Entretiens
Par Annick Delaquis, agronome, Ph. D. Nutritionniste en production laitière La Coop fédérée annick.delaquis@lacoop.coop
Longtemps les rations laitières ont été calculées de façon à combler les besoins des vaches en protéine brute et en mégacalories (énergie). Des recherches permettent aujourd'hui plus de précision dans la formulation de rations.
Du côté protéique, on parle de protéine dégradable au rumen, d'optimiser la synthèse de protéines microbiennes et de compléter les rations avec de la protéine non dégradable afin de combler les besoins des vaches en acides aminés.

Du côté énergétique, on précise les sources de mégacalories pouvant être utilisées en alimentation laitière. Une ration ne sera pas transformée de la même façon si la vache est en transition, au pic ou en fin de lactation, ou selon qu'elle a une cote de chair de 2 ou de 4.

Graphique 1
Composition de la pulpe de betterave et de l'ensilage de maïs

Le statut physiologique de la vache modulera l'utilisation qu'elle fera de ses sources d'énergie et, en retour, ces sources d'énergie auront un impact sur sa consommation d'aliments.

Comprendre vos rapports d'analyse
Dans les rapports d'analyse des grains et fourrages, on constate que l'énergie est essentiellement contenue dans les hydrates de carbone. Ceux-ci comprennent deux fractions : d'un côté, les hydrates de carbone non fibreux (HCNF) – soit les sucres, les fibres solubles et l'amidon – et, de l'autre, la fibre digestible (NDFd).

Pourquoi s'en préoccuper ? Parce que les acides gras volatils (AGV) produits dans le rumen lors de la fermentation de chacune de ces fractions seront différents en quantité et en proportion.

Une fermentation différente signifie aussi un pH ruminal différent. En comparant l'analyse d'un ensilage de maïs à celle de la pulpe de betterave, on constate que ces ingrédients ont des teneurs semblables en NDF et en HCNF (graphique 1). Par contre, on sait qu'ils n'auront pas le même impact dans le rumen. La fraction HCNF de l'ensilage de maïs est composée d'amidon, alors que celle de la pulpe de betterave contient de la fibre soluble.

La NDF digestible et la fibre soluble favoriseront la production d'acide acétique, important précurseur du gras du lait. La fermentation des sucres favorisera la production d'acides butyrique et propionique. Ce dernier est le principal précurseur de la production du glucose chez la vache (essentiel à la synthèse du lactose et régulateur du volume de lait produit). La fermentation de l'amidon favorisera aussi la production d'acide propionique et le volume de lait produit.

On dit que pour faire du gras, on a besoin de fibre et d'acide acétique, alors que pour faire du lait et de la protéine, on a besoin d'acide propionique, donc de grain et d'amidon. C'est pourquoi lorsqu'on augmente la teneur en grain et en amidon d'une ration de lactation, on obtient souvent plus de protéine, mais on réduit du même coup la production de gras.

Afin d'optimiser la rentabilité de l'entreprise et le maintien de la santé des vaches, il faut donc trouver le point d'équilibre entre la production de gras et de protéine. L'amidon fermenté au rumen réduit le pH et peut, si servi en excès, réduire la digestibilité de la fibre (graphique 2). Les fourrages comme les grains coûtent de plus en plus cher; évitons donc de compromettre leur digestibilité.

On l'a dit plus tôt : l'acide propionique dans le rumen est le principal précurseur de la production de glucose pour la vache. Des études de l'Université du Michigan démontrent que cet acide a un effet limitant sur la consommation volontaire de matière sèche (CVMS) des vaches. Pourquoi ? Parce que l'acide propionique produit dans le rumen est absorbé et transporté au foie où il est transformé en glucose selon les besoins de l'animal.

Une fois les besoins en glucose comblés, l'excès d'acide propionique est oxydé pour produire des réserves d'énergie. Lorsque le bilan énergétique du foie augmente suffisamment, un signal est envoyé au cerveau pour indiquer à la vache d'arrêter de consommer. Lorsque le bilan énergétique du foie diminue, l'inverse se produit : la vache a faim ! Tout tourne autour de la demande en glucose de la vache. Or, en période de transition, la demande en glucose augmente en raison de la croissance rapide du veau. Cette augmentation est toutefois lente et peu importante comparativement à celle qui se produira après le vêlage (graphique 3).

La période de transition
Comment appliquer ce concept dans les rations à la ferme ? En période de transition, il faut que la vache développe les papilles de son rumen pour préparer la lactation. On ajoute donc un peu de concentrés à nos rations pour satisfaire ces besoins et éviter que les vaches maigrissent. Par contre, toujours dans cette période de transition, il ne faut pas ajouter trop d'ingrédients favorisant la synthèse d'acide propionique (amidon), car on réduira de façon draconienne la CVMS des vaches, ce qui risquerait de compromettre le bon fonctionnement du foie.

