Remettre le Farm Bill

en perspective

Le nouveau Farm Bill, signé par le président Obama en début d'année, a fait couler beaucoup d'encre. À une extrémité du spectre, on a entendu ceux qui criaient au protectionnisme éhonté à cause du COOL (Country Of Origin Labeling), alors que d'autres percevaient l'éventualité d'une inondation déloyale des marchés d'exportation.
Traditionnellement, aux États-Unis, les productions végétales ont été confortablement soutenues par l'État, alors que les productions animales ont été laissées à elles-mêmes ou presque. La mécanique des programmes a beau avoir changé, ce cadre demeure. Plutôt, ce sont les sommes apparemment astronomiques versées par l'intermédiaire du Farm Bill qui ont fait la manchette : 100 milliards $ US annuellement, ça frappe l'imaginaire. Mais ne perdons pas de vue que 80 de ces milliards sont affectés à des programmes d'aide alimentaire, dont seule une infime portion peut être attribuée à un soutien agricole.

D'abord, ces 80 milliards sont dépensés par des consommateurs : ils sont ainsi distribués tout au long de la filière alimentaire. En estimant que 10 % du dollar du consommateur revient aux producteurs, on peut calculer que 8 milliards aboutissent à l'échelle de la production. Avant d'attribuer cette somme à un soutien agricole, il faut se demander dans quelle mesure elle augmente la demande de produits agricoles américains. Joseph Glauber, économiste en chef du dépar­tement de l'Agriculture des États-Unis (USDA), nous rappelait, lors de sa visite au Québec le printemps dernier, que la forte majorité des programmes d'aide alimentaire ne se limitent pas à l'achat de produits américains. De plus, M. Glauber rappelait qu'il est loin d'être acquis qu'ils augmentent la demande de produits alimentaires. Dans une large mesure, ils libèrent plutôt des sommes pour l'achat d'autres biens de consommation, moins essentiels que la nourriture. Pour finir d'enterrer le mythe du soutien agricole versé par l'intermédiaire de l'aide alimentaire américaine, soulignons que son faible effet, s'il existe, est déjà incorporé dans le prix des produits agricoles.

Les mythes sont, par définition, tenaces. Dans Internet, on trouve encore référence à une étude qui a calculé que les contribuables américains verseraient 31 ¢ de subvention pour chaque litre de lait produit aux États-Unis. Or, plus de la moitié de ce soi-disant soutien est constitué de l'aide alimentaire aux plus démunis. Le cadre de l'étude considère que chaque dollar de l'État versé à une personne pauvre pour s'acheter des produits laitiers aboutit dans la poche des producteurs de lait. C'est d'une pauvreté méthodologique navrante. En est-on vraiment réduits à un tel manque de rigueur pour défendre la gestion de l'offre ? Les auteurs de cette étude devraient aller la présenter devant des producteurs de lait des États-Unis, puis nous faire part de la réaction de ces derniers. Dans la réalité, les producteurs laitiers disposent maintenant d'un programme d'assurance en cas de marge faible. Prévoyant y consacrer 275 millions $ US annuellement pendant cinq ans (l'équivalent de 35 ¢ US par hectolitre), le nouveau Farm Bill ne freinera pas la forte tendance à la consolidation des fermes laitières aux États-Unis.

Dans les productions végétales, l'abolition des paiements directs fait économiser 4,5 milliards $ par année au Trésor américain. En revanche, l'amélioration de programmes d'assurance (Price Loss Coverage ou Revenue Loss Coverage) fait qu'en cas de besoin, les producteurs de maïs, soya, riz ou coton, entre autres, pourront compter sur le Trésor américain. Beaucoup se demandent si les grandes cultures seraient mieux servies au Québec par les programmes du Farm Bill, ou si notre panier d'outils est plus avantageux. À ce sujet, l'article de Jean-Sébastien Laflamme (en page 26), qui s'appuie sur des travaux de Forest Lavoie Conseil, apporte un éclairage bienvenu en nous rappelant que nous sommes servis, au Québec, par des outils de politique agricole de premier ordre.
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