Entretiens
Jean-Sébastien Laflamme,
agronome, M. Sc.
Conseiller aux affaires agricoles
La Coop fédérée
jean-sebastien.laflamme@lacoop.coop
Mais la réalité est tout autre au Canada. La consommation de poulet y stagne depuis quelques années et rien ne semble indiquer un retour à une croissance tonique. Avec une production sous gestion de l'offre, axée sur le marché intérieur, les producteurs d'ici pourraient rester indifférents, à priori, envers l'engouement pour le poulet sur le reste de la planète. Pourtant, les effets de cette croissance sont multiples : ils se répercutent sur le prix international et l'étanchéité des barrières tarifaires, la demande en grains ainsi que la vitesse d'expansion du marché des autres viandes.

La recette du succès : le prix
Dans les économies moins avancées, la popularité du poulet s'explique en grande partie par un facteur : son prix. La viande de volaille est la moins chère et constitue la source de protéines animales la plus accessible (voir figure 1). Le poulet a un excellent taux de conversion alimentaire et son cycle de production est très court, ce qui rend sa viande plus compétitive que les autres.

Au cours des dernières décennies, la production de poulet a subi des transformations profondes. Elle s'est industrialisée dans bien des économies émergentes et s'y fait maintenant à grande échelle, étant souvent intégrée verticalement. La présence des grandes multinationales dans bon nombre de pays a accéléré la standardisation des unités de production. Cette amélioration de l'efficacité technique a permis à ces pays de rattraper leur retard technologique par rapport aux économies avancées, comme les États-Unis ou l'Europe.

Ainsi, la combinaison de fermes hautement spécialisées, utilisant une génétique de haut niveau, avec une meilleure nutrition animale a eu pour résultat une industrie très efficace. D'ailleurs, les gains de productivité obtenus dans le passé seront plus difficiles à maintenir au cours des années à venir. Les technologies actuelles sont déjà largement diffusées et les gains associés aux économies de taille atteignent des limites.

Au-delà du prix, la qualité de la viande de volaille a bien sûr contribué à son succès. Les développements en génétique ont aidé l'industrie à créer une viande homogène qui répond aux besoins des nouveaux marchés. Ce produit homogène peut facilement être différencié par des marinades ou des cuissons particulières par l'industrie de la surtransformation.

Un autre élément qui favorise son expansion par rapport aux autres viandes, c'est que le poulet n'est pas soumis à des contraintes religieuses dans certaines régions du monde. Par exemple, au Moyen-Orient, qui connaît une forte hausse de sa consommation de viande, il ne se mange pas du tout (ou presque) de viande porcine.

Mais qui va profiter de ce marché ?
La capacité d'expansion de la production dans de nombreux pays consommateurs est relativement limitée, notamment à cause de la disponibilité des grains locaux. La production de poulet doit y faire face à la concurrence que d'autres cultures et productions animales exercent sur les terres, l'eau et la main-d'œuvre. Dans plusieurs régions du globe, comme l'Afrique et le Moyen-Orient, la production locale ne suffira pas à la demande locale. Les besoins devront être comblés par la production faite à l'extérieur des frontières.



D'ailleurs, on le constate déjà. Les exportations mondiales de viande de poulet ont doublé depuis le début des années 2000, atteignant 10 millions de tonnes (environ 10 fois la production canadienne). C'est maintenant 13 % de la consommation mondiale qui est comblée par les échanges commerciaux, alors que c'était 9 % en 2000. En guise de comparaison, pour la viande porcine, c'est presque deux fois moins, avec 7 % de la consommation comblée par les importations.

Pour alimenter ces marchés en expansion, certaines régions bénéficient d'avantages comparatifs. La disponibilité des grains est un facteur de succès très important, puisque l'alimentation représente plus de la moitié du coût de production d'un poulet. À cet égard, les États-Unis et le Brésil se démarquent. Ce sont d'ailleurs ces deux pays qui sont actuellement les plus importants exportateurs. Ils génèrent à eux seuls les deux tiers des exportations mondiales. Leur position dominante ne devrait que se renforcer dans l'avenir, selon la FAO.

Et ici, qu'est-ce que ça change ?
Évidemment, avec le système de gestion de l'offre au Canada, l'évolution du marché sera passablement différente pour les producteurs d'ici. Les belles années de forte croissance sont révolues. La filière a longtemps profité d'un engouement sans précédent pour la viande de poulet, depuis la mise en place du système à la fin des années 1970. La consommation moyenne de poulet par Canadien a doublé de 1980 à 2000, passant de 15 à 30 kg par habitant (voir figure 2). Mais depuis, elle plafonne.



Si on ajoute à cela une faible croissance démographique et une population vieillissante (les personnes âgées mangent moins de viande que les plus jeunes), on se retrouve avec un marché au point mort.

Avec le système de gestion de l'offre, la production canadienne est donc plutôt imperméable à la réalité du marché mondial. Ce qui n'est pas un problème en soi, puisque le système a permis de générer une filière solide avec des revenus stables. Le prix international influence très peu notre marché, tant que les barrières tarifaires – de l'ordre de 250 % – sont étanches et empêchent les importations. Au cours des dernières années, ces barrières ont largement suffi (voir figure 3). Dans ce contexte, la popularité du poulet dans le reste du monde, qui exerce une pression haussière sur le prix international, ne peut s'avérer que bénéfique pour notre système.



La croissance de la consommation de poulet dans le monde a aussi des effets indirects sur d'autres secteurs de production, comme celui des grains. Selon les perspectives du département de l'Agriculture des États-Unis (USDA), la production animale dans le monde devrait nécessiter quelque 140 millions de tonnes de maïs de plus en 2014 qu'au début des années 2000. Cette demande supplémentaire équivaut à 10 fois la production annuelle de maïs au Canada.

L'engouement pour la volaille se répercute aussi sur les marchés des autres viandes, en diminuant leur potentiel de croissance. Malgré cela, on prévoit de bonnes perspectives de croissance pour le porc, la viande la plus mangée actuellement dans le monde. Mais la vigueur de la consommation de la volaille est telle que celle-ci devrait lui ravir son titre de championne d'ici quelques années (figure 4).



 
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