Entretiens
Fort du succès de la première édition, organisée en 2012 par le Mouvement Desjardins, le Sommet international des coopératives revient cette année, du 6 au 9 octobre, avec une programmation encore plus étoffée. Cinq thématiques ont été retenues : Développement de l'entreprise coopérative et mutuelle; Économie, financement et capitalisation; Emploi; Sécurité alimentaire; et, enfin, Soins de santé et services à la personne. Dans les entretiens que nous vous proposons, tous s'accordent pour dire que les défis à venir sont nombreux, mais qu'en revanche les occasions d'affaires sont multiples et permettront d'assurer la pérennité des entreprises coopératives.
Propos recueillis par Guylaine Gagnon,
Patrick Dupuis et Colette Lebel

Les coopératives
pour servir et non pour se servir

Denis Richard, président de
La Coop fédérée
Le Coopérateur agricole : Quels bénéfices le Sommet 2012 a-t-il apportés à La Coop fédérée?
Denis Richard : Nous y avons annoncé l'entente avec la coopérative indienne IFFCO pour la construction d'une usine de fabrication d'urée à Bécancour. Cette annonce a fait connaître La Coop et le Sommet au Canada et partout dans le monde.

En affaires, pourquoi la coopération n'est-elle pas le modèle dominant?
Les coopératives s'inscrivent dans deux tendances. Elles sont un stabilisateur de l'économie et une forme d'entreprise qui fait de l'éducation à la démocratie. Les coopératives prouvent que les populations peuvent se prendre en main et construire de grandes choses. Elles peuvent rivaliser avec les entreprises capitalistes et leur apport dans l'économie mondiale est important et en croissance constante depuis 150 ans, époque de leur création. Les autres formes d'entreprise – capitalistes, par exemple – ont plus d'ancienneté. La démocratie est également assez jeune dans l'histoire. Avant, il n'y avait qu'un modèle, la dictature. La première démocratie sociale a vu le jour en France, avec la Révolution et les notions de droits et libertés. La démocratie sociale et la démocratie économique qui suit derrière n'ont pas fini de « contaminer » la planète. C'est pourquoi le modèle coopératif devrait être beaucoup plus important à l'avenir. Bien personnellement, je ne crois pas que ça deviendra le seul modèle d'entreprise sur la planète.

Pourquoi?
Dans certains secteurs, à haut risque et d'innovation par exemple, celui qui prend tous les risques doit être récompensé si son entreprise fonctionne, car il sera aussi puni s'il échoue. Les secteurs de haute technologie, bien que très utiles et contribuant à l'évolution de la société, ne représentent pas une nécessité absolue pour la vie. En revanche, dans une société démocratique, la population, par l'entremise de coopératives, devrait être maître de tous les outils qui entourent le bien-être des humains : santé, alimentation, institutions financières.

Qu'attendez-vous du Sommet 2014?
Qu'il revalorise la place des coopératives dans la vie des gens sur la planète. Qu'il montre les coopératives comme des outils permettant de mieux répartir la richesse et d'organiser la distribution des aliments de façon plus ordonnée. L'alimentation, à court terme, est le tout premier besoin des humains.

Un des thèmes du Sommet est : « Nourrir neuf milliards de personnes en 2050 ». Quels gestes La Coop fédérée pose-t-elle pour contribuer à atteindre cet objectif?
En appuyant les producteurs agricoles à accroître leur efficacité et leur productivité, les coopératives agricoles et La Coop fédérée aident leurs membres à nourrir un maximum de gens ici comme ailleurs. On fait partie de la solution pour nourrir neuf milliards d'humains.

« La démocratie politique fait inexorablement son chemin partout sur la planète, et la démocratie économique suit dans son sillage. Ces deux éléments sont l'essence même de la coopération. »
La Coop fédérée vise à être la meilleure entreprise canadienne de fournitures agricoles et de produits alimentaires. Est-elle sur la bonne voie pour atteindre cet objectif?

Nous sommes une des plus grandes entreprises en agroalimentaire au Canada. Notre modèle coopératif et démocratique devrait favoriser l'atteinte de cet objectif d'ici les 10 ou 20 prochaines années. La Coop fédérée n'aurait pas pu grandir en ne pensant qu'à produire des résultats financiers. Nous servons les agriculteurs et de plus en plus de consommateurs. Nous les aidons à grandir, à faire vivre leur famille. La pensée de pérennité est toujours présente.

