Entretiens
Produire des pommes de terre, des grandes cultures et du lait, faire du camionnage et des travaux à forfait, s'impliquer dans le mouvement syndical et composer avec une famille reconstituée de quatre enfants. Comment fait Stéphane Blouin pour conjuguer avec succès tous ces engagements, productions et obligations familiales ?
Texte et photos d'Étienne Gosselin, agr., M. Sc.

Une journée d'été où l'on pourrait entendre pousser les cultures tellement le temps est parfait. Nul doute que Stéphane Blouin en profiterait pour mettre au point son pulvérisateur, déplacer son système d'irrigation ou aider l'équipe de menuisiers venus refaire l'intérieur d'un de ses entrepôts à pommes de terre. Mais non, il s'assied sur la terrasse, coupe la sonnerie du téléphone et répond docilement aux questions. S'abandonne même dans la conversation. Une personne en dit parfois autant avec ses paroles qu'avec son attitude, non ? « Une chose à la fois et bien faire les choses », cela semble être sa devise, que ce soit en accordant une entrevue par une chaude journée d'été, en gérant les activités quotidiennes de la ferme multiproduction ou en effectuant la comptabilité, le soir venu, avec sa douce, Mélanie Bouchard, rencontrée au Festival western de Saint-Tite.

Nous sommes à la Ferme Dauphine, chemin Royal, Saint-Jean-de-l'Île-d'Orléans. Derrière la ferme s'étalent les hectares en culture de Stéphane, des sols transmis de génération en génération sur une île pétrie d'histoire et de tradition, où agriculture rime avec villégiature. « Mon ancêtre Blouin était l'un des premiers arrivants sur l'île », renseigne l'agriculteur. Un établissement qui remonte à 1667, selon les généalogistes amateurs. Médéric Blouin cultivait 15 acres en 1681, nous apprend le recensement de l'époque.

Les ancêtres Blouin ne cultivaient donc pas 100 hectares de pommes de terre de transformation (80 % pour les croustilles, 20 % pour les frites) et 130 hectares d'avoine, de maïs et de soya. S'ils entretenaient certainement avec rigueur la fertilité de leurs terres, ils n'avaient jamais entendu les mots « agriculture de précision », n'utilisaient pas des engrais azotés perfectionnés à libération lente comme le FRN, pas plus qu'ils n'auraient imaginé que leurs tracteurs – existaient-ils seulement ? – se conduiraient tout seuls dans les champs à l'aide de systèmes de guidage RTK. Grâce à ces technologies GPS, Stéphane peut exécuter, au pouce près, les activités culturales (préparation du sol, plantation, sarclage, renchaussage) dans tous ses champs. Il aime particulièrement décompacter ses champs de pommes de terre avant la plantation, directement sur le rang où seront enfouis les plantons.

Début août, les tubercules en formation étaient nombreux, sains et bien enracinés dans les sols de la Ferme Dauphine. Les variétés Russet Burbank (frites) et Snowden (croustilles) sont les plus cultivées.
La qualité avant tout
« Quand j'ai des champs loués à "remonter", j'espace ma culture de rotation des deux années de céréales au lieu d'une seule. » Matière organique, fertilité, acidité, présence de maladies telle la gale, « remonter » un champ, comme dit Stéphane, peut demander sept ou huit ans avant qu'il soit à son goût. Les rendements moyens de la ferme, qui avoisinent les 225-250 quintaux vendus par acre (un quintal correspond à 100 lb), sont dans la moyenne des rendements de référence.

Stéphane Blouin sélectionne très méticuleusement ses tubercules pour ne livrer que le meilleur à ses acheteurs, Frito-Lay et Saint-Arneault, ce dernier exportant des frites et le bon goût de l'île d'Orléans un peu partout dans le monde. Blessures mécaniques, verdissement ou gale, tout n'est pas bon à vendre. Quatre employés veillent donc à parer les tubercules avant leur expédition. Pour évaluer la qualité de ses pratiques, Stéphane utilise trois fois par jour la méthode « hot box » pour diagnostiquer les maladies et les blessures aux pommes de terre. Enfermés 12 heures à 37 °C – l'équivalent d'un hiver complet d'entreposage –, les 20 lb de tubercules révèlent facilement les problèmes à l'arrachage ou à la manutention une fois pelés.

La Ferme Dauphine cultive 100 hectares de pommes de terre de transformation et 130 hectares d'avoine, de maïs et de soya à Saint-Jean-de-l'Île-d'Orléans.
Deuxième vice-président de la Fédération des producteurs de pommes de terre du Québec, Stéphane assure aussi la présidence du « comité croustilles » du Plan conjoint de mise en marché. Une fonction qui l'a tenu occupé cette année, en raison de la revue à la baisse du prix des pommes de terre de transformation par la Régie des marchés agricoles et alimentaires du Québec, dans un différend avec l'acheteur Yum Yum. « Regarde dans la cour et dis-moi où je pourrais réduire de 9 % mon coût de production », s'exaspère le producteur. Depuis qu'il œuvre au sein du comité, Stéphane tente de faire preuve d'honnêteté avec les deux principaux acheteurs québécois, Yum Yum et Frito-Lay. « Quand je me présente aux négociations, je me pose aussi la question "qu'est‑ce que je veux comme avenir ?", ce qui m'aide à y voir plus clair », dit l'homme de 42 ans.

