Entretiens
En l'espace de 30 ans, Benoit Vernier est passé de propriétaire d'un petit kiosque au village de Saint-Zotique, où il vendait ses fruits et légumes, à plus important producteur de maïs sucré au Québec, un parcours digne des plus belles réussites entrepreneuriales de la province. Et comme le succès vient rarement seul, il a la chance de compter sur une relève motivée et impliquée en son fils, Philippe, qui participe diligemment aux activités quotidiennes de l'entreprise.
Par Céline Normandin
Depuis ses débuts, dans le rang Saint-Thomas, Benoit Vernier en a fait du chemin, mais le principal intéressé a le succès modeste. Quand on l'interroge sur son parcours, il dit simplement avoir atteint l'objectif qu'il s'était fixé lorsqu'il s'est lancé en agriculture, soit devenir le chef de file de sa production. Il a misé dans le mille quand il a choisi la production de maïs sucré, puisque la consommation de maïs frais au pays a doublé de 1971 à 2011. Il a pu compter aussi sur plusieurs atouts, tels que son application au travail et un sens aigu de l'organisation. Et ce qui n'a pas nui, il avait sous la main une terre et un emplacement de choix pour réaliser ses ambitions.

Un terrain fertile en tous points
La Ferme Benoit Vernier jouit en effet d'une position géographique enviable : située dans l'ouest de la Montérégie, elle se trouve à un jet de pierre de deux marchés d'envergure, l'Ontario et les États-Unis. Avec le parachèvement de l'autoroute 30, Montréal et ses banlieues sont maintenant à une heure de route.

Les terres de la région sont aussi idéales pour la culture maraichère. Avec son mélange de terre noire et de sable, le sol léger est facile à travailler. Et puisque le fleuve est tout près (la célèbre plage de Saint-Zotique est à quelques minutes en voiture), la nappe phréatique se situe à seulement deux mètres de la surface. « La sécheresse, on ne connaît pas ça ici », lance Benoit Vernier.

L'agriculteur a également adopté une devise qui reflète bien sa vision entrepreneuriale. « On ne dit jamais non à un client », indique-t-il. Si la qualité est primordiale, répondre à la demande grâce à un volume de production suffisant l'est tout autant. Un client appelle à l'improviste pour un chargement supplémentaire ? Toute l'équipe de travailleurs, qui compte quatre permanents en plus d'une trentaine de saisonniers, met la main à la pâte pour répondre à la demande. C'est aussi la raison pour laquelle Benoit s'est équipé, il y a six ans, d'une deuxième récolteuse de maïs sucré de quatre rangs.

La ferme compte de plus sur une usine construite en 2013 pour un coût de 700 000 $ et inspirée des tendances américaines. Les épis de maïs défilent sur une « chaîne de montage » où ils sont épluchés partiellement puis placés dans des barquettes de polystyrène, le tout étant enfin recouvert d'une pellicule plastique. Les nouvelles installations ont permis d'automatiser des tâches manuelles qui demandaient plusieurs heures et mobilisaient de nombreux travailleurs. En plus de permettre d'économiser du temps, le format barquette atteint une nouvelle clientèle et un nouveau marché.

Le producteur mène aussi une saine concurrence avec lui-même : il cherche constamment à s'améliorer et refuse de se reposer sur ses lauriers. Une tendance aux États-Unis fait grand bruit ? Il s'informe sur la formule et ses possibilités. Une nouvelle réglementation sera mise en place dans quelques années ? Il prend le taureau par les cornes et s'assure d'être prêt au moment opportun. En compagnie de son fils, il rencontre aussi ses clients une fois par année, ce qui permet d'être à l'écoute de leurs besoins.

Marie-Pierre Grimard, qui est technologue et conseillère en production maraîchère à La Coop des Frontières, épaule la ferme dans sa planifi­cation. Elle témoigne des qualités de l'entreprise. « La Ferme Vernier est à la fine pointe de la techno­logie et de ce qui se fait dans le marché, tout en étant le plus rentable possible. Elle est en plus très bien équipée en machinerie. Sa grande superficie et la traçabilité des produits lui permettent de concurrencer ses compétiteurs américains », fait-elle valoir.

Entre agriculture et entreprenariat
Benoit Vernier a grandi en ayant un pied dans la compagnie de camionnage paternelle et l'autre dans l'agriculture. Son père a dirigé pendant de nombreuses années une entreprise de collecte d'ordures ménagères qu'il avait fondée. Il possédait parallèlement un lopin de 70 ha de terre (200 arpents) dans le rang Saint-Thomas, à Saint-Zotique. À 16 ans, Benoit Vernier décide de monter un kiosque pour vendre le maïs qu'il y produit. À l'aide de ses économies, il achète l'année d'après son premier arpent et demi de terre, puis acquiert petit à petit une autre centaine d'arpents. Le goût de travailler prend le dessus pendant ses études collégiales et il décide pour de bon de se lancer dans l'aventure agricole. Après la vente en kiosque, Benoit a commencé à vendre au Marché central, pour ensuite conclure ses premières ententes avec les chaînes nationales d'alimentation en 2005.