Quel est le plus grand défi de la coopération?
La gouvernance des coopératives passe par des gens élus de façon démocratique. Dans l'opinion publique, un élu, un politicien, a mauvaise réputation. Cette pensée finira par déteindre sur les démocraties des coopératives, surtout les plus grandes, et éloignera des conseils les gens d'expérience, pouvant changer les choses. Il faut attirer dans les conseils ceux qui viennent non pour se servir, mais pour servir…



L'intercoopération
pour développer les affaires

Gaétan Desroches, chef de la direction de La Coop fédérée
Le Coopérateur agricole : Qu'attendez-vous du Sommet 2014?
Gaétan Desroches : Je souhaite créer des alliances d'affaires avec d'autres coopératives pour concurrencer les multinationales. IFFCO en est un bon exemple. C'est le premier projet d'intercoopération à grande échelle réalisé par le réseau. IPCO (Interprovincial Cooperative), dans l'Ouest canadien, avec laquelle nous avons des liens, est aussi un bel exemple d'alliance. Ainsi que Momagri, en France. Il y a plusieurs occasions d'affaires à développer dans les secteurs des semences et des grains.

Vous évoluez depuis 30 ans au sein du réseau La Coop. Les jeunes producteurs se reconnaissent-ils dans ce qu'il est devenu?
Ils vont de plus en plus s'y reconnaître. Les fermes grossissent et leurs besoins changent. Nous sommes les mieux placés pour y répondre. Pensons à la vente d'engrais, à l'achat de leurs récoltes, aux positions boursières et à la gestion des risques. La Filière porcine coopérative, pour produire du porc spécifique, est encore un bel exemple de valeur ajoutée.

Quels gestes La Coop fédérée pose-t-elle pour contribuer à nourrir neuf milliards de personnes en 2050?
Toutes nos activités de R-D et nos investissements stratégiques récents répondent à cet objectif. En développant des marchés d'exportation de viande et de grain pour nos producteurs, nous contribuons à nourrir la planète.

Avec vos investissements des dernières années, La Coop fédérée risque-t-elle d'être une coopérative dont la plus grande part du chiffre d'affaires proviendra de filiales ou de copropriétés?
« Le développement pancanadien du réseau La Coop apportera une nouvelle prospérité aux producteurs agricoles et aux coopératives membres. Une prospérité qui passe par l'intercoopération. »
Le marché agricole, notre principal secteur d'affaires, est à maturité. Sans notre croissance des dernières années, nous aurions reculé. Ces investissements (Agronomy, Agrico, BMR) apportent des synergies à nos membres. Avec BMR, la stratégie est simple : atteindre des économies d'échelle et favoriser l'expertise des coopératives en quincaillerie pour accroître l'occupation du territoire et le chiffre d'affaires. Avec Agrico et Agronomy, c'est exporter de plus gros volumes de grains et optimiser notre logistique de transport dans les fertilisants, à meilleurs coûts, et s'assurer d'un approvisionnement à longueur d'année. Ces investissements ne dénaturent pas notre raison d'être. Ces entreprises appartiennent aux membres du réseau et possèdent les mêmes valeurs et politiques.

En affaires, pourquoi la coopération n'est-elle pas le modèle dominant?
C'est une question de perception. Certains voient les coopératives comme des organismes sans but lucratif. Ce n'est pas la vocation de toutes les coopératives, loin de là, bien qu'elles ne soient pas non plus purement capitalistes. Peu importe la façon dont elles sont gouvernées, il faut un modèle d'affaires viable et des valeurs distinctes pour se développer, offrir des services. Il n'est pas honteux de faire de l'argent, d'autant plus qu'on le redistribue!



Des coopératives bien gérées
profitent à tous

Dr U.S. Awasthi, chef de la direction d'IFFCO
Le Coopérateur agricole : Au Sommet, vous participerez à la table ronde « Comment nourrir neuf milliards de personnes en 2050 ». Cet enjeu est-il réalisable?
Dr U.S. Awasthi : Pour y arriver, nous devrons produire 70 % plus de nourriture. Il faudra composer avec le réchauffement climatique, qui affecte la croissance des plantes; la demande d'aliments plus nutritifs de la part des habitants des pays en développement; et les problèmes de malnutrition, qui s'aggravent (12 % de la population mondiale est touchée). Il faudra aussi donner aux petits producteurs les technologies et plantes améliorées nécessaires pour accroître leur productivité. En revanche, de la terre à la table, les pertes par gaspillage sont de 40 %. En minimisant ce gaspillage, grâce à de meilleures infrastructures de conservation et d'entreposage, les 70 % de production supplémentaires ne sont plus nécessaires. Toute nourriture non gaspillée est de la nourriture produite. Aussi, en mangeant moins – un tiers de la population mondiale est obèse – , on pourrait mieux redistribuer la nourriture. Enfin, il faut mieux prendre soin des sols et utiliser chaque goutte d'eau de la façon la plus efficace possible.

