Entretiens
Jean-Sébastien Laflamme, agronome, M. Sc. Conseiller aux affaires économiques
La Coop fédérée
jean-sebastien.laflamme@lacoop.coop
En apparence, le Farm Bill semble très généreux, avec un budget qui défie l'imagination. Mais un regard attentif permet de constater que les programmes de sécurité du revenu du Québec se comparent avantageusement tant au précédent Farm Bill qu'à l'actuel.
Après deux longues années de négociations, les représentants du gouvernement américain ont finalement réussi à s'entendre sur une nouvelle mouture du Farm Bill au début 2014. Ce n'est pas sans raison que les négociations ont été ardues. Les enjeux associés au Farm Bill sont complexes et son budget ne passe pas inaperçu. Il s'élève à près de 100 milliards $ par année et s'échelonne sur cinq ans.

En comparaison, les centaines de millions de dollars injectés annuellement par La Financière agricole du Québec ressemblent à une goutte d'eau dans l'océan. Mais il faut relativiser ces chiffres.

Alors que l'agriculture québécoise génère des recettes de 8 milliards $, celle des États-Unis en génère près de 400 milliards. De plus, la très grande majorité du budget du Farm Bill n'est pas destinée aux producteurs agricoles : 80 % des sommes sont réservées à des programmes d'aide alimentaire pour les plus démunis. Au Canada et au Québec, ce sont des ministères autres que celui de l'Agriculture qui gèrent les programmes sociaux.

Québec ou États-Unis :
comment se compare le soutien ?

Du côté des productions animales, il est clair que les programmes québécois de sécurité du revenu sont plus avantageux pour les secteurs couverts par l'ASRA ou sous gestion de l'offre. En effet, les programmes agricoles du Farm Bill ne versent presque rien aux producteurs de porcs, de poulets ou de bœufs. Des aides très modestes sont offertes au secteur laitier. Mais qu'en est-il des grandes cultures, qui représentent le cœur du soutien agricole du Farm Bill ?

L'exercice de comparaison n'est pas simple. Tant au Québec qu'aux États-Unis, les producteurs ont accès à différents programmes qui visent à soutenir leur revenu en cas de baisse des prix des cultures ou des rendements. De plus, le nouveau Farm Bill modifie de façon importante les modalités de soutien.

Afin de comparer le soutien québécois et l'américain, une simulation a été appliquée à une ferme céréalière (maïs-grain) de Saint-Hyacinthe, avec les rendements et les prix observés dans cette région depuis une dizaine d'années. Les calculs ont été réalisés par la société Forest Lavoie Conseil et ont porté sur le Farm Bill de 2008 ainsi que celui de 2014.

L'ancien Farm Bill
Par le passé, la grande majorité des producteurs de maïs américains recevaient un soutien de l'État sous deux formes principalement : les paiements directs et une assurance récolte. Le paiement direct était une aide versée chaque année en fonction de l'historique des superficies en cultures, peu importe le prix ou le rendement. Les producteurs avaient aussi accès à une assurance récolte et revenu, qui se déclenchait lors d'une baisse des rendements, des prix des cultures entre le semis et la récolte, ou d'une combinaison des deux.

Au Québec, on le sait, l'ASRA constitue le principal filet de sécurité du revenu pour les producteurs de grandes cultures. Mais ces dernières années, les programmes Agri-investissement et Agri-Québec, calculés selon les ventes nettes admissibles, ont pris plus d'importance dans le soutien de l'État.



La figure 1 illustre les interventions qu'un producteur type de Saint-Hyacinthe aurait reçues avec le Farm Bill de 2008. Au cours de la période, l'essentiel du soutien serait provenu des paiements directs. Le programme d'assurance revenu se serait seulement déclenché deux fois, en 2000 et en 2013. Ce sont les seules années où les pertes de rendement (en 2000) ou de prix (en 2013) ont été suffisantes pour atteindre le seuil d'intervention de ce programme. Les autres années, les producteurs ont plutôt versé de l'argent dans ce programme par le paiement de la prime. En 2004, le prix du maïs était si faible qu'un autre programme a été déclenché : le paiement contracyclique qui intervient lors de bas prix. Le soutien moyen s'est élevé à un peu moins de 100 $/ha pour cette période.



