Entretiens
Stéphane Perreault, agronome Conseiller spécialisé, pommes de terre et petits fruits La Coop fédérée stephane.perreault@lacoop.coop
Rapportée pour la première fois en 1825, la gale commune continue à causer des maux de tête à l'industrie de la pomme de terre. Bien qu'elle n'occasionne pas de pertes de rendement considérables, elle peut grandement nuire à la qualité et réduire la valeur de la récolte. Plusieurs recherches effectuées dans la dernière décennie ont accru sensiblement notre connaissance de cette maladie.
La gale commune est causée par des bactéries du genre Streptomyces. Ce groupe contient des centaines de bactéries, mais seulement quelques-unes d'entre elles causent des dommages aux tubercules. La plus connue est Streptomyces scabies. Ce microorganisme se retrouve dans la majorité des sols où l'on cultive la pomme de terre.

D'autres bactéries du même groupe et présentes au Canada causent aussi des lésions. C'est le cas de S. turgidiscabies et S. acidiscabies. Cette dernière, moins fréquente, se multiplie en sols acides.

Comment la reconnaître
Les symptômes de la gale commune sont bien connus. Ce ne sont pas tous les tissus de la plante qui en présentent les symptômes une fois le plant atteint : les tubercules et les stolons en montrent, mais pas les racines. La bactérie n'a pas besoin de porte d'entrée pour endommager un tubercule.

Il est généralement établi que les jeunes tubercules de moins de six semaines sont le plus sensibles. Par la suite, l'épaisseur de la peau augmente et les lésions arrêtent leur développement lorsque le tubercule est mature. La maladie ne progresse pas lors de l'entreposage.

Pour endiguer la maladie, il faut comprendre ce qui se passe entre la bactérie et le tubercule. On sait comment apparaissent les lésions sur la peau. Une toxine, la thaxtomine, sécrétée par la bactérie, endommage les tissus de la pomme de terre. Supposons que nous puissions empêcher la production de cette toxine : ce serait une victoire sur la gale commune. C'est une des voies que les chercheurs explorent. Ils ont trouvé que toutes les espèces de Streptomyces pouvant attaquer la pomme de terre ont en commun certains gènes qui permettent de générer cette toxine. Ils savent aussi qu'un acide aminé, le tryptophane, peut en limiter la production par la bactérie.

La bataille n'est toutefois pas facile. La multitude de facteurs qui agissent au champ complique la mise au point de méthodes de contrôle. D'un champ à l'autre, la réponse n'est pas toujours la même aux méthodes essayées. Traditionnellement, le maintien d'un pH bas dans le sol a été préconisé. On sait toutefois que S. acidiscabies peut s'y développer quand même. Rappelons aussi que la pomme de terre n'est pas, comme un plant de bleuet, adaptée à un sol acide.

Un pH plus neutre permettrait une meilleure disponibilité des nutriments dans le sol et favoriserait de meilleurs rendements. Des essais réalisés dans les Maritimes l'ont démontré. À l'autre extrême, on sait que la bactérie ne prolifère pas dans un sol dont le pH est supérieur à 8,5. Aussi en lien avec le pH, les apports de souffre dans les fertilisants ont été largement étudiés. Sans pouvoir généraliser à cause de la variabilité de la chimie des sols, des réductions d'incidence de la gale commune ont été observées à la suite de l'application de sulfate d'ammonium.

Une autre méthode couramment utilisée pour en réduire l'incidence est d'irriguer lors de la période d'initiation des tubercules. Bien que bénéfique, cette approche donne des résultats variables qui rappellent qu'une multitude de facteurs influencent l'apparition de lésions.

Lorsqu'on parle de pathogènes présents dans le sol, la fumigation des sols est souvent considérée. Une étude réalisée en 2011 par l'Université du Wisconsin rappelle toutefois que les résultats de cette approche peuvent aussi être variables contre la gale commune. En plus de leur coût élevé, les fumigants ne sont pas sélectifs : ils détruisent tout ce qu'ils touchent, ce qui n'est pas souhaitable quand on veut conserver les organismes bénéfiques présents dans le sol. Ne l'oublions pas, le sol est un écosystème vivant. En détruisant une partie de celui-ci, on change l'équilibre des microorganismes du sol. Or, c'est justement cet équilibre qui régule plusieurs pathogènes. Tuer les bonnes bactéries et les bons champignons laisse plus de place aux organismes nuisibles comme les Streptomyces.

En laboratoire, des chercheurs des Maritimes ont réussi à réduire de façon importante la gale commune en utilisant des bactéries Pseudomonas et Bacillus, qui concurrencent les Streptomyces par leur présence. C'est un pas important dans la recherche.

Que dire des cultures en rotation?
La rotation des cultures a aussi retenu l'attention ces dernières années dans le dossier de la gale commune. Bien que la bactérie puisse survivre longtemps dans le sol sur la matière organique, certaines rotations semblent intéressantes. Les plantes de la famille des brassicacées (crucifères), telles que le canola, combinées à des cultures d'automne comme le seigle ont réduit de 20 à 40 % l'incidence de la maladie. L'impact des rotations s'avère plus important lorsque la pression de maladie est plus forte.

Les brassicacées s'avèrent intéressantes, car elles contiennent des glucosinolates. Lorsque enfouies, ces molécules se transforment dans le sol et agissent comme « biofumigant ». Au Québec, l'Institut de recherche et de développement en agroenvironnement a effectué des essais en ce sens et produit, en 2013, une fiche technique visant à optimiser l'effet de la moutarde comme biofumigant.

Enfin, une des approches les plus prometteuses demeure la sélection de variétés de pommes de terre tolérantes à la gale commune. Il n'existe aucune variété totalement résistante à cette maladie et le degré de tolérance varie d'une variété à l'autre. Par exemple, la variété Goldrush est plus tolérante que la Yukon Gold.

Malheureusement, les mécanismes et la génétique de cette tolérance ne sont pas encore maîtrisés. L'explication vient peut-être du processus de développement de la peau ou de sa sensibilité à la thaxtomine. L'Université de Sherbrooke a présenté ses résultats de recherche sur ce sujet au congrès de la PAA (Association américaine de la pomme de terre), à Québec, en 2013. Ils ont mis sur pied en laboratoire une stratégie permettant d'augmenter la résistance de cellules de pomme de terre à la thaxtomine. Cela pourrait mener à la mise au point de variétés plus tolérantes.

Nos connaissances évoluent constamment pour contrer la gale commune. Toutefois, les nombreuses interactions entre les conditions au champ, la bactérie et le plant de pomme de terre rendent le travail complexe pour les chercheurs. Une solution pratique et fiable n'est pas encore accessible. Les recherches se poursuivent tant en laboratoire qu'au champ. Des avenues prometteuses sont étudiées. Ce n'est qu'une question de temps avant qu'on arrive à une réelle maîtrise de cette maladie.
 
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