Les coopératives, dont IFFCO, sont-elles positionnées pour contribuer à relever ce défi de façon durable?
En Amérique du Nord, la nourriture est abondante et accessible. En Inde, il faut travailler fort pour nourrir 1,2 milliard d'habitants. Dans mon pays, et à IFFCO, nous mettons en œuvre un programme appelé « Sauvons nos sols ». Nous expliquons aux producteurs comment prendre soin de leur terre pour en accroître la productivité et en conserver la fertilité. Nous leur apprenons comment utiliser l'irrigation de façon optimale et la machinerie pour enfouir les résidus. Nous soutenons les universités et instituts agricoles, qui aident producteurs et productrices à se familiariser avec les nouvelles pratiques et le développement durable. Nous contribuons également à la mise sur pied de coopératives dont l'effectif est entièrement féminin.

Qu'est-ce que le Sommet apporte aux coopératives indiennes?
Ce qu'on fait n'est jamais parfait. Nous y apprenons de nouvelles façons de faire et de penser, utiles à nos producteurs.

IFFCO s'installe au Québec pour construire une usine de fabrication d'urée. Pourquoi vouloir des installations de production d'engrais ailleurs dans le monde?
« Nourrir le monde : on y arrivera en produisant plus et mieux, et en gaspillant moins. »
Pour développer les affaires. Nous avons des usines au Sénégal, à Oman, en Jordanie. Nous cherchions à nous implanter en Amérique du Nord. Nous avons choisi le Québec, car votre province ne possède pas d'usine d'engrais et parce qu'il y a La Coop fédérée, avec laquelle s'associer. Votre gouvernement nous apporte aussi beaucoup d'appui.

Quels sont les plus grands défis de votre coopérative?

Nous pensons constamment aux producteurs agricoles. Particulièrement aux producteurs pauvres, car ils représentent la majorité de nos membres. Nous gérons la coopérative avec cœur et esprit, c'est-à-dire pour les consommateurs et pour les affaires. Dans le passé, les coopératives indiennes n'étaient pas gérées par des professionnels. L'un de nos principaux défis a été de mettre en place cette façon de faire. Il a aussi fallu leur faire comprendre l'importance d'être efficaces. Résultat : au cours des 13 dernières années, nous avons versé un maximum de ristournes. Les surplus ont été réinvestis dans la coopérative. Nos actifs se montent aujourd'hui à 10 milliards $. Des coopératives bien gérées profitent à tous.

Fondée il y a 47 ans, la coopérative indienne IFFCO (Indian Farmers Fertiliser Cooperative) compte 50 millions de membres producteurs agricoles répartis dans 40 000 coopératives affiliées. Son siège social est situé à New Delhi.

La carrière du Dr Awasthi dans le secteur des fertilisants s'échelonne sur près d'un demi- siècle, dont 31 ans à IFFCO et 21 à titre de chef de la direction. En trois décennies, le chiffre d'affaires de cette coopérative a bondi de 200 millions à 6 milliards $. Une croissance phénoménale, à l'image de celle qu'a connue la population de l'Inde au cours de la même période : de 1981 à 2011, elle est passée de 683 millions à 1,2 milliard d'habitants. Nous avons rencontré le Dr Awasthi dans les bureaux d'IFFCO à Montréal.





Garder les actifs
entre les mains des producteurs

Serge Riendeau, président d'Agropur
Le Coopérateur agricole : Quels bénéfices le Sommet 2012 a-t-il apportés à Agropur?
Serge Riendeau : Deux éléments m'ont interpellé. D'abord, la force du mouvement coopératif. En combinant le chiffre d'affaires des 300 plus grandes coopératives du monde, le total équivaut au PIB de la neuvième économie mondiale. Ensuite, le taux de résilience très élevé de notre modèle d'entreprise.

Qu'attendez-vous du Sommet 2014?
Que l'on sensibilise politiciens et universitaires au bien-fondé de notre modèle d'affaires afin qu'ils comprennent le rôle important des coopératives dans la société, tant par leur vision à long terme que par les services offerts. Notre modèle équitable de redistribution de la richesse est aussi à faire connaître. Chez Agropur, les ristournes rémunèrent le travail – le volume de lait produit par chacune des fermes – et le capital investi dans l'entreprise au nom du membre, soit la part sociale. C'est le principe « un membre, un vote ». Si seul le capital était rémunéré, le conseil prendrait sans doute des décisions à plus court terme.

