Il était une fois dans l’Ouest
mars 2005
C’était prévisible. Quand le Saskatchewan Wheat Pool a décidé, en 1996, de convertir la majorité de ses parts en actions boursières, plusieurs ont senti que c’était le début de la fin. Les dirigeants avaient beau déclarer solennellement que le Pool entendait demeurer une coopérative puisque les investisseurs ne détenaient que des actions non votantes, les observateurs ont quand même commencé à s’inquiéter de la pérennité du projet coopératif. Je connaissais, à travers l’Association des éducateurs coopératifs (ACE), un employé de l’entreprise qui travaillait aux relations avec les membres. Je lui avais demandé, dans les mois qui ont suivi la conversion des parts, si le nouveau contexte avait eu quelque incidence sur son travail. Il m’avait répondu avec amertume que son équipe n’était plus désormais qu’une ligne pointillée dans l’organigramme du Pool. Un peu plus tard, j’ai su que son poste avait été supprimé.

La coopération et la bourse ne font pas bon ménage, on le savait bien. C’est donc sans surprise qu’on apprenait, le 14 décembre dernier, que le conseil d’administration du Saskatchewan Wheat Pool avait donné son accord à la démutualisation de la coopérative. Avec l’approbation des deux tiers des délégués, le Pool s’inscrira donc officiellement sous la loi canadienne des compagnies et toutes les actions porteront désormais les mêmes privilèges. S’il faut en croire le directeur général, Mayo Schmidt, « cela revitalisera et renforcera l’organisation pour le futur ». On verra bien. Mais… qu’en pensent les producteurs agricoles?

Entre nous, ils n’auront guère le choix. La démutualisation du Saskatchewan Wheat Pool doit être consommée dans un avenir pas trop lointain car l’entreprise se trouve dans un cul-de-sac : elle a pris un engagement qu’elle ne sera pas en mesure d’honorer. Un engagement de racheter comptant, à échéance, des billets convertibles pour un montant total de 285 millions de dollars ou de les convertir en actions votantes. Or, depuis des années, le Pool éprouve des difficultés financières et les dirigeants savent d’ores et déjà qu’ils ne disposeront pas des liquidités nécessaires au paiement comptant. Il faudra donc émettre aux porteurs des actions votantes et, pour cela, la structure légale de l’entreprise doit être profondément modifiée. On en fera donc une compagnie. Tant qu’à faire – par souci d’équité, dit-on –, on mettra tout le monde sur le même pied en rendant identiques les différents types d’actions et en accordant à tous les investisseurs le droit de vote. Coup fourré. Voilà un flirt qui aura coûté cher aux producteurs!

Aux coopérateurs convaincus, on offre un prix de consolation. On fondera… une nouvelle coopérative. Oui, oui. Les membres de l’ancien Saskatchewan Wheat Pool pourront joindre cette nouvelle coopérative, qui aura le droit de nommer quelques délégués au sein de la nouvelle compagnie et qui offrira certains services aux membres, financés par la compagnie. Ce sont les petites miettes qui sont tombées par terre et que les partenaires financiers, en bons princes, acceptent de laisser aux producteurs agricoles. On est bien loin de l’héritage promis par les générations précédentes.

Et pourtant, l’incursion à la bourse, en 1996, devait justement assainir la situation financière du Saskatchewan Wheat Pool et le rendre moins vulnérable. C’était la promesse faite aux membres. Que s’est-il donc passé? Des observateurs qualifiés, dont Murray Fulton, économiste à l’Université de Saskatchewan, affirment que les problèmes financiers du Pool sont dus, en partie, à une mauvaise gestion. Il semble bien que le brillant parcours de Mayo Schmidt au sein de la multinationale ConAgra n’aura pas été garant de son aptitude à gérer la grande coopérative. En rogne, des membres répliquent que le bon monsieur Schmidt devrait alors rembourser les 1,5 million de dollars qu’il a reçus en bonus (en sus de son salaire de base de 800 000 $) pour améliorer la situation financière du Saskatchewan Wheat Pool. Car, comme performance, on a déjà vu mieux.

Mais enfin, est-il réaliste de vouloir faire converger les intérêts des investisseurs et ceux des membres d’une coopérative? Quelle convergence peut-on espérer, quand les intérêts diffèrent totalement? Les membres veulent, avant tout, des produits et services qui répondent efficacement et avantageusement à leurs besoins. Les investisseurs, eux, veulent du rendement, un point c’est tout. À défaut de rendement, ils ne tardent pas à exiger le pouvoir d’agir sur les orientations de l’entreprise. Pour le Saskatchewan Wheat Pool, l’heure a sonné. C’était prévisible. Comme le souligne froidement Brian Oleson, économiste à l’Université du Manitoba : « Le patient est mort depuis quelque temps. Aujourd’hui, c’est juste les funérailles».
 

Colette Lebel, agr.
Directrice des affaires coopératives
La Coop fédérée
Courriel : colette.lebel@lacoop.coop
Télécopieur : (514) 858-2025
 



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