Crise d’adolescence
Septembre 2006
Je suis une agronome perplexe. Comme il y en a, je crois, de plus en plus. Il m’arrive parfois de me demander si nous avons été de bons guides pour nos amis agriculteurs. Forts de notre science, nous les avons entraînés dans une impétueuse recherche de la productivité et de l’efficacité, lesquelles leur apporteraient, croyait-on, une meilleure qualité de vie. Il leur suffisait d’investir pour agrandir leur ferme et la doter des dernières technologies nec plus ultra. Même notre vocabulaire témoignait du virage souhaité : nos agriculteurs allaient devenir des producteurs agricoles, et l’agriculture, une industrie. C’était par ailleurs l’époque où l’on nous promettait une imminente société des loisirs. Dans les deux cas, le rêve s’est dégonflé et l’atterrissage est plutôt brutal.

Bien sûr, l’agriculture québécoise est dynamique. Bien sûr, nos produits sont d’excellente qualité et, comme l’indique le ministère de l’Agriculture dans son bilan 2005, l’industrie bioalimentaire affiche une performance enviable avec une croissance du PIB de 2,9 % au Québec, comparativement à 1,1 % dans le reste du Canada. Nous avons un certain succès. Mais qu’en est-il de la qualité de vie? Une enquête récente de La Coop fédérée établit sans équivoque la gravité de la situation : la détresse psychologique afflige nos producteurs agricoles à la hauteur de celle, établie par d’autres chercheurs et plus médiatisée, de travailleurs du milieu hospitalier. Accablés par l’endettement, les obligations environnementales, les changements climatiques, la maladie dans le troupeau, auxquels s’ajoutent les reproches bien sentis de la communauté, nos agriculteurs sont épuisés. Le mal à l’âme s’est installé. Aurait-on fait fausse route?

Gardons-nous d’abord d’idéaliser le passé. Si l’agriculture moderne accuse quelques ratés qu’il faut de toute urgence examiner, on conviendra que la plupart des avancées technologiques ont eu des retombées positives sur la qualité de vie des agriculteurs. Peu d’entre eux rêvent de faire leurs foins à la faux et de traire leurs vaches à la main. Le problème, avec les sciences et technologies – qu’elles s’appliquent à l’agriculture ou à toute autre sphère de l’activité humaine –, c’est qu’elles se sont développées en vase clos. Elles se sont érigées en forteresses d’où émergent, sans discernement, moult découvertes toutes plus intéressantes et prometteuses les unes que les autres. C’est ainsi que l’agronomie, champ d’études parmi tant d’autres, a longtemps fait cavalier seul, du haut de sa forteresse. Et puis un jour, on lui a aménagé des passerelles vers l’alimentation, la transformation et la consommation. On découvrait alors les vertus de l’approche filière. Aujourd’hui, c’est l’environnement et le social qui nous rattrapent. Et… attention, l’éthique nous attend au prochain tournant. Dorénavant, on adoptera une approche globale qui permettra un développement durable.

On disait, quand j’étais étudiante, que l’agronomie était une science jeune. Eh bien, on pourrait dire aujourd’hui qu’elle est en train de sortir de sa crise d’adolescence. De plus en plus, elle développe des partenariats et recourt à des équipes multidisciplinaires. Elle découvre que les méthodes traditionnelles ne sont pas nécessairement désuètes et que la nouveauté n’est pas toujours le meilleur choix. L’agronomie, pourrait-on dire, devient plus réfléchie. Comme ces adolescents qui pensaient tout connaître et qui se rendent compte, finalement, que la terre a tourné bien avant eux.

Que nous réserve l’avenir? Bien malin qui pourra le dire, mais l’agriculture redorera son blason, il n’y a pas de doute. Nourrir le monde, c’est plus qu’un slogan. C’est une activité de première nécessité. Et comme toute crise est aussi une occasion de donner un coup de barre vers de meilleures destinées, les années difficiles que vivent aujourd’hui les agriculteurs ne seront pas vaines. Elles seront des années charnières d’où se déploieront de nouvelles techniques, combinant les avantages de la modernité à l’héritage de la tradition. On pourra ainsi produire la nourriture tout en contribuant à la protection du patrimoine et de l’environnement, grâce à des façons de faire plus acceptables pour la société et, il y a fort à parier, moins coûteuses pour l’agriculteur.

La convergence des disciplines appelle à un nouveau chantier. C’est l’ère du décloisonnement. Et, comme on le dit souvent, la liberté des uns se termine là où commence celle des autres. C’est donc ensemble qu’il faut construire ce monde que nous partageons.
 

Colette Lebel, agr.
Directrice des affaires coopératives
La Coop fédérée
Courriel : colette.lebel@lacoop.coop
Télécopieur : (514) 858-2025
 



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