Des graines de coopération
mai-juin 2005
Depuis Darwin, on convient que l’évolution des espèces est fondée sur la compétition que se livrent les individus pour leur survie. Les plus faibles sont éliminés et les autres se reproduisent, léguant à leurs descendants les caractéristiques désirables qui deviennent alors les bases évolutives de l’espèce. Forts de cette certitude scientifique, on prend aujourd’hui Darwin à témoin pour ériger la compétition en système hautement efficace et donc désirable au sein de nos sociétés. Mais l’Homme, cet animal pensant, doit-il vraiment son évolution prodigieuse au comportement compétitif? Il se trouve d’autres scientifiques pour suggérer le contraire. Albert Jacquard, pour ne citer que celui-là, écrit à propos des hommes : « Dès lors qu’ils coopèrent, s’allient, dès lors qu’il n’y a pas de compétition entre eux, ils peuvent progresser, atteindre des performances supérieures. »

Compétition? Coopération? Quelle est la meilleure stratégie pour l’Homme? Voilà un vaste sujet de recherche, qui intéresse de plus en plus de spécialistes. Je viens de prendre connaissance d’une étude de l’université de Pennsylvanie, publiée dans Proceedings of the National Academy of Sciences. Les chercheurs Kurzban et Houser ont recruté des étudiants, les ont organisés en petits groupes aux fins d’observation et ont remis à chacun d’eux 50 pièces d’argent. On leur a ensuite donné la consigne suivante : ils pouvaient conserver leurs 50 pièces pour eux seuls ou en mettre le nombre qu’ils désiraient dans un pot commun où, à la fin de l’expérience, le montant versé serait doublé pour être redistribué également entre les membres du groupe. (Amusez-vous en imaginant comment vous auriez réagi…)

En observant les résultats, les chercheurs ont identifié trois profils distincts de comportement qu’ils ont nommés : la coopération, la réciprocité et la clandestinité. Le profil coopérateur désigne, bien sûr, ceux qui ont spontanément décidé de verser des pièces dans le fonds commun. Le profil de réciprocité a été attribué à ceux qui ont versé des pièces, mais seulement après avoir attendu que les coopérateurs le fassent et à la hauteur des contributions de ces derniers. Enfin, le profil clandestin correspond au profiteur qui ne veut rien risquer mais qui prend allègrement sa part du profit des autres. Résultat : la distribution entre les trois profils est demeurée sensiblement la même dans tous les groupes formés, soit en moyenne 17 % de coopérateurs, 63 % de type réciprocité et 20 % de clandestins.

Dans leur interprétation des résultats, les chercheurs estiment que les coopérateurs, bien que minoritaires, constituent la plus grande force au sein des groupes. Ils établissent le niveau de participation de la majorité. « Ils sèment des graines de coopération », notent les chercheurs. Et grâce à leur influence sur la majorité, ils rendent la coopération payante pour tous, même si on récompense aussi ceux qui n’ont pas contribué. Kurzban ajoute que des études similaires réalisées par d’autres chercheurs ont apporté des résultats semblables. Il suggère donc que la coopération soit apparue chez l’homme comme trait évolutif, parce que les cultures qui n’ont pas su coopérer n’ont pas été aussi efficaces et se sont éteintes. Intéressant, n’est-ce pas?

Cette réflexion nous amène tout droit à la question du leadership. Car il semble clair que, pour la grande majorité, on ne naît pas coopérateur. On le devient par la sensibilisation, par l’éducation, par l’exemple. Ensuite peuvent se mesurer les gains générés par la coopération du plus grand nombre, conquis par l’idée. Vue sous cet angle, l’éducation coopérative dans les écoles ne devrait plus être une option laissée à l’initiative des professeurs les plus ouverts. Parce qu’elle facilite l’expression des leaders coopératifs dans la classe et qu’elle favorise la précieuse influence que ces derniers peuvent exercer sur leurs pairs, l’éducation coopérative devrait être intégrée à tout bon curriculum scolaire. Si l’école vise à préparer nos jeunes à devenir de meilleurs citoyens, il me semble urgent de rétablir un équilibre plus adéquat entre les valeurs de compétition et de coopération qui y sont véhiculées. Car on aura beau dire que la compétition stimule l’initiative, la créativité et le dépassement, il reste que seule la coopération sait mettre à profit l’intelligence collective, la synergie des efforts et les bons sentiments qui, plus que tout, ennoblissent notre humanité.
 

Colette Lebel, agr.
Directrice des affaires coopératives
La Coop fédérée
Courriel : colette.lebel@lacoop.coop
Télécopieur : (514) 858-2025
 



Retour



Copyright © 2014 La Coop fédérée | Tous droits réservés