Le cœur a ses raisons
mars 2006
On a toujours supposé que la transaction idéale, pour un agent économique, est celle qui lui rapporte le plus, car on tient pour acquis que c’est le but recherché. À partir de cette hypothèse, les économistes ont élaboré un ensemble de formules pour expliquer le fonctionnement des marchés. Mais il y a un problème : bien que rigoureusement exactes, les formules ne semblent pas toujours s’appliquer, dans la vraie vie. En fait, il s’avère que la théorie serait parfaite… dans un monde de robots, dans un monde où seule la logique guiderait les décisions. Or, l’expérience démontre – serez-vous surpris? – que l’homme n’est pas un être parfaitement rationnel qui ne cherche qu’à maximiser ses gains. Eh non. Comment avait-on pu oublier? L’homme a des sentiments. Il peut être jaloux, fâché, vengeur, altruiste, généreux et tout cela, évidemment, influence ses décisions. Les économistes commencent donc à s’intéresser au phénomène et à le documenter. On multiplie les expériences, souvent basées sur la théorie des jeux, et on en arrive à la bonne vieille maxime : le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point! Illustrons par un exemple.

Ils appellent ça le jeu de l’ultimatum. En fait, ce n’est pas vraiment un jeu; c’est une expérience. Je vous donne cent pièces de 1 $. Vous devez en offrir une partie à un autre joueur dont vous ne connaissez pas l’identité et qui ne connaît pas la vôtre, mais qui connaît l’enjeu du partage. Cet autre joueur a le choix entre accepter votre offre ou la refuser. S’il l’accepte, le partage a lieu tel que vous l’avez proposé. S’il la refuse, je reprends mon 100 $; ni l’un ni l’autre n’obtenez rien et c’est sans appel, le jeu est définitivement terminé. Dans une logique de marché capitaliste, vous devez me dire : « J’offrirais 1 $. L’autre joueur aura le choix entre 1 $ et rien du tout, alors il va accepter 1 $. » Et pourtant… êtes-vous bien certain que c’est ce que vous proposerez?

Depuis une vingtaine d’années, des économistes et des théoriciens reproduisent cette expérience, dans différentes situations et avec du véritable argent. Les résultats sont probants. La moyenne des offres se situe à 44 % de la somme en jeu et, dans la moitié des cas, les offres de 20 % et moins sont systématiquement refusées. Il semble que ceux qui ont à partager la somme sentent bien qu’une offre trop pingre ne sera pas acceptée. Et en effet, du côté des joueurs, on tient à pénaliser ceux qu’on trouve trop égoïstes, même s’il faut payer personnellement! Tout se passe donc, dans les faits, comme si une certaine propension morale au partage guidait les décisions, plutôt qu’une simple analyse de logique.

Ce jeu, en apparence anodin, nous rappelle combien l’esprit humain est complexe et nous invite à définir un marché, autre que capitaliste, qui réponde davantage à la nature de l’homme. Un marché où la richesse serait mieux répartie. Il y a bien quelques amorces, déjà : on connaît le commerce équitable, qui vise à redistribuer aux paysans du Sud une part plus équitable des profits générés par la vente de leurs produits dans les pays industrialisés. Précisons que, jusqu’à maintenant, ce sont surtout des coopératives qui s’y sont intéressées. On a commencé par le café équitable, puis on a ajouté le chocolat, le riz, le thé, le sucre, les bananes, le coton… alouette! C’est un marché qui se développe, à mesure que les gens sont sensibilisés. Mais il y a plusieurs façons d’envisager le marché équitable. On peut trouver application ici même, au Québec, lorsque des coopératives placées en aval de la production agricole retournent aux agriculteurs une plus juste part de la valeur ajoutée à leurs produits. Ça aussi, ça répond au concept de commerce équitable.

On dit que le mot économie vient du grec oikonomia, signifiant « administration de la maison ». Puissions-nous, inspirés de cette étymologie, donner un nouveau lustre à la science économique et trouver enfin les formules qui décrivent un monde où chacun administre les affaires de samaison dans la dignité. On n’aura alors même plus besoin de parler d’économie solidaire, car on aura compris que l’économie, puisqu’elle concerne l’homme, doit nécessairement être solidaire. Parce que nous ne sommes pas des robots. Et que le cœur a ses raisons.
 

Colette Lebel, agr.
Directrice des affaires coopératives
La Coop fédérée
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