La pensée magique

Aux dires de certains, il ne serait pas nécessaire de produire davantage pour nourrir la population mondiale croissante : il ne suffirait que d'arrêter de gaspiller. Terreau fertile pour ceux qui se plaisent à rappeler que, selon la FAO, le tiers des calories destinées à l'alimentation humaine seraient perdues ou gaspillées à l'une ou l'autre des étapes de la chaîne de production des aliments. Le tiers ? Vraiment ?
Aussi sérieux que soit le problème, il est trop souvent abordé à travers des statistiques trompeuses, véhiculées de façon sensationnaliste. De l'aveu même de la FAO, il est excessivement difficile d'obtenir un portrait clair des pertes et du gaspillage alimentaires à l'échelle mondiale. Au-delà du caractère estimatif des données, la méthodologie de calcul laisse perplexe. Additionnant pertes alimentaires (survenant de la production à la transformation) et gaspillage (de la distribution à la consommation), la FAO inclut dans ses calculs des éléments qui s'éloignent fortement de notre conception usuelle du gaspillage. Par exemple, les données incluent les grains qui rejoignent les résidus de culture derrière la batteuse, les animaux morts pendant l'élevage et les portions de carcasses d'animaux déclassées à l'abattoir. On ratisse large, très large.



Bref, les chiffres représentent au mieux de grossières estimations. Peu importe. L'enjeu étant fondamental, attardons-nous aux constats principaux. Dans les économies émergentes, le gros du travail à faire se situe aux premières étapes de la chaîne. Des installations d'entreposage dignes de ce nom sont nécessaires pour éloigner la vermine des stocks de céréales. Pour assurer une gestion adéquate de la chaîne de froid, des infrastructures et des moyens de transport performants sont incontournables. Parions sur des développements substantiels à cet égard, puisque pour assurer la sécurité alimentaire des grandes populations urbaines, le commerce alimentaire s'accroîtra.

Dans les pays industrialisés, le maillon le plus visé est celui de la consommation. Ici ou en Europe, l'ampleur du gaspillage alimentaire symbolise souvent l'égoïsme occidental à l'égard de sociétés dans le besoin. Reconnaissons qu'à des degrés divers nous sommes tous un peu coupables d'avoir gaspillé des aliments. Il ne fait aucun doute que nos comportements sont perfectibles. D'ailleurs, qui ne ressent pas un malaise lors de ces réceptions où les restes de généreux buffets retournent dans les cuisines pour aboutir… on ne sait trop où. Mais gardons aussi en mémoire que des pertes alimentaires surviennent à cause des règles strictes que nous nous sommes données quant à la manipulation des animaux et à la salubrité des aliments. Des règles qui entraînent des déclassements et aboutissent ultimement à des pertes. Ne nous autoflagellons pas pour avoir mis en place des normes rigoureuses qui font que les produits alimentaires se retrouvant sur nos étagères répondent aux standards les plus sévères.

On retiendra que la réduction considérable du gaspillage alimentaire demandera plus que des bonnes intentions. Des investissements gigan­tesques seront nécessaires.
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