Nourrir le monde (ou le gaver?)
mai-juin 2004
En 2005, l’obésité devancera le tabac comme principale cause de décès aux États-Unis. C’est devenu un véritable fléau. Plus de la moitié des Américains présentent un surplus de poids et près du quart sont carrément obèses, au sens pathologique. Au Canada, 43 % de la population souffre d’embonpoint et 13 %, d’obésité. On remarque aussi que le problème touche de plus en plus d’enfants. Bel avenir en vue pour ces jeunes… « Une bombe à retardement, estime Sir John Krebs, président de la Food Safety Agency britannique, cité par le journaliste Jean-Claude Leclerc. Si rien n’est fait pour arrêter cette tendance, notre espérance de vie pourrait baisser pour la première fois depuis plus de 100 ans. » Au banc des accusés : la sédentarité, la génétique, mais aussi et surtout, une alimentation bien trop riche en calories et en matières grasses.

Bienvenue dans le monde de la surconsommation. Voilà que la formidable efficacité de l’industrie alimentaire américaine montre tout à coup ses effets pervers. De cause à effet, on surproduit, les prix chutent, la machine du marketing s’emballe pour stimuler la consommation… et le consommateur, qui veut profiter des aubaines, s’empiffre et engraisse à s’en rendre malade. La production de masse conduit à l’obésité de masse. Que faire? Qui pointer du doigt? Le consommateur, le gouvernement, l’entreprise de transformation?

On conviendra qu’en pays d’abondance, tous les adultes dotés d’une intelligence moyenne devraient être en mesure d’assumer leurs propres choix alimentaires. On n’oblige personne à manger du fast food et à en faire manger à ses enfants. C’est une responsabilité de consommateur – et de parent – qui, justement, fait de nous des citoyens libres. Le gouvernement devrait-il s’en mêler? Qu’il se borne à soutenir la recherche et les campagnes d’éducation populaire, et qu’il exige des fabricants un étiquetage clair. Ainsi, le consommateur pourra faire ses choix en toute connaissance de cause. Et qu’en est-il, maintenant, de l’entreprise de transformation? N’a-t-elle pas trop tendance à rabattre la couverture en disant que « c’est ce que le consommateur veut et on va lui donner »? Le client a toujours raison, soit, mais attention : il fait parfois volte-face. Aux États-Unis, l’industrie alimentaire est de plus en plus considérée comme une industrie à risques par les agences de notation, car on appréhende les poursuites légales. Ce n’est pas par hasard que Kraft annonçait récemment qu’elle veut revoir la taille de ses portions individuelles et améliorer la qualité nutritionnelle de ses produits. Ce n’est pas par hasard non plus que McDonald’s s’engage à retirer les portions géantes de certains de ses restaurants, d’ici la fin de l’année.

Il est peut-être révolu, le temps de l’entreprise désincarnée qui peut servir son marché impunément, en fonction de la simple demande. Nous sommes déjà, depuis une bonne décennie, entrés dans une nouvelle ère où les entreprises doivent s’acquitter de leur responsabilité à l’égard de la société. L’heure de l’imputabilité des entreprises a sonné, a fortiori si l’entreprise est une coopérative. Car dans les fondements mêmes de la philosophie coopérative se trouvent les valeurs de transparence, d’honnêteté et d’éducation. Par définition, une coopérative doit contribuer au bien-être de la collectivité à laquelle elle appartient. En principe donc, l’entreprise coopérative devrait aider le consommateur à faire de meilleurs choix. Et si cela est vrai, c’est tout le mouvement coopératif agricole qui devrait se sentir interpellé par ses activités dans le monde alimentaire. En définitive, la lutte contre l’obésité, c’est un peu l’affaire de tous.

Pendant ce temps, l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture nous révèle qu’un enfant de moins de 10 ans meurt de faim à toutes les sept secondes. Que la production mondiale actuelle permettrait de nourrir convenablement 12 milliards de personnes alors que nous ne sommes, sur cette Terre, qu’un peu plus de 6 milliards. N’est-il pas urgent de rétablir l’équilibre, pour le bien-être de tous? En société civilisée digne de ce nom, que faisons-nous pour transformer l’extraordinaire efficacité des méthodes de production modernes en un facteur de développement international, en un moyen d’accès à un monde plus juste, plus libre, plus digne? Projet trop ambitieux? Allons donc! En ces temps modernes où on prospecte la planète Mars, oserait-on qualifier de rêve naïf la recherche d’une qualité de vie pour tous, sur notre propre planète?
 

Colette Lebel, agr.
Directrice des affaires coopératives
La Coop fédérée
Courriel : colette.lebel@lacoop.coop
Télécopieur : (514) 858-2025
 



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