Entretiens
Texte et photos de
Thierry De Noncourt
Marco Lévesque, de La Reine, en Abitibi-Ouest, est un homme de passion. Travailleur minier, il a toujours rêvé de reprendre la ferme familiale. Avec son épouse, Danielle Audet, et leurs trois enfants, il est parvenu à force de travail et de sacrifices à bâtir une entreprise solide et viable. La ferme paie ses dépenses depuis cinq ans, et Marco entend s'y consacrer à plein temps dans le même nombre d'années.
Marco et Danielle se sont rencontrés au secondaire et viennent tout juste de fêter leur 25e anniversaire de mariage. Les noces ont eu lieu en 1988, juste avant la fin de leurs études, en 1989. Lui a obtenu un diplôme en technique minière et elle en comptabilité et gestion. Marco a commencé à travailler dans une mine de Chibougamau, à 500 km de son village natal. Mais malgré les bons salaires, les jeunes mariés ne pouvaient se résoudre à s'établir si loin de leur patelin. « J'aimais trop mon coin de pays, raconte l'homme de 46 ans. Mon but premier a toujours été d'être en agriculture, sauf que la ferme de mes parents n'était plus en exploitation depuis sept ans. Ce n'était pas assez rentable. Ils n'avaient qu'une seule terre et n'avaient pas les moyens de repartir en grand. Les terres étaient difficiles à acheter à l'époque. »

Son épouse en rajoute : « Il m'a toujours dit que c'était son rêve et je ne voulais pas brimer ses rêves. »

Ainsi, en 1991, lorsque l'occasion de racheter la terre et la maison familiales s'est présentée, le jeune couple a saisi sa chance. Tel père, tel fils, l'esprit d'économie et de conservation était déjà une valeur importante dans la famille et la machinerie avait été précieusement préservée. « Un petit tracteur, un épandeur à fumier, une faucheuse et une vielle presse à balles carrées, même pas de lance-balle », énumère l'agriculteur. Marco et Danielle se sont engagés dans l'aventure avec deux vaches en gestation. L'année suivante, ils ont acheté quelques veaux, et le rêve commençait à se concrétiser. Il aura tout de même fallu un peu d'adaptation. « Quand j'ai vu entrer une vache pour la première fois, je peux dire que je me tenais à l'abri derrière la porte », se souvient Danielle.

Un pied sur terre, l'autre sous terre
Marco Lévesque travaille comme arpenteur en milieu minier.
Marco Lévesque est habité par deux passions. Il adore son travail en milieu minier presque autant que sa ferme. Aujourd'hui, il est à son compte et offre ses services professionnels à la compagnie minière. Il a normalement des horaires de quatre jours de travail et trois jours de congé, à la mine Casa Berardi, située à 110 km au nord de La Reine. « Quand je travaille à la mine, je me lève à 4 h; sinon, de toute façon, je suis toujours debout à 6 h », dit-il.

Forgé à l'autonomie au contact de la nature, Marco Lévesque se charge lui-même de la gestion des animaux indésirables, qui peuvent causer des dommages tant à ses terres qu'à son cheptel. Cette année, il a piégé cinq loups, quatre coyotes, deux ours et 41 castors. « Je les arrange au complet, je fais tout moi-même. Je pratique la trappe depuis l'âge de 12 ans, fait savoir le producteur. Quand arrive la saison de la trappe, en octobre, je peux dire que j'ai hâte et que je suis vraiment prêt. » Ses enfants ont aussi été initiés et ont suivi tous les cours de trappage.

Éviter l'endettement
« On génère un profit assez élevé par tête, parce que de l'endettement, on n'en a pas », explique Marco Lévesque, en mimant qu'il n'a pas de l'eau jusqu'au cou. « Même s'il tombe six pouces d'eau, je suis encore capable de respirer. »

L'une des grandes difficultés auxquelles se heurtent les futurs agriculteurs est sans contredit l'accès au financement. Cela dit, une fois en activité, nombre d'entre eux sont aux prises avec un niveau d'endettement difficilement soutenable, surtout en période de crise. Le secret de Marco et de sa conjointe pour réussir aura donc été d'éviter cette spirale infernale. Danielle est propriétaire de son entreprise de services comptables depuis 17 ans et s'occupe aussi de tenir les livres de la ferme. De son côté, Marco continue de travailler à la mine, en qualité d'arpenteur. Les salaires en milieu minier sont élevés, une rémunération annuelle de plus de 80 000 $ étant chose courante.

