Des lunettes

..............................embrouillées



Quiconque a déjà porté des verres correcteurs a nécessairement eu à composer avec une vision embrouillée à un moment ou à un autre de sa vie. Parfois, le phénomène se produit seulement par la baisse naturelle et graduelle de la vision. D'autres fois, il se produit de façon beaucoup plus radicale par le passage du froid hivernal à la chaleur de nos chaumières québécoises. Dans le premier cas, il est certes plus difficile de savoir où on s'en va, mais on y arrive tout de même. Dans le second, il est carrément impossible d'y parvenir tant que l'on n'essuie pas ses verres.
L'analogie se prête bien à l'industrie porcine : selon les indicateurs de performance qu'on utilise – ces lunettes qu'on porte quotidiennement –, on parvient à voir de façon plus ou moins claire où on s'en va.

Il existe une panoplie de « lunettes » dans l'industrie, dignes de la collection de chaussures d'Imelda Marcos. Mais ici, je voudrais m'attarder à deux paires que nous utilisons de façon régulière et pour lesquelles on aurait avantage à revoir l'ordonnance.

La première constitue plus de 60 % du coût de production : l'alimentation. Il s'agit de l'un des indicateurs les plus importants de notre industrie, mais encore trop peu de producteurs et d'inter­venants le connaissent bien. Pour cela, une bonne charte de comptes est nécessaire et elle doit être gérée avec beaucoup de rigueur. Dans le jargon, on dit : « Garbage in, garbage out. » Si tu entres des données « tout croche », tu génères un rapport « tout croche ». C'est malheureu­sement trop souvent ce qui se produit. Par exemple, les escomptes sur la moulée et sur le porc certifié La Coop doivent être appliqués sur les charges d'alimentation et non sur les revenus, comme certains le font. Pour se comparer, il faut aussi utiliser la même charte, sinon on finit par comparer des pommes avec des oranges.

La deuxième paire de lunettes dont je veux vous parler a moins d'importance sur le coût de production, mais elle a un impact majeur sur la qualité de la viande : le pourcentage d'estomacs pleins. Cet indicateur, fourni par Classement 2000, a pour objectif de transmettre aux producteurs l'infor­mation sur la qualité du jeûne à la ferme. Ainsi, on vise à réduire le gaspillage d'aliments, à faciliter les manipulations et le transport des porcs, à éviter la conta­mi­nation de la carcasse lors de l'éviscé­ration et à améliorer la qualité de la viande, notamment par la couleur, la texture et la rétention en eau.

Le hic, c'est que la balise est erronée. Vraiment erronée! À l'heure actuelle, on juge qu'un estomac vide pèse moins de 1,7 kg, alors que le poids moyen réel d'un estomac vide est d'environ 600 g. L'estomac peut donc contenir 1 kg d'aliments et être tout de même jugé vide! L'évaluation ne tient également pas compte du contenu des intestins. L'estomac peut bien être vide, mais des tripes remplies peuvent aussi être une source de contamination. Parfois, c'est l'inverse : l'estomac est plein, mais les tripes sont vides… Bref, il est plus que temps de revoir ce processus pour transmettre un signal correct et efficace aux producteurs. Actuellement, à la lumière de l'information qu'ils reçoivent sur leur mandat d'abattage, la majorité d'entre eux croient effectuer un bon jeûne, ce qui n'est pas nécessairement le cas. Ce dont nous avons besoin pour travailler efficacement, tant pour le producteur que pour l'abattoir, c'est de savoir s'il reste des aliments dans le tractus digestif.

Dans la vie, quand on ne voit plus clair, on a le choix : soit on change de lunettes, soit on fonce dans le mur. Ou alors, lorsqu'on est convaincu de la direction à prendre, on passe à la chirurgie au laser…
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