Les beaux gestes
Le fumier de vache, riche en azote, en potassium et en matière organique, est le meilleur ami des grandes cultures. Pour augmenter la vie dans le sol, Stéphane Blouin ne jure que par lui. Jusqu'en 2004, il achetait toutes ses fumures organiques, mais l'acquisition d'une ferme laitière a changé le plan de fertilisation, à tout le moins. Elle a aussi changé la vie d'un jeune âgé de 26 ans à l'époque, Jean-François Gagnon. L'histoire mérite quelques lignes.

Pour diversifier ses revenus et sauvegarder un bâtiment qui en valait la peine, Stéphane Blouin a créé la Ferme B.G. en partenariat avec Jean-François Gagnon, ce qui offre un emploi à ce dernier.
Philippe Beaulieu, producteur laitier voisin de la Ferme Dauphine, ne voulait pas voir l'étable vide quand il a cessé la production. Propriétaire d'une étable laitière faisant partie d'un patrimoine familial, il a décidé d'offrir gratuitement son bâtiment « à un jeune qui n'avait pas d'argent, mais un cœur et une paire de bottes », raconte Stéphane Blouin. Jean-François Gagnon était alors employé de la Ferme Philippe Beaulieu. Avec la vente du quota, il se retrouvait donc sans emploi. En s'associant, Stéphane et Jean-François ont donc créé la Ferme B.G., initiales de Blouin et Gagnon, une entreprise ayant bénéficié du Programme d'aide à la relève en production laitière et qui possède aujourd'hui un quota de 18 kg de MG par jour. « Je trouvais ça dommage qu'il y ait exode du quota de l'île », résume Stéphane.

Mais une ferme sans animaux, sans équipements laitiers ? Un autre producteur, Jean-Guy Blouin, qui exploitait sa propre ferme un peu plus loin, en était aussi à vendre son bien, n'ayant pas de relève. Il a donc offert à Stéphane et Jean-François ses vaches et ses équipements, sans intérêts sur cinq ans, pour permettre le démarrage de la nouvelle entité.

Même Stéphane a fait montre de générosité dans cette histoire peu commune d'établissement. Il fait les foins de la ferme gratuitement, offre un petit salaire supplémentaire à Jean-François lors des récoltes de pommes de terre et fait la gestion de l'exploitation laitière. En échange, il met la main sur les fumiers et peut améliorer à l'occasion ses champs en culture de tubercules avec la culture du foin, qui n'a pas son pareil pour décompacter la terre. Des travaux clés en main Pour la Ferme Dauphine, le camionnage est une activité obligée pour livrer les pommes de terre aux acheteurs et pour acheter les semences. Et tant qu'à avoir un semi-remorque dans la cour, Stéphane en fait profiter ses voisins producteurs de tubercules.

Multiproduction ?
Multitâche !

Pour conseiller les fermes B.G. et Dauphine, Manon Jobin, experte-conseil du Centre de services Québec–Chaudière-Appalaches, doit être aussi polyvalente que l'agriculture sur l'île d'Orléans.
Mais ce n'est pas la première incursion de l'Orléanais dans le travail à forfait ou la sous-traitance : longtemps, Stéphane a exploité en copropriété un séchoir à grains, alors le seul entre Saint-Marc-des-Carrières et Sainte-Hénédine, selon l'entrepreneur. Pendant huit ans, l'agriculteur a aussi géré trois moissonneuses-batteuses pour les travaux à forfait, allant jusqu'à transporter et mettre en marché les grains de ses clients. Aujourd'hui, il poursuit en offrant un service d'épandage de pesticides avec un pulvérisateur qui couvre 27 m de largeur.

Pour diminuer son empreinte environnementale, la ferme est membre du Réseau de lutte intégrée Orléans. Elle dispose aussi d'une station météorologique connectée par Internet qui lui permet, une fois les données traitées dans un modèle prévisionnel (système Mileos) par l'organisme de recherche CIEL, à L'Assomption, de voir venir les spores du mildiou (Phytophthora infestans) et d'éviter les applications inutiles de fongicides.

Côté ressources humaines, pour la première fois cette saison, la ferme accueille un travailleur étranger à temps plein, en plus de trois autres lors des récoltes. Le père de Stéphane, Lucien, 71 ans bien comptés, est toujours très actif dans l'entreprise. Complètent l'équipe un ancien producteur de pommes de terre, un oncle, un cousin, un voisin et Jean-François, qui donne de son temps à l'arrachage. Hyperactif, Stéphane Blouin n'échangerait pas sa vie trépidante contre celle d'un autre. « Je me suis entouré de gens dévoués et de personnes-ressources qui rendent tout possible », dit-il, sincère. Bref, trois heures de visite de ferme – trois heures volées à Stéphane par une journée idéale pour faire pousser du végétal – auront permis de comprendre l'essentiel de la vie mouvementée de l'homme derrière les fermes B.G. et Dauphine.

C'est bon, Stéphane : tu peux remettre la sonnerie du téléphone !

 
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