Les voleurs de grand chemin
mars 2004
L’affaire Parmalat cause tout un émoi en Italie. Le pdg de la multinationale, M. Calisto Tanzi, a détourné des millions de dollars pour son profit personnel depuis une quinzaine d’années. Eh oui, le respectable monsieur était un escroc! Adulé il y a à peine quelques semaines, monsieur se trouve maintenant derrière les barreaux, avec une dizaine de compères. On est toujours surpris quand cela arrive. De ce côté-ci de l’Atlantique, cette scandaleuse histoire n’est pas sans rappeler l’affaire Enron, qui a entraîné dans sa chute la firme de vérification Anderson.

Je me rappelle, je faisais une recherche sur les bonnes pratiques d’affaires et j’étais tombée sur un document très intéressant… signé Anderson, une autorité dans ce domaine. Quelques mois plus tard, pouf! C’est fini.

Exit, Enron et Anderson.

Aucune entreprise n’est à l’abri de la fraude. Pas même les coopératives. Permettez-moi de vous rappeler l’incroyable histoire de la dérive et du sauvetage de Cooperative Wholesale Society (CWS), un groupe coopératif britannique de très grande renommée. Sachez d’abord que CWS a regroupé, avec d’autres coopératives de consommation, l’héritage de la Société des équitables pionniers de Rochdale, cette première coopérative fondée en 1844 et qui allait devenir un modèle pour toutes les autres, en incarnant les plus pures valeurs coopératives. Parmi les composantes de CWS, on retrouve la Co-operative Bank, reconnue mondialement pour ses pratiques exemplaires en matière de responsabilité sociale. En 1995, Graham Melmoth est chef de la direction à CWS et assume aussi la présidence de l’Alliance coopérative internationale (ACI). En 1997, coup de théâtre, Melmoth démissionne de l’ACI pour aller sauver CWS d’une ingénieuse tentative de prise de contrôle hostile. Le monde coopératif est sous le choc. Comment cela est-il possible?

L’histoire est compliquée, mais je vous résume le fil des événements. L’homme d’affaires Andrew Regan et son associé veulent faire un coup d’argent. Ils forment une compagnie qui devient membre de CWS. Ils reçoivent toute l’information normalement destinée aux membres et s’initient rapidement au fonctionnement de la coopérative. Puis ils lancent et alimentent des rumeurs à l’effet que d’éventuels acheteurs seraient intéressés aux actifs de CWS. Les journaux leur font écho et évoquent même la rondelette somme que les membres pourraient empocher, ce qui n’est pas sans éveiller un certain appétit chez ceux qui voient leur part sociale comme une simple action boursière. Pendant ce temps, Regan attire des spéculateurs de Monte Carlo et des Îles Vierges britanniques et commence à offrir différents morceaux de CWS dont il planifie déjà le démantèlement. Il ne reste qu’une formalité : l’assemblée extraordinaire, que Regan fera légalement convoquer par une petite poignée de membres, et qui consacrera la démutualisation de CWS!

Oh, que voilà un plan mûri avec intelligence… Heureusement, il n’a pu se réaliser. Melmoth, trouvant le sociétaire Regan fort bien informé, fit mettre en place des dispositifs de surveillance et on trouva qu’un directeur senior de CWS lui refilait procès-verbaux, plans stratégiques et budgets détaillés de l’entreprise. L’enquête s’intensifia et on trouva d’autres complices, dont un deuxième directeur senior. Avec preuves à l’appui, on plaida en justice qu’une quantité importante de renseignements avaient circulé frauduleusement et Regan fut sommé par la cour de mettre fin sur-le-champ à ses tractations. Il était minuit moins une.

C’est bien pour dire. Jamais on n’aurait imaginé qu’une telle histoire d’intrigue et d’escroquerie pourrait se dérouler chez les héritiers directs des Pionniers de Rochdale. Mais voilà, ça arrive aussi dans les meilleures familles! Que s’est-il passé, depuis? Melmoth a pris sa retraite en 2002 et a été fait Chevalier la même année. La poursuite contre les fraudeurs suit son cours. Le CWS a été regroupé sous The Co-operative Group, une famille d’entreprises qui s’adonnent principalement à la distribution alimentaire et aux services financiers. On a retrouvé la fierté coopérative d’antan et les résultats financiers sont meilleurs que jamais. On compte près d’un million de membres actifs. Et devinez quoi? L’éducation coopérative est au menu pour tous. La distinction coopérative est résolument mise de l’avant. On ne veut plus subir l’indifférence des membres. Plus jamais. « À quelque chose malheur est bon » : en révélant le peu d’attachement des membres, cette fraude aura brutalement sonné l’urgence d’un nouveau dialogue dans la vieille institution coopérative. Or, elle s’en trouve aujourd’hui littéralement revitalisée.
 

Colette Lebel, agr.
Directrice des affaires coopératives
La Coop fédérée
Courriel : colette.lebel@lacoop.coop
Télécopieur : (514) 858-2025
 



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