangés outre mesure. Le taux de mortalité, à 0,5 %, est d'ailleurs plus faible que la moyenne des autres parcs québécois.

La détermination du prix est une opération exécutée par un tiers, Daniel Zuchoski, de Réseau Encans Québec, qui calcule des prix moyens en se basant sur les ventes dans les encans de la province et de l'Ouest canadien. Il pondère ensuite ces prix selon le transport – limité à 12 $ par tête – et selon la qualité des bêtes. Par exemple, des déductions sont apportées si l'on a affaire à des femelles ou à des hybrides F1 plutôt qu'à des hybrides avec croisement terminal. Bref, Jenlica est partie prenante d'un réseau de commercialisation régional bien rodé, qui fonctionne rondement, rapportait d'ailleurs la journaliste Marie-Josée Parent dans Le Bulletin des agriculteurs de novembre 2013.

Même sans maïs
Pour faire passer des femelles de 750 à 1350 lb (340 à 612 kg) et des mâles de 750 à 1450 lb (340 à 658 kg) – le tout en cinq à huit mois –, presque tous les parcs d'engraissement québécois utilisent le maïs humide ou l'ensilage de maïs, qui offrent de l'énergie et des nutriments en quantité. Mais au royaume du Saguenay, il est encore trop hasardeux de cultiver le roi des grandes cultures.

Chez Jenlica, on lui préfère donc l'orge et le triticale, une céréale hybride issue du blé et du seigle et présentant la productivité de l'un et la rusticité de l'autre. Actuellement, les rations contiennent du maïs-grain sec, mais « nous n'avons pas acheté une seule tonne de maïs pendant trois ans quand les prix étaient très élevés, déclare Carol. Comme nos céréales valent maintenant plus cher que le maïs proportionnellement à leur valeur nutritionnelle, nous préférons les vendre et acheter du maïs. » Le gain moyen quotidien n'en souffre pas (mâles : 1,7 kg en hiver et 1,8 kg en été; femelles : 1,5 kg en hiver et 1,6 kg en été). Même sans maïs, plus de 60 % des carcasses sont classées AAA ou Prime.

Julie et son père, Carol, persistent et signent dans une production exigeante, qui a vu bien des producteurs cesser leurs activités.
La ferme, toujours à l'affut des nouveautés, a adhéré rapidement au programme Bœuf Qualité Plus (pendant québécois du programme canadien Verified Beef Production). Encore aujourd'hui, tous les finisseurs n'ont pas adhéré à ce programme volontaire.

Avec des terres sablonneuses à profusion pour engraisser les tubercules, Saint-Ambroise est le paradis de la pomme de terre. Heureusement, les terres des Tremblay père et fille sont plus riches en particules fines et permettent de hauts rendements en orge (100 ha), triticale (160 ha), foin (140 ha) et canola (60 ha). « Nous avons aussi beaucoup de fumier à valoriser, ce qui facilite l'atteinte de bons rendements », expose Carol.

La crise a fait mal
Richard Larouche et Annie-Pier Bouchard, experts-conseils de Nutrinor, apportent leurs idées à la Ferme Jenlica. Bruno Langlois, conseiller spécialisé en production bovine de La Coop, complète l'équipe.
Même avec de bons rendements agronomiques et une grande efficacité technicoéconomique, l'année 2008 a été pénible à traverser pour la ferme. Quand le prix du bœuf a faibli à 1,15 $/lb, l'entreprise s'est acheminée vers un déficit de 240 000 $, raconte Carol.

Pour répartir le risque et niveler les pics et les creux, le gestionnaire conclut donc des contrats sur des lots de bouvillons. De 50 à 60 % des bovins sont ainsi contractés à Cargill (Guelph), à coup de remorques pouvant transporter 44 têtes.

Dans ses deux bâtiments qui comptent 1000 places au total, femelles et mâles sont élevés séparément. « Carol est un gars ordonné, dans ses bâtiments, dans sa gestion et dans sa tête, fait valoir Bruno Langlois, conseiller spécialisé en production bovine de La Coop fédérée. Il est en mesure d'analyser beaucoup de données techniques. » Et pour preuve : depuis 1985, l'homme de 53 ans utilise une base de données qu'il a montée lui-même pour archiver efficacement ses résultats et pouvoir les consulter afin de mieux comprendre l'évolution des performances de son entreprise.

Même stratégie du côté des grains, où une partie du canola est vendue à l'avance au Secteur des grains de La Coop fédérée. De plus, afin d'économiser, la ferme n'hésite pas à acheter des lots de grains déclassés pour alimenter le bétail, ce qui permet aux céréaliculteurs du coin de trouver un débouché pour leurs grains de moindre qualité, une solution gagnante pour tous, selon Bruno Langlois.

Julie à l'écran
Pendant la visite du Coopérateur à la ferme, Carol prenait à bras-le-corps chaque question, répondant avec aplomb. Julie, toujours un peu à l'écart, restait sagement en mode écoute. Chose certaine : Carol Tremblay peut s'estimer chanceux de compter sur une relève motivée et travailleuse en la personne de Julie, qui est déjà actionnaire minoritaire de la ferme depuis deux ans. Après une valse-hésitation sur son désir de reprendre l'entreprise fondée par son grand-père, Julie a fait le saut. Adepte de sports extrêmes, tels le parachutisme, le motocross et l'épandage du fumier ( !), la jeune femme de 25 ans se sent à sa place dans son rang Double et dans une production exigeante comme la production bovine. « Je n'ai pas le temps de m'ennuyer, dit la brune à l'ardent regard. J'ai besoin de bouger ! »

Fille authentique qui ne joue pas de game et qui mord à pleines dents dans le steak de la vie, Julie a abordé le défi de participer à l'émission L'Amour est dans le pré, diffusée à V télé, de la même façon qu'elle fonce dans la vie : avec fougue ! Après des tournages ayant eu lieu à l'automne 2013, la diffusion des émissions se termine dans quelques jours, le jeudi 8 mai. La belle productrice agricole était la seule fille parmi les cinq participants. « Je n'ai pas eu peur du jugement des autres ni du ridicule pour trouver l'homme parfait », révèle Julie.

Julie Tremblay et Jimmy Traversy : l'amour est bel et bien dans le pré!
 
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