Une vague impression de déjà-vu
février 2005
Ainsi donc, les producteurs de bovins vont acheter l’abattoir Colbex-Levinoff. Bravo. On n’est jamais si bien servi que par soi-même, n’est-ce pas ce qu’on dit? Et puisque les producteurs avaient le sentiment d’être à la merci d’un seul acheteur et de ne pas recevoir le juste prix pour leurs bêtes, puisqu’on était en présence d’un presque monopole, l’affaire m’apparaît fort opportune.

De plus, en se portant acquéreurs de l’abattoir, les producteurs agricoles remonteront un peu plus la filière industrielle qui amène leur produit au consommateur.

Ce faisant, ils bénéficieront d’un effet de levier non négligeable, qui leur permettra enfin de toucher une part plus importante du dollar dépensé par le consommateur au supermarché. C’est bien tant mieux.

Finalement, la crise de la vache folle, en entraînant la fermeture des frontières et en rendant impossible l’abattage aux États-Unis, aura eu au moins une conséquence intéressante : la prise en charge de l’abattage des bovins par les producteurs eux-mêmes. Il reste à espérer qu’à la levée de l’embargo américain, les producteurs resteront fidèles à leur abattoir. Car, il faut le reconnaître, un véritable dilemme s’installe à partir du moment où on se retrouve à la fois du côté des vendeurs et des acheteurs : s’il est indécent de lésiner sur le prix offert au producteur pour se garder des profits mirobolants, il est, par ailleurs, irresponsable de consentir des prix qui permettraient à peine de couvrir les frais d’abattage. Un bon administrateur doit, pour assurer l’avenir de l’entreprise dont il est le mandataire, bâtir et maintenir une bonne structure de capital. Or, cela exige d’engranger pendant les bonnes années, afin de disposer d’une marge de manœuvre suffisante pendant les disettes. Oui, vraiment, il faut user de grande finesse pour trouver le juste équilibre qui satisfasse à la fois l’acheteur et le vendeur. Les administrateurs de coopératives le savent bien : c’est leur lot quotidien. D’ailleurs, ils ont sans doute, comme moi, une vague impression de déjà-vu…

C’était en 1995. Je venais d’arriver à La Coop fédérée. Je ne connaissais pas très bien encore toutes les activités commerciales de l’entreprise, mais je me rappelle qu’il était question de fermer un abattoir… Était-ce à Saint-Charles de Bellechasse? Oui, c’est ça. La Coop fédérée a déjà eu un abattoir de bovins, à Saint-Charles de Bellechasse. Les plus jeunes ne le savent pas, c’est pourquoi je me permets de rappeler les événements. Donc, si l’abattoir de Saint-Charles a été abandonné en 1995, c’est faute de rentabilité suffisante, qu’on disait. Et pourquoi, déjà? Pourquoi donc cet abattoir coopératif ne faisait-il pas ses frais?

Il faut savoir que, depuis plusieurs années, on avait procédé à une rationalisation des effectifs d’abattage de bovins au Québec, afin d’obtenir des volumes suffisants qui puissent garantir une certaine rentabilité des activités. Au terme de cette rationalisation, il n’y avait plus que deux abattoirs de bovins et l’un d’entre eux était celui de Saint-Charles de Bellechasse, propriété d’Olymel, filiale de La Coop fédérée. Autrement dit, cet abattoir appartenait aux producteurs membres des coopératives. Ce qui aurait dû, normalement, garantir les volumes : si on possède un abattoir et qu’on a une bête à abattre, on privilégie son propre abattoir. C’est logique, non? Et pourtant, non. La forte valeur du dollar américain a eu raison de cette théorie et les producteurs ont boudé notre abattoir pour aller faire abattre aux États-Unis. Faute de volume, de déficit en déficit, l’abattoir de Saint-Charles a dû cesser ses activités en 1995. Dès lors, il ne restait plus au Québec qu’un seul abattoir – en l’occurrence, celui de Colbex-Levinoff.

Personne n’a pleuré la fermeture de l’abattoir de Saint-Charles car il y avait l’oncle Sam, tout près, qui était si bon pour nous. Mais vous connaissez la suite. Les frontières américaines fermées, on s’est trouvé Gros-Jean comme devant, avec l’unique acheteur Colbex-Levinoff, roi et maître au Québec. La morale de cette histoire : il faut savoir où on fait son nid et s’en occuper sérieusement. L’épisode de Saint-Charles est révélateur. Les dollars additionnels que les producteurs ont obtenus en désertant leur abattoir valaient-ils le gouffre incroyable dans lequel ils se sont retrouvés dix ans plus tard? Bien sûr que non. C’est donc une leçon qu’il faudra absolument retenir, si on veut assurer le succès de l’abattoir Colbex-Levinoff, nouvelle administration.
 

Colette Lebel, agr.
Directrice des affaires coopératives
La Coop fédérée
Courriel : colette.lebel@lacoop.coop
Télécopieur : (514) 858-2025
 



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