La nouvelle usine de la Ferme Vernier permet d'empaqueter rapidement le maïs et de l'envoyer tout aussi rapidement en épicerie.
Au fil du temps, les achats de terres se sont succédé, les champs se trouvant à proximité les uns des autres. La ferme compte aujourd'hui 410 ha (1200 arpents), dont de 270 à 300 consacrés à la culture du maïs sucré. Une quinzaine de variétés sont semées chaque année. Les récoltes débutent dès les environs du 10 juillet pour se poursuivre jusqu'à la première semaine d'octobre. En plus du maïs sucré, Benoit cultive près de 100 ha en maïs-grain, et le reste est consacré à diverses cultures maraîchères, telles que les fraises, les haricots et les citrouilles.

À n'en pas douter, l'esprit d'entrepreneuriat de la famille Vernier a été transmis à la prochaine génération. À 21 ans, Philippe gère seul à la ferme la norme CanadaGAP, soit le programme canadien de salubrité des aliments aligné, depuis 2010, sur les normes internationales – des standards instaurés dans l'entreprise depuis deux ans. Pour Philippe, le choix de prendre la relève a été fait depuis longtemps. Comme il baigne dans ce milieu depuis son enfance, la ferme a toujours fait partie de son quotidien, en plus de se retrouver parmi les sujets de conversation à l'heure des repas.

Le jeune homme s'engage depuis son adolescence dans l'entreprise, où il a mis la main à la pâte à toutes les étapes du travail, même les plus ennuyeuses et répétitives. « Je ne voulais pas qu'on dise que parce que j'étais le fils du patron, je choisissais les jobs les plus faciles. » Éviter la complaisance n'était pas la seule motivation de Philippe : il voulait connaître personnellement tous les rouages de la ferme. Il ne s'est donc pas contenté de passer quelques semaines à chaque tâche, mais y a consacré des étés complets.

Dès ses 15 ans, il a travaillé à temps plein durant les vacances d'été, que ce soit à l'emballage, aux champs, dans les bureaux, ou encore à « patenter » une machine pour l'améliorer. Cette approche est venue de sa propre initiative. Son père n'est jamais intervenu pour l'obliger à faire quoi que ce soit. « Je voulais que ça vienne de lui, quand il serait prêt », indique Benoit. Une seule exception à cette règle a concerné l'éducation des deux enfants, puisque Philippe a aussi une sœur cadette, Stéphanie. Leur père a insisté pour qu'ils poursuivent leurs études en anglais après le secondaire.

Ainsi, Philippe a terminé il y a deux ans une technique en farm management and technology au Campus Macdonald de l'Université McGill, alors que sa sœur vient d'achever sa 1re année en administration des affaires au cégep John Abbott. « Je me débrouille en anglais, mais puisque plusieurs de nos clients sont anglophones, c'est important de maîtriser cette langue. »

Une équipe du tonnerre
Durant l'hiver, Benoit Vernier et son fils Philippe peuvent passer la journée à échanger des idées et monter de nouveaux projets pour la ferme.
Quand les activités journalières ne l'occupent pas, Philippe parcourt le Web à la recherche d'informations pertinentes pour l'entreprise, que ce soit des nouveautés ou des nouvelles du secteur maraîcher d'ici et d'ailleurs. Son père et lui visitent durant l'hiver diverses expositions aux États-Unis et au Canada, telles que la Great Lakes Expo, aux États-Unis, destinée aux producteurs maraîchers, ou encore le Salon international alimentaire du Canada. Leur but est toujours le même : être à l'affût des dernières tendances, tant pour ce qui touche les acteurs en alimentation que les consommateurs.

Quant à ses sources de motivation, Philippe dit carburer aux défis inhérents à son travail. Au lieu de le rebuter, cet aspect nourrit sa curiosité naturelle et donne naissance à de nombreuses idées. « J'ai toujours cinq ou six projets en tête », explique le jeune homme, qui n'a pas peur de relever des défis, quitte à se casser le nez. Son travail consiste ensuite à convaincre son père de l'intérêt et de la faisabilité de ses projets, ce qu'il dit réussir la plupart du temps. Et s'il se heurte à un non catégorique, Philippe se plie de bonne grâce aux décisions de son père. « C'est encore lui le boss ! » dit-il. L'harmonie est importante, ajoute-t-il, surtout quand on vit encore sous le même toit que son patron et qu'on partage ses repas ! « On s'entend bien et on est sur la même longueur d'onde. On se complète », observe Philippe.

Même si la participation de Philippe à l'entreprise est bien intégrée, les détails financiers restent à peaufiner. Pour l'instant, le jeune homme est salarié et ne possède pas de part dans la ferme. Mais aucun des deux intéressés ne semble préoccupé par le sujet. Les décisions seront prises dans les prochaines années avec l'aide de leur comptable, un processus qui sera long, ils en sont conscients. Philippe sait toutefois qu'il a encore beaucoup à apprendre et, à 21 ans, le temps est de son côté.


Bien qu'une récolteuse de maïs pourrait suffire à la tâche, une autre a été acquise afin de prendre la relève dans les temps forts de l'été, ou en cas de bris.

 
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