La meilleure affaire possible
février 2004
Quelques jours avant Noël, période de consommation faste pourtant, les journaux rapportaient les revers d’un détaillant qui déposait son bilan faute, disait-on, d’avoir pu soutenir l’avancée résolue de Wal-Mart dans le secteur des jouets. Une autre victime de Wal-Mart. Un fait divers, sans plus. Ce n’est pas la première fois qu’on observe la capitulation de commerçants traditionnels face au Goliath de la grande surface. Mais les consommateurs, eux, en redemandent : Wal-Mart leur fait réaliser des économies. Bref, dépendant du type de relations qu’on entretient – ou qu’on n’entretient pas – avec le géant, on aime… ou on déteste.

Chose certaine, le phénomène Wal-Mart ne laisse personne indifférent. On aime bien le prendre en exemple, car il est l’incarnation suprême de la stratégie commerciale des bas prix et des effets secondaires qu’elle engendre. La Presse du 13 décembre dernier y consacrait d’ailleurs un article : « Pour ou contre Wal-Mart? » On y présente l’argumentaire des admirateurs de Wal-Mart : en obligeant les fournisseurs à devenir plus efficaces, l’entreprise peut remettre au consommateur les gains ainsi réalisés en leur offrant des bas prix. « Wal-Mart est […] l’avenir de l’économie dans une société dont la valeur prééminente consiste à obtenir la meilleure affaire possible », explique Robert B. Reich, ancien secrétaire américain au Travail. L’argument prend du poids quand des économistes soulignent que les bas prix profitent surtout aux moins bien nantis qui peuvent obtenir, chez Wal-Mart, plus de biens essentiels à moindre coût.

D’autres économistes émettent cependant des réserves sur cette question de la « meilleure affaire possible ». Ils soulignent que les bas prix ne correspondent pas nécessairement à la meilleure affaire possible. Les prix, précisent-ils, ne mesurent pas l’efficacité globale de l’activité économique. Il faut prendre en compte d’autres valeurs de bien-être de la société, telles la qualité des emplois ou la distribution de la richesse, et d’autres valeurs de bien-être des consommateurs eux-mêmes, telles la qualité des produits ou la proximité du commerce.

Bien que parfois difficiles à mesurer, il existe en effet des à-côtés non négligeables dans la stratégie de Wal-Mart. En faisant un peu de recherche sur l’entreprise, j’ai appris que la moitié des 1,4 million d’employés de l’entreprise ne gagnent même pas le salaire établi par le gouvernement américain comme étant le seuil de la pauvreté pour une famille de trois personnes. De plus, ils ne bénéficient d’aucune assurance médicale. Et, est-il besoin de le préciser, les activités syndicales y sont fermement dissuadées, l’entreprise fait d’ailleurs face à des poursuites à cet égard. Elle fait aussi l’objet d’enquêtes relativement à l’embauche de travailleurs sans-papiers. Par ailleurs, la politique d’achat local de Sam Walton ne tient plus : les bureaux d’achats de l’entreprise sont désormais en Chine, où elle y a gagné le titre de plus important importateur. Enfin, pour installer ses grandes surfaces sans payer trop cher pour le terrain, Wal-Mart s’installe en dehors des centres-villes, ce qui oblige les clients à faire plus de route pour la visiter. Maintenant, la cerise sur le gâteau : on dit que Wal-Mart réclame et obtient des privilèges des villes lorsqu’elle propose de venir s’y installer. C’est donc dire que, comme consommateurs, nous subventionnons Wal-Mart sans le savoir!

Dans un autre registre, une étude américaine révèle que, de façon générale, les multinationales venant s’établir dans une localité y retournent en moyenne 15 % de leurs revenus, tandis que les entreprises locales y retournent en moyenne 45 %. Voilà des chiffres hautement significatifs. On comprend mieux maintenant ce que les économistes appellent l’efficacité globale de l’activité économique. Bref, qu’il s’agisse de Wal-Mart ou de quelque autre détaillant de grande surface, il est permis de soupçonner qu’à plus ou moins long terme, la meilleure affaire possible n’est peut-être pas celle que l’on pense… À méditer, quand on a le sentiment que sa coopérative ou son marchand local n’offre pas une aussi bonne affaire que le géant d’à côté!
 

Colette Lebel, agr.
Directrice des affaires coopératives
La Coop fédérée
Courriel : colette.lebel@lacoop.coop
Télécopieur : (514) 858-2025
 



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