Ode à la terre
juillet-août 2005
La dernière plaque de neige n’était pas encore complètement disparue autour de la maison que, déjà, je sentais monter en moi cette envie irrésistible d’aller m’accroupir dans les plates-bandes, à la recherche du moindre signe de vie. J’anticipais la jouissance de plonger mes deux mains dans la terre, de fouiller dans les entrailles de mon jardin. Le printemps m’appelait et, avec lui, tout son cortège de rituels. D’abord, déloger ces herbes qui se sont installées sans ma permission. Ensuite, déposer humblement quelques semences et puis, jour après jour, surveiller. Compléter l’action de la nature. Débusquer le chat du voisin qui prétend à mon territoire. Et attendre. Patiemment. Enfin voir poindre, presque timidement, toute une joyeuse armée de petits soldats vert tendre, prêts à s’éclater. Pester contre les gros vers ronds qui m’ont rasé quelques fantassins au passage. Mais continuer à croire. Et puis, encore une fois, m’émerveiller devant le grand mystère de la vie.

Dans un monde où l’instantané et l’exactitude font loi, le contact avec la terre devient un véritable refuge. Le simple jardinage s’élève au rang de thérapie pour plusieurs d’entre nous. D’abord, parce qu’il active des zones du cerveau qui ne sont pas sollicitées par le travail intellectuel. Ensuite, parce qu’il nous remet en contact avec l’énergie de la terre : il recharge notre batterie corporelle, littéralement. Enfin et surtout, l’exercice du jardinage nous donne de grandes leçons d’humilité en nous rappelant qu’on ne peut pas tout contrôler. Je pourrais suivre à la lettre ce qu’on enseigne dans les cours d’horticulture, rien ne m’est acquis. Si Dame Nature n’y met pas du sien, la récolte peut être très décevante. Travailler la terre, c’est donc accepter de sortir de sa zone de confort et s’investir passablement, avant même d’être sûr d’avoir un retour. À bien y penser, il en va de la terre comme des plus belles choses de la vie comme l’amour et l’amitié : il faut entretenir sans relâche et savoir être patient pour en récolter les fruits. Il faut faire de son mieux… et espérer.

À l’heure où vous lirez ces lignes, mesdames et messieurs de la terre, vous en aurez plein les bras. Entre les voyages de foin, le vêlage à surveiller, la machine qui vient de briser, alouette! Vous vous direz : non, mais sur quelle planète vit-elle? Mais je persiste et signe. Même en 2005, la beauté de la nature demeure émouvante et son mystère, insondable. Car si la science arrive à nous expliquer le comment, le pourquoi nous échappe toujours. On ne peut que contempler et applaudir, comme un enfant.

Trop souvent, on oublie qu’il faut exercer cette faculté d’admirer, de reconnaître le beau et le bon. Et pourtant, il suffit de mettre quelques virgules dans le temps, de retrouver un regard contemplatif. Vous, gens de la terre qui êtes reconnus pour votre bon sens et votre simplicité, vous êtes des témoins privilégiés. Sachez profiter de vos travaux dans les champs pour apprécier la beauté de cette nature qui vous entoure et pour vous laisser imprégner de ses vertus thérapeutiques. Car en dépit des profondes transformations que subit actuellement l’agriculture, c’est encore vous qui êtes aux premières loges du rapport à la terre. Vous êtes toujours les gardiens de ce lien sacré, de ce cordon ombilical qui relie l’homme à la terre nourricière. Quelle belle et noble tâche, ne l’oubliez jamais! Tâche difficile aussi, je le sais bien. Et imprévisible par les temps qui courent. Angoissante même, parfois. Soit. Mais raison de plus pour en être fiers. Vous êtes des battants et votre héritage ne s’est pas bâti dans la ouate – il n’y a pas de place pour les flancs-mous en agriculture.

L’écrivain Oscar Wilde disait : « La beauté est dans les yeux de celui qui regarde ». Si cela est vrai, chacun de nous est donc responsable de faire de ce qu’il voit… un trésor ou une mocheté. À vous de décider! Pour ma part, je choisis le trésor et m’en vais, de ce pas, régner sur mon vaste domaine.
 

Colette Lebel, agr.
Directrice des affaires coopératives
La Coop fédérée
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