Avaler un éléphant

Des leaders de l'agroalimentaire des quatre coins du monde convergent annuellement vers le mythique campus de l'Université Harvard, près de Boston, pour le Agribusiness Seminar. Par l'entremise d'une douzaine de cas réels, on y expose les enjeux actuels et à venir en agroalimentaire.
L'acquisition de Smithfield par le groupe chinois Shuanghui figure cette année parmi les cas à l'étude. Par cette transaction d'envergure historique aux États-Unis, une entreprise chinoise de taille modeste a avalé le géant mondial de l'industrie porcine. Cette acquisition s'inscrit dans une liste de partenariats d'affaires tissés par la Chine à l'international. Au même titre que des acquisitions de terres en Afrique ou des partenariats dans la production de soya au Brésil, l'acquisition de Smithfield révèle plus que jamais l'importance accordée par la Chine à l'approvisionnement alimentaire.

Pour bien saisir les tenants et aboutissants de cette transaction historique, Harvard accueille nul autre que Larry Pope, grand patron de Smithfield. La gestion de cette méga-transaction est fort exigeante. En bon français, « il ne l'a pas facile ». Sa garde rapprochée non plus. Shuanghui a certes une confiance inébranlable dans les dirigeants de Smithfield. Mais il demeure que la rencontre des deux cultures est chaotique par moments, complexifiée par l'impossibilité de communiquer dans une même langue. Le management intermédiaire de l'organisation, responsable des communications régulières avec l'acquéreur chinois, doit relever un défi d'adaptation considérable. Il est évident qu'il faudra du temps pour matérialiser les synergies potentielles.

« Malgré les difficultés et les obstacles, imaginons un instant que ces deux entreprises, Shuanghui et Smithfield, consomment leur mariage. »

Les objectifs visés à travers cette transaction se résument à deux mots : croissance et exportations. Pour les atteindre, on mise essentiellement sur la coordination verticale, les économies de taille et l'accès aux marchés. Malgré les obstacles, imaginons un instant que ces deux entreprises consomment leur mariage. Smithfield, le géant de la production porcine, bénéficie d'une filière archi-coordonnée, voire intégrée dans une large mesure. Ses instal­lations de production et d'abattage permettent de générer d'importantes économies de taille. Voici maintenant que cette filière ultra-performante se retrouve dans la même équipe que Shuanghui, établie dans le marché de viande porcine le plus bouillonnant au monde. Dans la mesure où elle permet d'exprimer les forces des deux acteurs, cette union rehaussera la barre en production de viande porcine.

La récente mise en commun des forces en production porcine entre La Coop fédérée et Olymel vise précisément à exprimer le potentiel d'une coordination verticale accrue. L'accès aux marchés, pour sa part, demeure notamment tribu­taire des accords de commerce que le Canada sera en mesure de ratifier. À ce titre, la récente conclusion d'un accord avec la Corée, où le porc américain est actuellement plus compétitif que le nôtre, est salutaire. Toutefois, pour des raisons d'accepta­bilité sociale, nous ne serons probablement jamais en mesure de tirer pleinement profit des économies de taille en production porcine. Alors qu'une maternité moderne compte 6000 truies dans l'ouest de l'Amérique, l'implantation d'un tel modèle demeure improbable chez nous.

Au-delà d'une expertise de pointe et d'une volonté de pérennité indiscutable, nous avons une arme que d'autres n'ont pas : un gouvernement qui soutient la production porcine et se montre à l'écoute des conditions nécessaires à sa relance. Avec le temps, Shuanghui et Smithfield placeront la barre haut. Le Québec a les outils qu'il faut pour sauter aussi haut.
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