Entretiens
Par Étienne Gosselin, agr., M. Sc.
Avec l'étude du Groupe AGÉCO sur l'évolution des structures des exploitations agricoles du Québec, on ne pourra plus parler du modèle agricole québécois, mais bien des modèles. En 40 ans, les fermes familiales ont changé. Les organisations agricoles devront s'adapter.
Catherine Brodeur, du Groupe AGÉCO
Avec comme toile de fond l'Année internationale de l'agriculture familiale, La Coop fédérée et l'AQINAC ont mandaté AGÉCO pour brosser un portrait de l'évolution et de la diversité des structures des fermes québécoises, en les comparant au passage avec des modèles d'ailleurs.

Premier constat : les entreprises agricoles québécoises sont encore à peu près toutes fami­liales. La famille possède le capital, prend les décisions stratégiques et est impliquée dans les activités quotidiennes. Toutefois, l'étude révèle que l'actionnariat et le salariat non apparentés gagnent du terrain. Le recours à des employés est particulièrement flagrant en productions porcine, avicole et maraîchère, où plus des deux tiers du total des salaires sont versés à des non-apparentés. C'est dans le secteur des grandes cultures que le salariat est le plus faible (41 %).

« Le secteur agricole est devenu aujourd'hui créateur d'emplois. C'est une conséquence directe de l'augmentation de la taille des entreprises, explique Catherine Brodeur, directrice du développement aux études économiques chez AGÉCO et responsable de l'étude. Le lait est un secteur où le nombre de fermes a diminué fortement depuis 40 ans, mais où les fermes ont grossi moins rapidement qu'ailleurs. Le secteur des grandes cultures, pour sa part, est le seul ayant vu le nombre d'exploitations spécialisées augmenter. Il reste que la majorité des entreprises qui commercialisent des grains sont encore spécialisées dans d'autres productions. »

Au nombre des mutations, on doit souligner la complexification des organigrammes avec la montée de la sous-traitance, des actifs en location, des entreprises-satellites, etc. « Je pense qu'on peut se réjouir qu'il y ait une diversité de modèles d'entreprises au Québec, juge Catherine Brodeur. Nos secteurs sont ainsi plus résilients en cas de secousses.

Il existe aussi des modèles qui répondent aux multiples aspirations des entrepreneurs, par exemple le goût de l'exportation ou de la production locale. »

Autre résultat : l'âge moyen des exploitants de petites fermes est considérablement plus élevé que celui des exploitants de grandes fermes. Une bonne part des démarrages se font d'ailleurs dans des entreprises de petite taille – si petite que la moitié d'entre elles nécessitent un revenu d'appoint hors ferme. Inversement, un faible nombre d'entreprises accapare un volume grandissant de la production, ce qui amène une polarisation.

« Il y a 30 000 fermes au Québec – moitié moins qu'il y a 40 ans – et elles ne sont pas toutes pareilles. Est-ce que l'approche du one size fits all peut encore fonctionner au plan des poli­­­tiques agricoles et des services-conseils ? s'interroge Catherine Brodeur. Les besoins de ces entreprises se rapprochent de plus en plus des besoins des entreprises non agricoles. »

Après la réflexion, l'action !

Avec Vincent Cloutier,agronome, économiste principal à La Coop fédérée !

Le Coopérateur agricole Pourquoi avoir commandité l'étude d'AGÉCO ?
Vincent Cloutier Il fallait éviter que les célébrations de l'Année internationale de l'agriculture familiale se limitent à un débat idéologique stérile sur ce qu'est la ferme familiale. Plutôt, il nous apparaissait important de procéder à une réflexion d'affaires. Il est de mise de mettre de l'avant davantage l'agriculture numérique et technologique, plutôt que le strict argument familial. Si noble soit-il, ce dernier est susceptible de confiner le public à une vision passéiste de l'agriculture.

