Entretiens

Produire du lait sur la route de l'Église, à Carleton-sur-Mer, à une centaine de mètres d'un lieu saint, teinte-t-il le comportement des vaches ? « Chez Pier-Luc, les vaches sont comme dans une église : ça rumine dans le recueillement ! » plaisante Gaston Gagné, directeur général de La Coop Baie des Chaleurs.

Pier-Luc, c'est Pier-Luc Lajoie, 23 ans, qui ne pouvait imaginer sa vie sans une ferme. Laitière. « Je suis né ici de parents qui ont migré de la région de Kamouraska avant que je naisse », explique-t-il avec son accent gaspésien, que ses parents n'ont étrangement pas. « J'ai travaillé toute ma jeunesse dans des fermes laitières, celle de mon oncle ou celles d'autres producteurs. Ma job, quand j'avais 13, 14 ans, c'était de vider la fosse. Je ne retournais pas à l'école avant que ça soit fait ! » rigole le jeune entrepreneur.

Entre contreforts appalachiens et étendues salines, sur une parcelle où se trouvait jusqu'en 2009 une bergerie autrefois prospère, Pier-Luc Lajoie veut donc vivre de la terre à Carleton-sur-Mer. Il a transformé le bâtiment pour lui donner les allures d'une petite vacherie fonctionnelle de 36 logettes, déjà prête pour un agrandissement de 8 autres.

La Ferme Laitjoie compte 28 hautes productrices pour combler son quota de 25 kg. La moyenne de production du troupeau, à 8300 kg, surpasse largement la moyenne provinciale pour la Jersey.
À quelques centaines de mètres de là, une courte étable à stabulation libre loge les sujets de remplacement de 5 à 22 mois. Produire officiellement sur deux sites suffisamment éloignés l'un de l'autre permet à l'entreprise l'économie d'une fosse bétonnée, d'autant plus que la Jersey rejette 55 % moins de phosphore qu'une Holstein, écrit Jean-Marc Pellerin, représentant québécois de Jersey Canada, dans le dernier numéro de la revue de l'association.

De retour à l'étable principale, dans le bureau. Les planches de cèdre qui recouvrent les murs, matériau qu'a produit Pier-Luc lui-même, apportent rusticité, chaleur et parfum au lieu. À bonne hauteur, une large étagère ceinture les murs et n'attend que les prix et les honneurs que le Gaspésien compte bien quérir pour les perfor­mances individuelles et collectives de ses animaux. « Je ne veux pas juste tirer du lait. u Je veux me démarquer, autant en production qu'en conformation, en région éloignée », confie Pier-Luc. Déjà, une première présence dans une expo agricole, celle de Rimouski, lui a permis de récolter une distinction. Un cadeau offert par Brenda, vache Jersey aux longs cils, dans la classe « Vache adulte ».


L'alimentation du troupeau

Par Régis Miousse et Pierre-Marc Cantin, T.P.
Experts-conseil végétaux/ruminants
Centre de services de l'Est

Génisses (0-5 mois)
Lactoremplaceur Goliath XLR 27-16 (jusqu'à 2 mois)
Aliment Goliath VO-21
cube Bovatec

Génisses (5 à 22 mois)
Supplément Goliath 45 AU
Foin sec en balle ronde
Maïs-grain au besoin

Vaches taries
Minéral Transilac VT 7-3 cube (300 g)
Ensilage demi-sec
en balle ronde

Vaches en transition
Minéral Transilac VT 7-3 cube (150 g)
Aliment Transilac LP (3 kg)
Ensilage demi-sec en balle ronde

Vaches en lactation
Pulpolac F3 pour les 30 premiers jours (1,5 kg)
Aliment Synchro 5014 Option 2
Supplément en couverture Synchro 4214
Minéral Synchro 15-5 cube
Ensilage demi-sec en balle ronde à 19 % PB


La joie de produire
Avec le contingentement laitier, démarrer une ferme laitière est un petit miracle. Pier-Luc a mis trois ans à échafauder son projet avant de lancer pour de bon la production, en novembre 2012. Trois ans de durs labeurs où il est allé cogner à toutes les portes, demandant, quémandant, négociant, calculant… Parcours du combattant ! Fier, il redonne déjà en venant d'accueillir les Portes ouvertes de l'UPA sur son exploitation.

