Entretiens
Une étude réalisée par La Coop fédérée a révélé l'immense potentiel d'une industrie en émergence : le bioraffinage.
Patrick Girouard ne tarit pas d'éloges. « Le bioraffinage, c'est une occasion inédite de croissance qui s'offre au secteur agricole et aux régions rurales », lance le coordonnateur aux énergies renouvelables et bioproduits du secteur Innovation et croissance de La Coop fédérée. « L'évolution à laquelle on assistera représentera une métamorphose par rapport aux habituelles façons de faire dans le secteur agricole. » Et Girouard ne parle pas à tort et à travers : il est une sommité dans ce secteur de l'économie. Son savoir et son expertise sont reconnus bien au-delà des frontières québécoises (voir l'encadré, page 54). « Dans ce marché, dit-il, des centaines de milliards sont en jeu. Et les marchés se développent à la vitesse grand V. Cette industrie offre maintenant une solution de rechange concrète aux produits et carburants tirés de la pétrochimie. »

Si Patrick Girouard est capable de s'extasier devant des tiges de maïs ou quelques ballots de paille, c'est qu'il en connaît tout le précieux contenu, invisible à l'œil nu. « La matière végétale est constituée de multiples molécules microscopiques qui peuvent être raffinées ou transformées en biocarburants, biomatériaux, textiles, aliments, cosmétiques et produits pharmaceutiques », indique-t-il.

Quelles sont ces précieuses molécules ? Sucres, amidon, huiles végétales, cellulose, hémicellulose, lignine. On les trouve dans toutes les plantes, qu'elles soient agricoles ou forestières. C'est pourquoi les sources d'approvisionnement abondent.

« Le bioraffinage est, en quelque sorte, la prochaine phase d'évolution de l'industrie des biocarburants actuelle, explique Patrick Girouard. Cette phase comprendra notamment la transformation et l'intégration de la biomasse non alimentaire [résidus de culture et d'activités de transformation, cultures dédiées, telles que le panic érigé, etc.] dans la fabrication d'une variété de bioproduits. De nouveaux complexes de bioraffinage s'approvisionnant principalement en biomasse cellulosique verront le jour dans cette foulée, mais les usines de biocarburants actuelles d'Amérique de Nord constituent des plateformes de choix dans l'évolution vers le bioraffinage cellulosique, en raison de l'expertise et des infrastructures déjà existantes. Les variations marquées du prix du maïs au cours des dernières années ont poussé l'industrie des biocarburants à diversifier ses sources d'approvisionnement et marchés, et à miser principalement sur les sources de biomasse non alimentaire pour assurer sa croissance. »

Les chiffres qu'il avance en disent long sur ce potentiel. Au Québec seulement, du côté des résidus de culture de maïs-grain (tiges), de soya et de céréales (paille), on l'évalue à 900 000 tonnes de matière sèche par année. Les foins déclassés pourraient, eux, contribuer à cette manne à hauteur de 175 000 tonnes. Les plantes dédiées (saule à croissance rapide, panic érigé, sorgho sucré) pourraient fournir de deux à quatre millions de tonnes de matière sèche par année. Ces plantes pourraient aisément plonger leurs racines dans les terres dites marginales ou sous-exploitées, c'est-à-dire inutilisées, car impropres à la culture d'aliments, ou encore dans celles où la rentabilité n'est pas au rendez-vous avec les cultures traditionnelles. D'après le spécialiste, il y a au Québec des centaines de milliers d'hectares de ces terres marginales ou sous-exploitées auxquelles on pourrait donner une nouvelle vocation.


Les multiples débouchés de la biomasse « D'ici quelques années, le réseau La Coop pourrait devenir un incontournable dans la fourniture de biomasse pour la production de bioénergie, biocarburants, biomatériaux et produits chimiques biosourcés, et ce, à l'échelle canadienne », indique Patrick Girouard, coordonnateur aux énergies renouvelables et bioproduits du secteur Innovation et croissance de La Coop fédérée.Tous les projets relatifs à la biomasse lancés par le réseau La Coop seront appuyés de cahiers des charges et, au besoin, d'une analyse de cycle de vie.


Au final, c'est de trois à cinq millions de tonnes de matière sèche de biomasse agricole dont on pourrait disposer, sans affecter la production alimentaire actuelle. Patrick Girouard n'écarte pas non plus la biomasse forestière (résidus de coupes en forêt et de transformation : écorces, sciures, copeaux), dont le potentiel annuel s'élève à plus de trois millions de tonnes de matière sèche. Les biomasses agricole et forestière sont en fait complémentaires l'une de l'autre. « La Coop fédérée voit dans cette industrie un potentiel colossal, dit-il. C'est un nouveau vecteur de croissance qui s'offre à nous, et il permettra d'intégrer encore plus le développement durable dans l'ensemble de nos activités, actuelles et futures. Une véritable bioéconomie est en marche. »

De grandes entreprises – DuPont, Cargill, Shell, British Petroleum – mettent sur pied des usines pour tirer profit de la biomasse. Les facteurs clés qui les poussent sur cette voie sont multiples :
• la flambée du coût des carburants fossiles et le besoin de réduire leur empreinte environnementale;
• la diminution des coûts des technologies liées à l'implantation des bioraffineries et, surtout, des coûts de leur exploitation;
• la mise en place de mandats nationaux pour les biocarburants et de marchés régionaux du carbone réglementés; et
• des politiques gouvernementales pour promouvoir une économie verte.

