Le retour de Mère économe
juillet-août 2004
Quand j’étais à l’école primaire, les bonnes sœurs faisaient partie de mon quotidien. Il y avait sœur Sainte-Cécile, qui m’enseignait patiemment la technique du piano, et sœur Saint-Léon-de-Rome, qui avait eu la gentillesse de m’accepter dans sa classe de première année alors que je n’avais pas encore l’âge requis. Il y avait aussi Mère supérieure, celle qui nous faisait trembler, puis il y avait d’autres sœurs qui, n’étant pas affectées à l’enseignement, demeuraient sagement derrière la grande porte qui nous était interdite. Toutes, sauf celle qu’on appelait respectueusement Mère économe. Elle passait parfois dans le couloir, tenant dans sa main une imposante collection de clefs qu’elle semblait vouloir dissimuler sous les larges replis de sa grande robe noire. Elle était très discrète mais, visiblement, elle occupait un poste important. Elle faisait de l’administration, disait-on comme les grandes personnes.

Les années ont passé. Les temps ont changé et les bonnes sœurs sont disparues du paysage. Hormis quelques reportages sur de touchantes soeurs cloîtrées, présentées davantage comme une curiosité historique, on ne parlait plus guère des bonnes sœurs. Enfin… jusqu’à ce fameux épisode du Marché central de Montréal, où une congrégation religieuse fut victime de fraude dans un investissement de quelque 80 millions de dollars. Les médias s’étaient alors régalés de l’histoire en découvrant ainsi les sommes importantes mises en jeu par des bonnes soeurs qui avaient fait vœu de pauvreté. Mais vraiment, y avait-il matière à s’offusquer? Les religieuses n’ont d’autre choix que de faire fructifier leurs fonds collectifs si elles veulent assurer la subsistance de toute la communauté : elles sont d’un âge, faut-il le rappeler, qui les place davantage du côté des retraités que du côté des travailleurs. Et de toute façon, notre société les a évacuées de leurs créneaux professionnels, l’enseignement et la santé. Désormais, elles dépendent donc principalement des intérêts de leurs placements. Autres temps, autres mœurs.

Voilà donc que nos bonnes sœurs sont devenues des actionnaires d’entreprises. Et elles le font avec classe. Brisant leur longue tradition de discrétion et d’effacement, elles prennent désormais la parole. Brillamment. Toujours poliment. On les a entendues à plusieurs assemblées d’actionnaires, par la voix du Regroupement pour la responsabilité sociale des entreprises, ce mouvement formé d’une vingtaine de congrégations auxquelles se sont jointes une douzaine d’autres organisations non religieuses. Puisqu’elles doivent être des actionnaires, les religieuses entendent être de bonnes actionnaires. C’est pourquoi elles pressent les compagnies dans lesquelles elles investissent à assumer leur responsabilité sociale. Elles profitent donc des assemblées des actionnaires pour demander aux entreprises de rendre compte de leurs actions à l’égard des droits de la personne et du respect de l’environnement.

En avril dernier, par exemple, le Regroupement a demandé à Esso de produire un rapport annuel sur les efforts qu’a consentis l’entreprise pour réduire les gaz à effet de serre et développer de nouvelles sources d’énergie. Sears a aussi reçu leurs demandes relativement aux normes de travail chez certains de ses fournisseurs dans les pays en voie de développement. Manifestement, le Regroupement a du succès, car des demandes semblables, déposées l’an dernier à l’assemblée de La Baie, ont conduit depuis à l’adoption d’un code de conduite par la compagnie. Et ce n’est pas terminé, on a laissé savoir que d’autres entreprises étaient dans la mire du Regroupement : Encana, une compagnie pétrolière de Calgary, Alcan, Canadian Tire, les banques…

Bref, avec le Regroupement, c’est Mère économe qui reprend du service. Elle fait valoir que les entreprises qui ne se comportent pas en bon citoyen présentent davantage de risques et qu’éventuellement, cela peut nuire à la rentabilité des affaires. Véritable activiste des temps modernes, Mère économe surveille de près les placements de ses ouailles et rappelle à l’ordre les entreprises qui manquent de sensibilité sociale. Ma foi… si ce n’était d’avoir l’air opportuniste et prétentieuse, je me permettrais la question suivante : si les religieuses cherchent de bonnes causes où placer leur argent, ne pourrions-nous pas les intéresser à investir quelques millions en parts participantes dans les coopératives? C’est juste une idée, comme ça.
 

Colette Lebel, agr.
Directrice des affaires coopératives
La Coop fédérée
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Télécopieur : (514) 858-2025
 



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