Mais avec ses actuels 25,1 kg de quota, la ferme reste dans une position financière précaire, trop petite pour faire vivre plus d'une personne, trop grosse pour en occuper une seule. La conjointe de Pier-Luc, Roxane Bureau, infirmière auxiliaire, accepte pour l'instant de travailler à l'extérieur pour assurer un revenu familial décent, tout en donnant de son temps à l'entreprise, comme Philippe, le jeune frère de Pier-Luc, et comme leurs parents aussi. « Roxane m'a appuyé depuis le début. On a pris une décision pour la viabilité de l'entreprise, celle d'aller chercher un revenu extérieur. C'est moi qui ai monté le projet, mais nous prenons les décisions ensemble. » « L'endettement est dans le tapis, mais nous avons décidé de consacrer nos investissements au quota et au confort des vaches », explique Pier-Luc. Fait notable, les vaches vont faire de l'exercice les nuits du 1er juin au 1er novembre, cinq mois d'air salin régénérateur. Sur l'exploitation, un minimum de machines, un seul tracteur de 75 forces détenu en propre (il faut en louer un deuxième plus puissant pour faire les travaux aratoires). Si le recours aux travaux à forfait n'est pas possible dans la région, les champs se louent pour une bouchée de pain – 5 ou 10 $ l'acre –, ce qui diminue le coût de production des fourrages.

L'éleveur mise sur un environnement confortable et une gestion optimale pour que s'exprime le plein potentiel génétique (2 EX, 9 TB, 15 BP et 2 B) de ses vaches. Pierre-Marc Cantin apprécie l'ouverture d'esprit de son jeune client. « C'est un gars ouvert aux recommandations de ses conseillers. » Seulement 23 ans, mais d'une surprenante maturité : Gaspésien d'origine, c'est en Gaspésie que Pier-Luc Lajoie a planté le décor pour son démarrage en production laitière.


Roxane Bureau, conjointe de Pier-Luc et infirmière auxiliaire, accepte pour l'instant de travailler à l'extérieur pour assurer un revenu familial décent, tout en donnant de son temps à l'entreprise. Toutes les décisions d'entreprise se prennent en couple.
Comme troupeau, Pier-Luc a déniché 35 vaches de race Jersey au Centre-du-Québec, cheptel aujourd'hui réduit à 28 en raison d'une hausse marquée de productivité. Auparavant gérées en mode biologique, les productrices d'en moyenne cinq ans et huit mois d'âge répondent bien à une conduite plus intensive. Avec une ronflante moyenne de 8300 kg (245-223-243) – la moyenne ajustée sur 305 jours pour les clients Jersey de Valacta était de 6647 kg (220-201-222) en 2013 –, le troupeau de Pier-Luc se trouve parmi les plus productifs du Québec. Si l'élevage ne compte actuellement pas de vaches primipares (de premier veau), leur venue prochaine ne fera pas baisser la moyenne en dessous de 8000 kg, jure le Gaspésien.

Du côté de la rentabilité, le protégé de l'expert-conseil de La Coop, Pierre-Marc Cantin, brille avec une marge sur alimentation de 13,18 $/kg de gras produit. Pier-Luc surclasse les moyennes régionale (11,50), provinciale (11,56) et les 20 % supérieurs provinciaux (13,06), un impératif pour la rentabilité de l'entreprise, quand on sait que l'alimentation (fourrages et concentrés) compte pour 40 % du coût de production.