Chez nous, Agriculture et Agroalimentaire Canada (AAC), par l'entremise de son programme Agri-innovation, finance et soutient la recherche et développement ainsi que la commercialisation dans ce secteur d'activité. Au pays, selon AAC, déjà quelque 200 entreprises sont actives dans la fabrication des biocarburants (éthanol et biodiésel) et des bioproduits.

La Coop fédérée a de multiples projets novateurs sur la table. Avec Biovalco, coentreprise située à La Broquerie (Manitoba) qu'elle possède avec son partenaire d'affaires Prairie Bio Energy, La Coop fédérée met déjà à profit l'abondante biomasse disponible au Canada. À titre d'exemple, une litière superabsorbante à base de paille, appelée Super Straw, a été mise au point dans l'usine de Biovalco. Cette litière, aux capacités uniques d'absorption, trouve preneur tant auprès des éleveurs de chevaux, de volaille et de bétail que des propriétaires d'animaux de compagnie.

« Dès qu'elle aura atteint sa vitesse de croisière, l'usine de La Broquerie servira également de laboratoire pour mettre au point de nouvelles gammes de bioproduits à plus grande valeur ajoutée, fait savoir Patrick Girouard. La mise sur pied d'une usine de valorisation de la biomasse au Québec est aussi dans la mire de La Coop fédérée. Cette usine permettrait de transformer différents types de biomasses – agricoles et forestières – pour créer de la valeur dans nos régions et favoriser l'occupation du territoire. La création d'un complexe agro-industriel spécialisé dans le bioraffinage est également à portée de main. »

Les producteurs en première ligne
Les producteurs agricoles seront les premiers acteurs de cette nouvelle économie. Ils seront le premier maillon d'une chaîne de valeur qui s'étendra du champ à l'usine de transformation et jusqu'aux consommateurs. La biomasse est l'ingrédient de base de cette nouvelle industrie, et son utilisation mise sur l'économie circulaire et complémentaire, dans laquelle les rejets d'une activité (les résidus de culture ou de transformation, par exemple) deviennent la matière première d'une autre (la valorisation des molécules végétales). « Une façon de faire qui pourrait accroître sensiblement la valeur de chaque hectare cultivé par les producteurs agricoles », estime Patrick Girouard.

Avant d'occuper son poste à La Coop fédérée, Patrick Girouard, titulaire d'une maîtrise en agroéconomie, a été PDG et principal consultant d'Agronovita, entreprise de services-conseils dans le domaine des énergies renouvelables et de la gestion du carbone qu'il a fondée en 1999. Il a participé à plusieurs études à l'échelle canadienne portant sur la valorisation de la biomasse dans le domaine des bioproduits industriels. Employé d'Iogen Corporation/Shell pendant cinq ans, il a notamment mis en œuvre une filière d'approvisionnement de paille avec près de 800 agriculteurs de l'Ouest canadien pour la production d'éthanol cellulosique.
Mais pour que cette filière soit viable, il est nécessaire de mettre en place une logistique bien huilée. « Dans la chaîne de valeur du bioraffinage, la complexité de l'approvisionnement en biomasse est trop souvent sous-estimée, fait savoir Patrick Girouard. Il faut créer des liens avec les producteurs agricoles, convenir du niveau de qualité de la matière première requise par l'industriel ou les clients, et mettre en place une production et un approvisionnement fiables et réguliers. »

Le réseau La Coop a de très nombreux atouts pour occuper une place enviable dans ce marché et pour en faciliter le développement : présence de coopératives partout en région, masse critique de producteurs sociétaires, matières premières disponibles en abondance, équipe d'experts voués au développement des nouvelles technologies.

C'est pourquoi La Coop fédérée a élaboré sa stratégie 2013–2016 dans le secteur des bioproduits. Elle entend « se positionner comme un leader et un acteur incontournable dans l'approvisionnement en biomasse agricole et forestière au Québec et au Canada, de la ferme à l'usine de transformation ». « Tôt ou tard, le réchauffement de la planète obligera tous les États à réduire leurs GES, poursuit Patrick Girouard. La biomasse utilisée comme source énergétique comporte l'indéniable avantage de ne pas produire de gaz carbonique additionnel, puisque le carbone qu'elle contient, puisé dans l'atmosphère lors de la croissance de la plante, ne fait qu'y retourner au moment de la combustion. »

En matière d'énergies renouvelables, les recommandations de la Commission sur les enjeux énergétiques du Québec, dont le rapport a été publié en février dernier, semblent plutôt favorables au développement d'une filière biomasse pour la production de chaleur à partir de la biomasse forestière résiduelle. Un programme de soutien à cette filière avait d'ailleurs été annoncé par le gouvernement précédent l'automne dernier. L'objectif touche principa­lement le remplacement du mazout. « C'est un pas dans la bonne direction, estime Patrick Girouard, car rappelons que la solution biomasse était quasi inexistante dans le document préparatoire lors des rencontres consultatives de la Commission. Ça laisse entrevoir une ouverture pour l'usage de la biomasse agricole résiduelle et des cultures dédiées. »
 
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