Graphique 2
Relation entre la teneur en amidon de la ration et la digestibilité ruminale de la NDF

Comment s'assurer que nos vaches ont assez d'énergie en transition sans risquer d'avoir un excès d'amidon ? En privilégiant durant cette période la fibre digestible et la fibre soluble comme sources d'énergie. Ces deux types de fibres devraient être tirés de fourrages de qualité ou de produits commerciaux spécialement formulés pour cette phase, comme les produits de la gamme Transilac.

De plus, il faut porter une attention particulière aux vaches trop grasses au vêlage. Une condition de chair excessive en transition accentue la résistance des tissus adipeux à l'insuline qui survient naturellement en fin de gestation. Cela fait en sorte qu'elles mobilisent leurs graisses de façon excessive, contribuant positivement au bilan énergétique du foie, tout comme le fait l'acide propionique dérivé des grains. Le frein sur la CVMS exercé par l'acide propionique, dérivé de la fermentation des grains, se manifestera donc plus rapidement lorsque les vaches sont grasses.

Graphique 3
Composition de la pulpe de betterave et de l'ensilage de maïs

Tiré de De Koster et Opsomer (2013); adapté de Overton (1998)

Après le vêlage, le besoin en glucose des vaches explose (graphique 3) et la résistance des tissus adipeux à l'insuline diminue graduellement. Les vaches nécessitent alors du glucose en grandes quantités pour fabriquer le lactose du lait et combler leurs besoins en énergie. Alors, l'acide propionique produit par la fermentation de l'amidon ne sera plus oxydé par le foie, mais transformé en glucose, levant ainsi le frein sur la CVMS. Dans les semaines suivant le vêlage, on peut augmenter la teneur en amidon des rations, mais graduellement, en respectant l'adaptation du rumen.

Graphique 4
Impact de l'augmentation de la teneur en amidon
(de 23 à 33%) sur la consommation



Graphique 5
Impact de l'augmentation de la teneur en amidon
(de 23 à 33%) sur la production de lait corrigé



Source (graphiques 4 et 5) : Voelker et coll. (2002)

La lactation

Chez nos vaches en pleine production, le premier facteur qui limite la CVMS ne sera plus l'influx d'acide propionique au foie, mais bien le volume (encombrement) qu'occupera la ration dans le rumen. En lactation, l'augmentation des concentrés entraîne très souvent une augmentation de la CVMS, puisqu'en augmentant l'amidon, on réduit la fibre et l'encombrement.

Le graphique 4 compare la consommation des vaches en lactation avant et après l'ajout d'amidon dans la ration. Peu importe le niveau de production au départ, la consommation augmente quand on ajoute de l'amidon. Toutefois, il y a une limite à cette substitution. Comme on l'a mentionné plus tôt, l'amidon favorise la production d'acide, et plus on acidifie le rumen, plus on risque de compromettre la digestibilité de la fibre et la teneur en gras du lait. C'est une question d'équilibre.

Optimiser la consommation des vaches
Pour réduire l'encombrement du rumen sans le surcharger en amidon, il faut offrir des fourrages ayant de la fibre NDF digestible. Les coefficients de digestibilité de la NDF peuvent varier grandement d'un fourrage à l'autre. Quel est l'impact de cela sur nos rations ? Des études ont estimé qu'une augmentation de 1 % de la digestibilité de la NDF des fourrages (exprimée en pourcentage de la NDF totale) peut amener une augmentation de la CVMS de 0,17 kg par jour et une augmentation de production de 0,24 kg de lait par jour. Pour optimiser la consommation des vaches en pleine production, il faut de l'amidon en quantité contrôlée et de la fibre digestible.

Après le pic de lactation, les vaches reviennent tranquillement à un bilan énergétique positif et l'encombrement au rumen comme facteur limitant la CVMS perd de l'importance. Doit-on alors garder les mêmes niveaux d'amidon dans ces rations ? Cela dépend de la production de lait des vaches et de leur condition de chair. Le graphique 5 illustre bien qu'une augmentation de l'amidon dans la ration des vaches produisant moins de lait n'augmente pas nécessairement leur production. L'énergie supplémentaire qu'elles consomment servira à refaire leurs réserves corporelles.

Une fois la condition de chair rétablie, on devrait modérer les teneurs en grain et en amidon des rations de façon à maintenir la production de lait sans trop faire engraisser les vaches. Une fraction de l'amidon pourra, à ce stade, être remplacée par de la fibre digestible ou de la fibre soluble. En fin de lactation, le niveau d'amidon à viser dans les rations dépendra de la condition de chair des vaches.

La répartition des mégacalories consommées par les vaches sera différente selon le stade de lactation, le niveau de production, la condition de chair et le degré de résistance à l'insuline. En transition, on vise des rations riches en fibre soluble ou digestible et contenant suffisamment d'hydrates de carbone fermentescibles pour développer les papilles du rumen et maintenir un bilan énergétique neutre.

Dès les premiers jours de lactation, on optimisera la consommation et on augmentera prudemment les teneurs en amidon et en fibre digestible de façon à réduire l'encombrement dans le rumen et à maximiser la production de lait au pic. Ensuite, une fois de retour à un bilan énergétique équilibré, on ajustera l'apport en énergie en fonction du lait à produire et de la condition de chair à reprendre.
 
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