La réussite de Pier-Luc découle d'une pression d'exceller, d'une attention soutenue aux petits détails et d'une ouverture d'esprit.
« Pier-Luc, c'est un gars cartésien, discipliné, cité en exemple par le MAPAQ dans la région, fait remarquer Gaston Gagné. Il a remporté un prix d'entrepreneuriat en agroalimentaire. Malgré des débuts difficiles, il fait ce qu'il a dit qu'il allait faire. Il a acheté un troupeau de haute génétique et il bat le modèle de production. » N'empêche, comment diable une verte recrue de 23 ans réussit-elle ainsi ? Pression d'exceller, attention soutenue aux petits détails, mais aussi, souligne Pierre-Marc, ouverture d'esprit. « C'est un gars ouvert aux recommandations de ses conseillers. »

Le mot « générosité » doit être accolé à la Ferme Laitjoie : un papa qui prête gratuitement de la machinerie pour drainer ou « raplomber » des terres, une coopérative agricole qui offre un pourcentage de rabais sur le prix de certains intrants, une clinique vétérinaire qui crédite quelques centaines de dollars de services, des producteurs bien intentionnés qui mettent la main à la pâte pour installer un rail à balles rondes, de nouveaux bols à eau ou du revêtement de plastique ou de tôle, une corvée organisée par l'UPA régionale quand Pier-Luc s'est cassé un doigt, à 30 jours de la première traite…

Charité chrétienne sur la route de l'Église !







Quota migratoire ?

Le quota laitier quitte-t-il la Gaspésie ? C'est l'impression générale, mais les données montrent une autre réalité, nous apprend Jean Vigneault, directeur des communications pour Les Producteurs de lait du Québec. « Si on compare la quantité de quota provincial détenue par la Gaspésie en 1990 et en 2013, elle est demeurée inchangée à 0,2 %. » Dans l'intervalle, le nombre de fermes a grandement diminué (on ne compte plus que 19 producteurs en Gaspésie, alors qu'ils étaient 43 en 1990), pour une consolidation des entreprises restantes. Mais surprise : la consolidation s'est effectuée moins rapidement en sol gaspésien qu'ailleurs au Québec, où le nombre de fermes est passé de 14 078 en 1990 à 5956 en 2013. « Dans une région qui n'a déjà pas beaucoup de fermes, en perdre une, c'est beaucoup », relativise Jean Vigneault. Pour inverser la vapeur, le programme d'aide au démarrage des Producteurs de lait favorise les projets présentés dans les régions Abitibi-Témiscamingue, Saguenay–Lac-Saint-Jean et Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine en allouant le sixième des points de la grille d'évaluation au critère géographique.

Les fermes gaspésiennes demeurent tout de même sous la moyenne provinciale pour leur taille. Elles produisent 33 % moins de lait par ferme que la moyenne québécoise. Une situation qui trouble Gaston Gagné, de La Coop Baie des Chaleurs. « Ici, à Caplan, anciennement la Mecque de l'élevage laitier avec une douzaine de fermes, on n'en compte plus que deux, sous la moyenne québécoise pour leur taille. Ce n'est plus le volume que c'était », s'inquiète le directeur général.



Vingt-quatre, est-ce assez ?

Une entreprise laitière de 24 kg de quota est-elle viable ou condamnée à la précarité ? Au regard de leur rentabilité, vaut-il mieux établir une douzaine de petites fermes chaque année ou une demi-douzaine de fermes moyennes ? C'est à ce genre de questions que pourront répondre Les Producteurs de lait du Québec en 2015. Le syndicat enquête actuellement sur les résultats de son programme d'aide au démarrage, lancé en 2006.

L'agronome Sylvain Garneau, du Groupe conseil agricole Matapédia-Matane, a déjà monté quatre dossiers relatifs au « programme 12-12 » (prêt de 12 kg de quota et achat de 12 kg). S'il juge que c'est « un bon programme, qui permet de valoriser la Gaspésie en structurant le milieu agricole autour de projets qui font tourner l'économie », il ajoute que celui-ci exige un remboursement trop rapide des 12 kg prêtés, soit 1 kg par année. « Serait-il bon d'allonger cette période de remboursement ? Ou de prêter à vie une partie du quota ? s'interroge l'agronome-conseil. Après cinq ans, les entreprises ont encore beaucoup d'investissements à faire, mais doivent déjà commencer à rembourser leur prêt de quota, ce qui nuit à leurs liquidités. »

Pier-Luc se questionne aussi. Aurait-il mieux fait d'acheter la ferme de 50-60 kg d'un producteur sans relève prêt à faire une bonne action pour un jeune plein d'entrain, plein de bonne volonté ?
 
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