Rater la cible

Les subventions découplées sont par endroit délaissées au profit de programmes répondant mieux aux objectifs des États. Aux yeux d'un bon nombre, elles n'ont pas répondu aux attentes. Le découplage mènerait-il à un cul-de-sac sur la longue route de l'évolution des politiques agricoles?
Le découplage est un soutien octroyé indépendamment des choix de production ou des prix des produits agricoles. Le niveau de soutien est souvent déterminé selon une base historique. Au cours des années 1980 et 1990, les subventions agricoles ont été ciblées comme l'une des causes des surplus agricoles. Elles étaient alors le plus souvent couplées, soit directement en lien avec les superficies cultivées, le type d'élevage et les conjonctures de marché, l'ASRA en est un exemple. Ces subventions couplées empêcheraient les producteurs agricoles de prendre des décisions d'affaires en fonction du marché (reconnaissons qu'il y a là un fond de vérité). C'est essentiellement dans l'optique de limiter l'effet des subventions sur les choix de production que l'idée du découplage a germé. L'OMC a donné sa bénédiction aux subventions découplées. Classées dans la boîte verte, elles peuvent être utilisées sans limite.

« Les paiements découplés soutiennent trop généreusement des producteurs qui connaissent des périodes prospères, alors qu'ils ne soutiennent pas suffisamment les producteurs dont la rentabilité est affectée. »

Malgré toutes les bonnes intentions, dans quelle mesure le soutien découplé encourage-t-il réellement le choix de cultures ou d'élevage en fonction des réalités de marché? Comme le rappelle éloquemment le professeur Gouin dans ses salles de classe de l'Université Laval, la complexité et les coûts associés au changement de production agricole contraignent les producteurs agricoles à perdurer dans leurs choix, malgré les conjonctures. À plus forte raison dans le secteur animal, où les équipements de production et l'expertise nécessaire sont très spécialisés. Les artisans de certains programmes découplés, qui ont cru à la « versatilité agricole » à outrance, faisaient dans la pensée magique.

De plus, les paiements découplés ont des effets pervers. D'abord, ils soutiennent trop généreusement des producteurs qui traversent des périodes prospères. Pensons aux paiements directs que reçoivent toujours les producteurs de grandes cultures en Europe et en Amérique du Nord alors que le prix des grains est très élevé. En contrepartie, ils ne soutiennent pas suffisamment les producteurs dont la rentabilité est affectée. Parlez-en aux producteurs laitiers européens, dont le soutien de l'État n'a pas suivi l'évolution des coûts de production. Bref, le découplage rate trop souvent sa cible.

Globalement, le découplage a-t-il réellement eu un impact sur la réduction des surplus, en allouant de manière plus efficace les ressources? Rien n'est moins sûr. Il y a tout lieu de croire que la demande de céréales pour les biocarburants (les huiles d'oléagineux en Europe et le maïs aux États-Unis) ainsi que la demande chinoise ont fait bien plus pour diminuer les surplus céréaliers.

Quel est l'avenir du découplage? Au-delà des réductions budgétaires annoncées en Europe et de l'équilibrage des aides entre les États, il semble que le principe du découplage y sera maintenu. Ne soyons donc pas surpris de voir de nouvelles démonstrations de colère de producteurs agricoles désabusés. Aux États-Unis toutefois, il semble acquis que les paiements directs découplés, qui coûtent annuellement 4,9 G$ au Trésor américain, ne survivront pas à l'actuel Farm Bill. Il est difficile politiquement de soutenir financièrement des producteurs qui vivent des années d'or, alors que le Trésor gratte les fonds de tiroir.
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