Lors du Sommet, Agropur présente le forum Les coopératives et la consolidation de l'industrie laitière mondiale. Ce sujet est-il une grande préoccupation pour les coopératives laitières?
« Avec 75 ans d'histoire, Agropur reste plus que jamais branchée sur l'innovation, la satisfaction des consommateurs et la pérennité des entreprises agricoles et coopératives. »
Il l'est pour tous les acteurs de l'industrie laitière. La consolidation, c'est de moins en moins d'entreprises, de plus en plus grosses. Bien des coopératives font partie de ce groupe. Il faut y prendre notre place. Au Sommet 2012, nous avions organisé une rencontre avec des coopératives laitières canadiennes. Des intervenants d'autres régions du monde étaient invités pour discuter de l'industrie laitière mondiale. Constat : malgré notre système de gestion de l'offre, les plus grands acteurs mondiaux sont présents sur notre marché. Cette année, nous invitons les coopératives laitières de partout dans le monde. Le but : mieux se connaître, faire partager notre vision de l'industrie laitière mondiale et prendre la place qui nous revient. Il faut donc unir nos forces. C'est ce que nous avons fait en fusionnant avec Farmers Dairy, une coopérative de la Nouvelle-Écosse et de Terre-Neuve, en 2013, et avec Dairytown, une coopérative du Nouveau-Brunswick, cette année. L'objectif est de conserver les actifs entre les mains des producteurs pour contrôler notre destinée.

La consolidation est-elle une occasion d'affaires ou une menace?
Il faut se positionner pour qu'elle soit une occasion d'affaires. Au Canada et partout ailleurs sur la planète, il importe, encore une fois, de garder les actifs des coopératives entre les mains des producteurs. C'est une sécurité pour la pérennité de leur ferme, de leur organisation et de leur collectivité.

Quel sera le plus grand défi d'Agropur?
Ils sont multiples. Être d'une taille suffisamment importante pour concurrencer les plus grands acteurs, être efficace, contrôler nos coûts et faire les bons investissements. Le bilan d'Agropur est éloquent. Nos acquisitions récentes et notre positionnement nord-américain nous permettront d'assurer, au profit des membres, la continuité de l'entreprise.



Agir en
entrepreneurs collectifs

Monique Leroux, présidente et chef de la direction du Mouvement Desjardins
Après le succès du Sommet international des coopératives de 2012, Monique Leroux récidive avec une édition 2014.

Le Coopérateur agricole : Dans quelle mesure, après le Sommet de 2012, a-t-on changé la perception des gens à l'égard de la formule coopérative comme modèle de développement économique d'avenir?
Monique Leroux : Nous avons réussi à changer positivement la perception des leaders politiques et économiques et à leur faire voir que le modèle d'affaires coopératif recèle beaucoup de potentiel, tant pour l'économie mondiale que pour des enjeux socioéconomiques majeurs. C'est le cas pour la sécurité alimentaire. L'éventail impressionnant de conférenciers internationaux au Sommet de 2014 en est la preuve. Par ailleurs, plusieurs pays ont modifié positivement leur législation à l'égard des coopératives.

Qu'attendez-vous du Sommet 2014?
Le Sommet est une formidable occasion pour discuter d'affaires. Rappelez-vous l'annonce de l'Indian Farmers Fertiliser Cooperative (IFFCO) et de La Coop fédérée au Sommet de 2012. Je souhaite que l'édition 2014 soit le théâtre d'un nombre encore plus important de rencontres bilatérales favorisant les partenariats. Le Sommet peut mettre aussi en valeur certaines qualités du modèle coopératif. Les coopératives sont rarement associées à l'innovation. Pourtant, elles ont prouvé leur capacité à innover. Cette caractéristique contribue à faire du modèle coopératif une réponse aux défis internationaux. La résilience des coopératives leur a permis de survivre mieux que les autres entreprises aux cycles et aux crises économiques.

Comment le Sommet peut-il avoir pour résultat que la formule coopérative soit plus attrayante auprès des jeunes?
Il y a un besoin d'éduquer les personnes au modèle coopératif et de faire connaître ses succès. Au Québec, où le modèle coopératif emploie 92 000 personnes et génère un chiffre d'affaires de 25,6 milliards $, il n'y a pourtant que très peu de cours dans les facultés d'administration portant sur le modèle coopératif. C'est pourquoi le Sommet a une section consacrée aux jeunes leaders. L'objectif est qu'ils aient voix au chapitre et connaissent les avantages de la formule.

Étant donné leurs multiples avantages par rapport au système à capital-actions – résilience, pérennité, fort enracinement local, partage des profits –, pourquoi les coopératives ne sont-elles pas devenues le modèle économique dominant?
Le modèle coopératif fait l'objet de peu d'enseignement et de promotion. Pourtant, le plus gros employeur privé du Québec est un groupe coopératif : le Mouvement Desjardins! Il y a tout un travail de rattrapage à faire à cet égard. Le mouvement coopératif doit expliquer les solutions qu'il peut apporter aux défis actuels. Les coopératives doivent innover, croître et saisir les occasions de partenariats permettant de poursuivre leur développement.

Programme du Sommet :
www.sommetinter.coop/cms/home/edition-2014/programme.html
 
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