« Quand je m'achetais un équipement, c'est la mine qui l'avait payé, en un sens. Des voyages dans le Sud, on n'en a jamais fait; pour nous, le Sud, c'est Montréal. On se paie un voyage familial de cinq jours chaque année », raconte-t-il. Pourtant, ni l'homme, ni sa conjointe, ni leurs enfants n'en semblent affectés. Au contraire, ils respirent le bonheur.

S'investir dans la terre
Danielle est propriétaire de son entreprise de services comptables depuis 17 ans et s'occupe aussi de tenir les livres de la ferme.
Marco Lévesque ne laisse rien au hasard : il investit dans sa ferme, pendant que d'autres choisissent la voie facile des actions ou des fonds de placement. Le mineur-agriculteur achète neuf, autant que possible. « Avec mon travail à la mine en plus de la ferme, je n'ai pas le temps que ça brise », dit-il pour expliquer la nécessité de se procurer du matériel de qualité, quitte à débourser davantage.

Il a réussi à conserver l'équipement d'origine de la ferme jusqu'en 1997. Ses besoins sont devenus plus importants le jour où il a mis la main sur cinq nouvelles terres, voisines des siennes. Cette acquisition lui permettait d'ajouter 80 ha (200 acres) cultivables aux 20 ha dont il disposait sur sa terre originale. Plus tard, il a additionné une septième terre à son domaine. Aujourd'hui, après des travaux de drainage et de défrichage, il possède 140 ha cultivables, qu'il exploite judicieusement.

Manger ce qu'il y a dans l'assiette
« Je suis assez fort avec les chiffres, confie Marco. Je connais chaque date de saillie. Je sais comment mes veaux performent. Pour mes champs, c'est la même chose : ça fait des années que je comptabilise combien de balles à l'acre me donne chacun d'eux. Quand je vois que ça descend trop, je le laboure, c'est comme ça que je gère. »


Toute la famille participe aux travaux de la ferme. Ici, Marco, Danielle et leur fille Rosalie.

Depuis quelques années, il a recours aux pâturages en bandes, et la méthode lui permet de maximiser le rendement de ses champs. Les parcelles sont délimitées par des clôtures électrifiées facilement transportables. « Tu avances au fur et à mesure que les animaux ont fini de manger la parcelle. Au point de vue des pertes de foin, c'est réduit au minimum. Ils mangent tout ce qu'il y a dans la zone, pas de gaspillage. Ce qu'ils trouvent moins bon, ils le mangent pareil. » Les bêtes paissent du 25 mai au 20 novembre. Avant d'avoir recours à cette méthode, Marco parvenait difficilement à se rendre au 1er octobre. C'est donc un gain de 51 jours qu'il a obtenu, simplement en restreignant l'espace de broutage des animaux. La méthode demande un peu plus d'interventions que le pâturage à aires libres, mais étant donné le rendement accru, il ne pourrait plus s'en passer. « Quand ils sont au champ, tu n'as pas à leur apporter de foin, tu n'as pas de carburant à dépenser, tu n'as pas à t'occuper du fumier – tu ne peux pas avoir mieux », laisse tomber Marco. Les animaux engraissent aussi plus facilement dans un espace plus restreint que dans un pâturage ouvert, selon lui. Aucun engrais chimique ni pesticide n'est utilisé dans les champs. Les animaux ne reçoivent ni hormone de croissance ni antibiotique préventif.

Marco et son taureau Angus. Le croisement Simmental-Angus donne de très belles bêtes.
Marco et Danielle possèdent actuellement 36 vaches de races Simmental et Angus, 35 veaux, trois taures et un taureau Angus. « Le mélange entre Angus et Simmental permet de produire une bête plus grosse qu'avec l'Angus seulement. Ça fait vraiment de beaux croisements », souligne Marco. Le troupeau évolue dans un environnement paisible et les animaux sont très dociles. Habitués d'être manipulés, les bouvillons sont livrés à 320 kg (700 lb) au parc d'engraissement, où ils continueront de grossir jusqu'à 590 kg (1300 lb).

Sur ses terres, Marco cultive du pois et de l'avoine, en plus du trèfle et du millet pour son fourrage. L'ensilage lui permet de conserver la valeur nutritive des aliments avec lesquels il nourrit son bétail en hiver. Pour répondre à ses besoins, il produit 200 balles d'avoine et de pois et 500 balles de trèfle et de millet. Une balle coûte en moyenne 60 $ à produire.
 
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