Qu'est-ce qui vous a surpris dans les conclusions de cette radiographie des fermes d'ici ?
Instinctivement, on s'attendait aux constats de consolidation et à l'utilisation plus massive du capital et des techno­logies. On observe au Québec une tendance moins rapide vers la consolidation des exploitations, ce qui s'explique par nos outils de politiques agricoles plus généreux et plus performants. C'est le reflet des valeurs de notre société, qui souhaite une agriculture dispersée géographiquement, avec des unités de taille plus modeste. J'ai particulièrement apprécié la partie qualitative de l'étude, où l'on s'intéresse aux entreprises dont les stratégies s'écartent du modèle dominant. N'empêche, quand 8 % des entreprises génèrent la moitié des revenus agricoles, il faut se demander de quels services ces entreprises auront besoin.

La Coop compte-t-elle se fonder sur les conclusions de l'étude pour amender son offre de services ?
C'est un processus en continu. Les entreprises maîtrisent de mieux en mieux le savoir agronomique. Elles doivent aujourd'hui faire face à un environnement d'affaires très compétitif qui rend nécessaires plus de services technico-économiques. Alors devons-nous bonifier nos services et offrir des accompagnements, par exemple, en gestion des ressources humaines et en planification stratégique ? Quoi qu'il en soit, notre façon d'accompagner notre clientèle devra évoluer – on l'a fait au tournant des années 2000 en agroenvironnement et plus récemment avec des tableaux de bord technico-économiques personnalisés pour chaque ferme. Nos membres et clients s'attendent à beaucoup de nous. Ils pensent en signe de piastre, pas juste à la productivité. Ils veulent aussi entendre parler d'une foule de sujets spécialisés, comme le marché des terres ou les programmes de sécurité du revenu.

Le nombre de fermes diminue, elles grossissent, l'intégration gagne du terrain : est-ce préoccupant ?
Non. Ce sont des mouvements naturels, qui sont loin d'être propres au Québec. Il n'y a rien de statique ! Notre offre a évolué depuis 90 ans – on a vu une accélération de la spécialisation des services-conseils depuis le projet Chrysalide – et elle continuera de s'adapter aux besoins.

Quel est votre profil ?
Les analystes du Groupe AGÉCO ont rencontré une dizaine d'entrepreneurs ayant adopté des stratégies de développement non traditionnelles. Trois profils d'entrepreneurs se dégagent de cette analyse quali­tative :

1) Les super-innovateurs : aiment la R et D, recherchent l'optimisation des opérations, multiplient les partenariats pour l'avancement technolo­gique de l'entreprise.
2) Les groupes familiaux : se définissent par le grand nombre d'actionnaires familiaux, priorisent la rémunération du travail et du capital, valorisent le transfert de l'exploitation.
3) Les chercheurs d'opportunités : sont actifs en dehors de la ferme, réseautent, sont à l'affût des occasions d'affaires.

Qu'est-ce qui fait changer votre ferme ?
• Le progrès technologique (révolution verte, mécanisation, robotisation, amélioration génétique) : il modifie la productivité, la taille de l'entreprise et la nature du travail.
• Les demandes des acheteurs, des consommateurs et des citoyens : les exigences de ces groupes (bas prix, hygiène et salubrité, bien-être animal, uniformité ou différenciation des produits) sont déterminantes. Résultat : contractualisation, intégration, mise en marché collective et coopération.
• Les politiques économiques et commerciales : gestion de l'offre, programmes de soutien des revenus, libéralisation du commerce agricole.
• La modification des structures : de moins en moins de distributeurs, qui sont de plus en plus gros.

Ici et ailleurs
Rendez-vous sur le site de La Coop fédérée (onglet Actualités) pour consulter le rapport synthèse d'AGÉCO, qui trace des parallèles éclairants entre les productions agricoles d'ici et d'ailleurs pour ce qui concerne le lait (Alberta, Wisconsin et France), le porc (Manitoba, Iowa et Danemark), la volaille (Caroline du Nord, France et Brésil), les grandes cultures (Ontario, Iowa et Argentine) et les légumes (Ontario, Californie et Mexique).

 
Retour

Copyright © 2014 La Coop fédérée | Tous droits réservés