La figure 2 montre les interventions des programmes de gestion de risques offerts au Québec. Comme on peut le voir, c'est l'ASRA qui représentait le plus grand soutien au début des années 2000, lorsque les prix du maïs étaient bas. À l'inverse, ces dernières années, les programmes Agri-Québec et Agri-investissement ont pris le relais. L'ASRA ne se déclenche plus. Enfin, le programme d'assurance récolte n'aurait été déclenché qu'une fois, en 2000. Il faut noter que, aux fins de l'exercice, il s'agit de rendement de zone et non pas individuel. Le soutien moyen s'élève à plus de 150 $/ha pour cette période.

Comme on peut le constater à la figure 3, les programmes de gestion du Québec interviennent plus généreusement que les anciens Farm Bills lors des périodes de bas prix. Ainsi, pour la période précédant le Farm Bill de 2008 (2000 à 2007), l'écart moyen atteint plus de 100 $/ha, à l'avantage du Québec. Les écarts les plus importants ont été observés lors des creux de prix du maïs de 2004 et 2005. Toutefois, depuis le Farm Bill de 2008, période caractérisée par des prix à la hausse, les interventions ont été similaires en moyenne au Québec et aux États-Unis.



Le Farm Bill de 2014
Le nouveau Farm Bill change considérablement le type de soutien, car les paiements directs sont abolis. Les producteurs de grandes cultures devront faire un choix irréversible pour cinq ans. Ils devront choisir entre une couverture de perte de prix ou de revenus. Dans le cas d'une perte de prix (price loss coverage), le programme intervient si le prix du marché de l'année est inférieur à un prix plancher, établi à environ 145 $ US/tonne pour le maïs et 308 $ US/tonne pour le soya. Les producteurs choisissant le price loss coverage ont aussi accès un à programme complémentaire d'assurance récolte et revenu (supplemental coverage option).

Dans le cas d'une perte de revenus (agriculture risk coverage), le programme prend en compte à la fois le prix et le rendement. Il intervient si les revenus sont en dessous de 85 % de la moyenne olympique des cinq dernières années, jusqu'à concurrence de 10 % des pertes de revenus.

Le soutien de ces programmes dépendra donc largement des fluctuations de prix et de rendements. Afin d'évaluer leur intervention, des projections de rendements et de prix futurs sont nécessaires. Aux fins de l'exercice, les hypothèses suivantes ont été retenues : des rendements qui suivent la tendance des 10 dernières années, et les prix du maïs-grain selon les prévisions à long terme du département de l'Agriculture des États-Unis (USDA), avec dollar à parité, en incluant un écart historique de 20 $/tonne entre la base de Saint-Hyacinthe et le prix payé aux producteurs américains (voir la figure 4).



La figure 5 illustre les interventions des programmes si les prévisions du USDA se concrétisent. Pour ce qui est des producteurs ayant choisi le price loss coverage (non illustré sur la figure), ils ne recevraient presque rien, car le prix plancher n'est jamais atteint. Il faut noter que les producteurs d'ici bénéficient d'une base positive d'environ 20 $ la tonne comparativement à leurs homologues américains, où le programme aurait été déclenché.



Pour ceux qui choisissent l'option agriculture risk coverage, les baisses de marges seront suffisantes pour le déclenchement. Cela s'explique notamment par les revenus élevés des dernières années, qui ont eu pour effet de hausser la moyenne olympique servant de référence.

Quant au soutien du Québec, il serait inférieur au programme agriculture risk coverage lors des premières années. Pourquoi ? À cause de l'effet accumulé de l'arrimage entre le programme ASRA et les programmes Agri-investissement et Agri-Québec. Le versement des Agri sur une période prolongée a pour effet d'abaisser le coût de production calculé dans le programme ASRA. Par ricochet, l'intervention de l'ASRA est grandement limitée lors des premières années où surviennent des baisses de prix importantes.
 
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