Le paradoxe

L'état lamentable de l'actuel cycle de négociations de l'OMC (lancé à Doha en 2001) pourrait laisser croire que les échanges commerciaux n'ont plus la cote à l'échelle mondiale. Ce n'est pas le cas. C'est même tout le contraire.
Les échanges commerciaux augmentent graduellement depuis de nombreuses années. Le graphique de cette page met en lumière l'augmentation rapide des échanges à partir du milieu des années 1990, hausse qui coïncide avec l'application des accords de Marrakech (lesquels ont scellé l'issue du Cycle d'Uruguay, en 1994). Les réductions des barrières tarifaires des pays membres de l'OMC se sont étalées sur la période 1995-2001, avec des impacts non négligeables sur le commerce. Or, malgré l'absence d'une nouvelle entente à l'OMC, le rythme d'augmentation des échanges se maintient – si on fait abstraction du recul passager dû à la récente crise économique mondiale. Les spécialistes du commerce international s'entendent pour dire que la tendance n'est pas près de s'estomper. Coudonc… pendant que le Cycle de Doha agonise, le libre-échange devient roi. Cette fois par l'intermédiaire d'accords bilatéraux ou régionaux. Comment expliquer cet apparent paradoxe ?

D'abord, par la très forte volonté de nombreux pays, tant industrialisés qu'en développement, de tisser des liens commerciaux avec les zones en forte croissance, notamment l'Asie-Pacifique. Le Canada n'y fait pas exception. Actuellement, nous sommes fortement dépendants de nos relations commerciales avec les États-Unis, puisque 74 % de nos exportations de marchandises y sont dirigées. Compte tenu de la faible croissance de l'économie de notre voisin du Sud, il est tout à fait raisonnable pour le Canada de diversifier ses marchés d'exportation. En outre, la situation canadienne est similaire à celle de nombreux autres pays développés : la maturité de leur marché interne les contraint à miser sur les exportations – facilitées par des accords commerciaux – pour assurer leur croissance.

L'amélioration des technologies de transport figure aussi parmi les facteurs explicatifs du paradoxe décrit plus haut. On transporte maintenant des produits frais sur des distances phénoménales et on en conserve la qualité pendant des périodes de plus en plus longues. Et que dire de l'urbani­sation, qui change aussi la face du commerce mondial. En effet, la Terre comptera deux milliards d'humains de plus en 2050. Ceux‑ci peupleront les villes, alors que la population rurale stagnera. En tout respect pour l'agriculture urbaine et l'agriculture de proximité, elles ne parviendront pas à nourrir les citadins. Les grands pôles de production – le Canada en fait partie pour les grains et les viandes rouges – seront de plus en plus sollicités, et les denrées devront circuler pour atteindre les habitants des mégapoles du monde.

Ainsi, OMC ou pas, les accords commerciaux se multiplieront. Il s'agit d'une réalité inéluctable. Faut-il s'en effrayer ou s'en réjouir ? Un peu des deux… Bien sûr, ils sont susceptibles d'ouvrir des débouchés commerciaux pour nos secteurs exportateurs. D'un autre côté, ils exerceront inévitablement d'intenses pressions sur les barrières tarifaires nécessaires à l'intégrité de la gestion de l'offre. Tout le défi résidera dans la capacité du Canada à les ratifier sans concéder d'accord supplémentaire pour les produits sous gestion de l'offre. La pression exercée par nos éventuels partenaires sera forte. Certains d'entre eux, ayant traditionnellement préconisé des modèles agricoles différents du nôtre et opérant dans des conditions autres, salivent à l'idée d'accaparer une partie de notre lucratif marché intérieur. Il faudra veiller au grain et, surtout, se méfier du syndrome de la grenaille… « Un petit accès supplémentaire ne jettera pas le système à terre », disent certains. Justement, ça ferait mal. Ce serait comme le faire mourir à petit feu.

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